Le Concert de la Fin des Temps (nouvelle)

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              – Écrit par Ra. Guiridaran 

                        traduit en français par Krishna Nagarathinam

(Une nouvelle inspirée des événements de la vie du grand musicien français Olivier Messiaen, alors qu’il était détenu dans une prison allemande en 1940.)

Emplacement : Stalag-8, Allemagne, numéro de prison : 26.1942 ,    nuit de janvier

Comme un tas de paquets, les gens étaient allongés dans cette longue pièce. Tandis que les lampes qui se balançaient au-dessus des rideaux gonflés par le vent tentaient de maintenir la lumière uniformément répartie. L’obscurité et la lumière alternaient sur les personnes, laissant le reste de la nuit se fondre dans l’obscurité. Dehors, il n’y avait rien d’autre que le vent glacial. Même cette ululation ne fonctionnait pas correctement non plus et frappait de temps à autre les fenêtres avec un bruit sec. Dans le silence de cette nuit, le cri de la neige était le seul compagnon pour dissiper le sentiment de peur des personnes présentes dans la pièce. Au coin gauche, les derniers morceaux de bois brûlaient dans la cheminée en rendant leur dernier souffle. En un rien de temps, les charbons s’éteindraient. Ensuite, comme par magie, tous les objets de la pièce vont s’immobiliser.

Une vieille femme, à demi avancée, s’est approchée de la cheminée. Je ne reconnais pas cette personne de ma position. Elle souffla sur un petit morceau de charbon de bois. Une couleur jaune-rouge effleura les lignes ridées de son visage, puis s’estompa. Ah, c’était Mariana, ou plutôt « la Chatte Mariana », pour nous. Le poil de chat sur le grain de beauté près de ses lèvres nous faisait l’appeler ainsi. À chaque souffle de cette vieille dame, le morceau de charbon s’en allait avec un gémissement.

Mariana ne semblait pas vouloir relâcher son effort.

« Prenez une pause, vieille dame. »

Un grognement vint du coin de la pièce. Là gisait une personne, recroquevillée et couverte de ses épais vêtements. 

« Ce ne sont pas vos affaires. Taisez-vous ! Je n’ai pas la peau dure comme vous, vous comprenez ! »

Mais elle cria dans la direction de la voix, sans savoir qui c’était. 

Alors qu’il voulait dire quelque chose, le hurlement soudain entendu avait fait taire tout le monde. Tous, sans exception, se sont enroulés et allongés plus modestement. Une personne essaya de plier ses jambes de manière à les amener au bord de sa couverture. Mais ces jambes, qui étaient à nouveau exposées à l’extérieur, se mirent à tressaillir.

Malheureusement, je n’ai aucune envie de voir tout ça pour m’amuser. Dans quelques heures, nous aurons un doux soleil. Mais le froid durera jusqu’à midi en janvier. Et ensuite, il neigera pour le jour suivant. Le travail quotidien de chacun dans cette prison est de dégager la neige accumulée sur la route pour mieux la desservir. Les plus chanceux d’entre nous seront laissés pour travailler à la cuisine et parfois dans le bureau du gardien. Mais même dans ce cas, il n’y a aucune garantie de confort pendant le travail.

J’ai entendu le crissement des flocons de neige par les bottes et j’ai tourné la tête, c’était le directeur Jacob, le chef de cette prison de zone de guerre.

« C’est quoi, tout ce bruit ? Que faites-vous sans dormir ? » – puis il a ajouté quelques mots en allemand et a déversé de l’eau dans la cheminée pour que le charbon brûlant s’éteigne, puis il est parti. Mais personne ne peut comprendre ce qu’il dit, car nous sommes tous français. Selon le directeur de la prison, un Allemand bien sûr, depuis hier, le nombre de prisonniers a dépassé les cent. Étant donné que le nombre de prisonniers a été augmenté, nous devons souffrir encore plus. On ne peut pas en vouloir aux officiers allemands pour tout cela. On dirait même qu’ils sont aussi les victimes de tout cela. Et d’ailleurs, eux aussi observent inconsciemment le mouvement du temps infini comme nous le faisions.

Cela fait trois ans que nous attendons patiemment, en comptant les jours. Dix jours plus tôt, lors d’une fête du Nouvel An (1941), certains officiers allemands ont répété follement : « Cette année sera sûrement celle de notre libération. Que cette nuit s’éternise, et à la fin, nous aurons gagné la liberté en gagnant cette guerre ! ». Cela s’est produit lors d’une pièce de théâtre qui se déroulait à l’extérieur et dont j’étais le spectateur depuis la fenêtre. Le jour suivant, le même officier me donna un coup de pied avec son pied botté dans un état d’agacement envers quelqu’un. Tout semble maintenant être un rêve pour moi, peut-être pour l’officier allemand aussi. Qui sait ?

Le hurlement du vent froid à l’extérieur s’était un peu calmé. J’ai lentement ouvert la porte et j’ai contemplé la scène. Un froid glacial s’infiltrait dans l’espace entre les pièces. De nombreuses personnes comme moi étaient assises sans dormir. Une jeune femme avec un bébé dans les bras marmonnait « de l’eau, de l’eau ». Une dame et un monsieur de son âge la consolaient en posant leurs mains sur ses épaules.

Soudain, le son de la clarinette se fait entendre par-dessus les hurlements de la neige. Tout le monde s’est arrêté et a regardé un instant avec colère la porte de la pièce voisine, comme s’ils voulaient la casser. « Arrêtez ça. On dirait que nos oreilles saignent », a crié le jeune homme. Suivi de ceci : « N’avez-vous aucune pitié ? Donnez-moi un verre d’eau si vous pouvez ! — a crié d’une voix tremblante, la vieille dame vers la porte.

Pourtant, je pensais que certains d’entre nous dormaient paisiblement, comme si rien ne leur était arrivé. Mais non, je faisais erreur ! Comment les gens peuvent-ils dormir dans de telles circonstances ? Il est possible qu’ils soient tous morts, sinon ils ont perdu toute sensibilité et tout sens. En fait, j’ai réalisé cela, le tout premier jour de mon arrivée dans cet enfer. Je me suis déplacé lentement et j’ai ouvert la porte de la pièce adjacente.

            Dans le coin de la pièce se trouvaient quatre hommes d’âge moyen, chacun tenant un instrument de musique. Leurs têtes étaient penchées sur des papiers posés sur le sol. Même l’ouverture de la porte ne les a pas distraits.

“Ici, une femme meurt sans eau. Toute l’eau qu’elle contient s’est transformée en glaçons. Et vous vous amusez à jouer de la musique ! ”

Sur les quatre, trois se sont tournés vers nous. Celui qui était au milieu a tendu l’oreille vers moi et a demandé à ses amis : “Que dit cet homme ?”. L’homme qui a posé la question était le plus âgé du groupe, s’est avancé. “Je serai mort si je ne joue pas”, a-t-il dit avant de rejoindre son groupe. En entendant cela, je transpirais abondamment et voulant retourner dans mon coin, je suis rapidement passé devant la femme qui portait le bébé et me suis blotti contre la couverture. Alors que la sueur ne s’arrêtait pas sur mon visage, mes cuisses continuaient de trembler.

                                         —

Le lendemain, j’ai vu monsieur Oliver, le grand homme du groupe, alors que nous attendions notre douche. En réalité, j’ai montré à l’homme mon dos, à cause de l’accrochage d’hier. Mais, la présence de ce monsieur derrière moi m’a obligé à me retourner. Il s’était approché de moi et m’avait touché avec des mains rouges, sentant le savon.

Allons-nous nous asseoir sur ce banc et parler ? » a-t-il dit.

« Je crois que vous êtes nouveau dans cette prison. Et c’est pour cela que vous avez les larmes aux yeux ? me demanda-t-il.

« Hier, vous avez dit précisément ce que disait mon père. Voilà, c’est pour cela que j’étais un peu excité hier » – j’ai dit calmement.

« Où est-il maintenant ? »

Je me suis tu, comme quelqu’un qui a oublié un instant qu’il pouvait parler.

« Je m’appelle Olivier Messiaen » — dit-il.

Mon pouls s’est arrêté lorsque j’ai entendu le nom de ce monsieur. Je n’aurais jamais pensé rencontrer un jour le grand musicien français. Je sais que ces derniers temps, le nom d’Olivier Messiaen reste incontournable, presque dans tous les grands concerts du monde. Aussi loin que l’on soit de la musique, on ne peut se passer du nom d’Olivier Messiaen. Soudain, je me suis mise à pleurer sans même m’en rendre compte.

« J’ai beaucoup entendu parler de vous. Ravi de vous rencontrer » — comme j’ai fini par le lui dire, je pensais être arrivé à parler correctement. Malheureusement, ce n’était pas le cas. Parfois, nous utilisons la fierté pour cacher notre complexe d’infériorité, et c’est ce que j’ai fait à ce moment-là.

« Pourquoi l’incident d’hier vous affecte-t-il autant ? D’ailleurs, j’ai entendu dire qu’une vingtaine de personnes sont allées à l’hôpital aujourd’hui. Et vous êtes ici pour prendre un bain comme si rien ne s’était passé pourquoi ? », m’a demandé M. Oliver, sur un ton moqueur qui a subitement provoqué ma colère.

Il continua : « je comprends ce que vous pensez, mon ami. Regarde, que se passerait-il, si la souffrance et la douleur étaient surmontées. Les gens comme vous, qui éprouvent toute la douleur, pensent à la prochaine étape de cette situation, tandis que d’autres, prenant la lassitude comme une nature, regardent le mouvement de chaque moment », m’a-t-il dit d’un ton amical.

En fait, étant condamné à vivre dans une prison comme celle-ci, est-il possible d’y penser, comme il vient de le dire ?   Même si je me sentais poignardé en pleine poitrine par ses paroles, il me permit de lancer une contre-attaque, que je saisis en répondant :

 « Monsieur Olivier, j’ai une question à vous poser. Est-ce que vous croyez vraiment que vous pouvez sauver des gens qui attendent la mort en leur jouant de la musique ? Pensez-vous qu’ils sont en état de l’entendre ? Ou peut-être faites-vous partie de certaines catégories de personnes qui n’ont pas conscience de ce qui se passe autour d’elles ».

 Si je ne faisais que répondre à ses paroles, je ne sais pas. Mais ce sont les raisons pour lesquelles j’ai agi contre le groupe lorsqu’il jouait de ses instruments hier. La pensée de monsieur Olivier était ailleurs.

Quelques secondes plus tard : « Ce soir, c’est le concert et j’espère que le temps sera meilleur » — grommela M. Olivier.

Je ne suis pas sûr de ce qui m’est arrivé. Tenant la main de M. Olivier dans mes bras, je l’ai emmené au dispensaire de la prison. Dans le couloir du dispensaire, il y avait une foule de gens habillés en lambeaux, amputés de membres, avec la peau sèche sur le dos, allongés sur le ventre, ainsi que des enfants sous-alimentés qui ne pouvaient même pas pleurer, qui nous regardaient tous avec dédain.

« Monsieur Olivier, comment voyez-vous ces malheureux ? Savez-vous ce qui résonne ici en permanence ? Ce sont des bruits de faim, de douleur et d’enfer, rien de plus. En plus, il est affreux de vivre sans savoir pourquoi, ici, nous avons de pareilles personnes. En réalité, ce pénitencier est un enfer, l’enfer de la terre. À chaque fois que notre Archange tendait la main vers le ciel, je pensais qu’il portait nos doléances au Seigneur. Je comprends maintenant que c’était pour nous faire savoir qu’il ne pouvait plus s’occuper de nous. Une telle extravagance est-elle nécessaire dans une telle situation ? Et pensez-vous que la musique puisse sauver ces malheureux ? Nous non plus, n’avons pas l’énergie pour applaudir. Si vous désirez rendre l’utile à l’agréable, priez pour nous avec votre musique. Et aussi, non en vue d’une liberté parfaite, c’est plutôt pour ces enfants qui pleurent pour une nuit paisible. »

Après avoir parlé d’une manière expéditive et effrénée, je me suis évanoui d’épuisement et tombé.

                    *                    *                     *

L’ensemble du terrain de la prison était recouvert de neige. Cinq cents prisonniers et fonctionnaires de la prison se sont rassemblés dans le froid glacial. Autour de quatre musiciens, les prisonniers se sont assis les uns contre les autres comme des sardines avec leurs tenues en lambeaux. Ils étaient nombreux à être venus pour cette intimité qui les réchauffait un peu. Je me suis assis au premier rang. M.Oliver Messiaen a commencé à jouer de son piano avec une hâte inattendue sans même faire les salutations formelles. Étonnamment, les trois autres ont préparé leur violoncelle, leur clarinette et leur violon.

L’effet de la musique était de nous donner une sorte de confusion, tellement que les prisonniers échangeaient de temps en temps un regard un peu étouffé. Que s’est-il passé ? Je n’y comprenais rien non plus. Les rythmes roulaient comme une charrette sur un chemin caillouteux, sans tenir compte du temps. Le son de cet instrument au milieu me faisait ressentir quelque chose, comme un oiseau coincé dans une roue, il sonnait très fort avec du bruit. Le violoncelle est entré brusquement, se glissant lentement comme le temps dans notre prison. Dans la direction opposée, le violon a bruissé comme une feuille prise dans une congère. Les mélodies des instruments ne semblaient pas correspondre les unes aux autres. Bien qu’il y ait eu une certaine grogne chez les spectateurs, ils se sont assis patiemment par respect pour les musiciens.

Il faut dire que dans les passages suivants, le jeu de la clarinette a transpercé l’âme. Les souvenirs de la musique ont illuminé les visages des personnes qui s’étaient rassemblées, couvertes d’obscurité. Et c’est comme si un oiseau abattu se mettait à bouger. La neige a cessé de tomber. Les lumières devant les musiciens se reflétaient sur les visages de ceux qui se trouvaient dans les deux premiers rangs. Après eux, tout était noir. De nouveau, la mélodie du piano et du violoncelle sonnait triste avec un rythme accéléré et épuisant. Des chuchotements peuvent être entendus ici et là.

Une envie de tout jouer se lisait sur le visage de monsieur Olivier Messiaen. J’étais nerveux. Une sorte de culpabilité pesait sur mon esprit en pensant à ce qui s’était passé ce matin-là. Je ne comprends pas pourquoi je me suis comporté de la sorte. Le concert touchait à sa fin. J’avais le sentiment que toutes les confusions qui m’étaient restées, jusqu’à présent, seraient terminées. Tous les instruments ont alors commencé à jouer ensemble. Les nuages sombres ont commencé à se dissiper lorsque les quatre instruments se sont mis à jouer ensemble, à la recherche de leur origine. Les spectateurs, sans distinction, ont essayé de se redresser. J’ai remarqué une éclaircie sur le visage des gardiens de prison qui étaient assis près de moi.

Le Temps et les Heures semblaient s’étirer à l’infini. C’était comme si une force invisible se repoussait en moi. J’avais même l’impression d’être gelé, immobile. Le temps apparemment sans fin semblait se terminer soudainement. La musique s’est dissoute dans l’air tandis que la tension diminuait et se relâchait lentement.

Après avoir fermé son piano, monsieur Messiaen s’est mis à parler depuis sa chaise.

« Chers amis ! Merci de nous avoir écoutés avec patience. Je ne vais pas parler de ce que nous n’avons pas exprimé à travers nos instruments. Je n’en ai pas envie. Je vais donc conclure brièvement. Ce sont des moments malheureux. Épuisement et désespoir sont les deux mots que nous avons sur les lèvres. Et rien que la neige et ses hurlements nous accompagnent. À l’instar de certaines personnes, moi aussi je me suis demandé s’il était nécessaire de diriger un concert dans une telle situation. Mais je n’ai pas trouvé de réponse à cette question. Nous, les quatre, sommes comme vous, des gens ordinaires, et ne pouvons pas faire de miracles. La période où l’on croyait que l’expérience de la musique ne pouvait être ressentie que dans un état de bonheur n’a plus de sens aujourd’hui. Il faut désormais se demander avec quel espoir nous pouvons vivre. Le concert que vous venez d’entendre est le langage que j’écris depuis huit mois avec le désir de communiquer avec vous. »

Il resserra l’écharpe autour de son cou pour se protéger du froid. Et il poursuivit son discours, en lançant un regard à ses amis musiciens assis derrière lui.

« Quand on s’entraînait, je ne savais pas comment répondre verbalement à des personnes en colère, c’est ce qui s’est passé hier, avec vous. J’ai tout donné pour composer ce morceau de musique, pour qu’il fasse fondre notre âme. Je ne sais pas à quoi ressemblerait cette musique si l’humanité n’existait pas. Vous savez pourquoi je me suis dépêché de terminer cet extrait musical, parce que dorénavant la survie du Temps est devenue un enjeu majeur. Le nom de cette pièce que nous venons de jouer devant vous est “Quatuor pour la fin du temps”. Le raccourcir à quatre seulement n’est que par commodité. De fait, c’est une œuvre musicale composée d’innombrables gouttes recueillies auprès de chaque être sur la planète. Hier, lorsque nous avons terminé la répétition, j’ai compris quelle était la véritable passerelle qui nous relie, grâce à ce monsieur, assis au premier rang dans le calme, pour connaître le dénouement du morceau. »

«  Nous ignorons l’annonce de l’ange de l’Apocalypse, la phrase biblique disant  » Il n’y aura plus de temps  » déclarée dans le ciel. Je peux dire cela avec courage, car c’est le Temps qui m’a donné la bonne réponse à la question embarrassante qui planait sur ma tête depuis mon premier jour dans cette prison. La réponse à cette question n’est autre que la composition que vous venez d’entendre. Je ne sais pas si cette musique mérite d’entrer dans l’histoire. Cependant, nous pouvons dire avec certitude à tout moment que cette œuvre est le cri d’une âme en état d’émotion. La musique ne lie pas seulement nous, mais aussi l’univers, la terre et toutes nos âmes. C’est pourquoi nous sommes ici. Le pouls du temps est la musique, c’est la bonne réponse à la question du Temps. C’est ce qui nous rend parfaits et entiers. Pour cela, j’exprime ma gratitude.  »

Il y eut une salve d’applaudissements, étouffant le son de la neige hurlante.

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« Le dépôt de dossiers de police contre 6 résidents est malheureux : Auroville Working Committee »

Le professeur K. Panjangam m’a envoyé un article sur la commune universelle d’Auroville, qu’il a trouvé récemment dans le quotidien The Hindu. Ceux qui ont lu mon roman tamoul Iranthakalam (ou plus récemment en français, je vis dans le passé) ont peut-être deviné la raison qui a amené mon ami à m’envoyer ce message, les autres se demandent peut-être « pourquoi ».


Le roman ‘Je vis dans le passé’ initialement publié en tamoul fin 2019 se concentre sur la ville d’Auroville et ses problèmes actuels. Ceux qui connaissent l’identité de la ville  » Auroville  » (la ville de l’aube) d’aujourd’hui, située non loin de Pondichéry, une forêt humaine, fondée pour réaliser le marxisme spirituel au sein du sous-continent indien, qui est aussi un signifiant des célèbres vers tamouls : Toutes les villes sont nos villes et considérez-la comme telle… ou ceux qui ont lu mon roman sur Auroville ne seront pas surpris par les infos publiées sur cette ville.


Un bref résumé pour ceux qui n’ont pas lu le roman. Auroville est une ville internationale qui a émergé à la fin des années soixante. Les personnes qui connaissent Pondichéry ont peut-être entendu des noms comme Aurobindo, Mère et Aurobindo Ashram. Pendant la période de l’Inde britannique, les Indiens accusés par les Britanniques d’être contre leur autorité se réfugiaient à Pondichéry, sous contrôle français, pour échapper à la punition. Aurobindo, originaire du Bengale, était parmi ceux qui arrivaient. Il est devenu un mystique et a fondé un ashram à Pondichéry. C’est la Française Mira Alfasa, alias « Mère », qui devient sa disciple et plus tard sa compagne spirituelle. C’est avec sa bénédiction que la ville d’Auroville a vu le jour. Ses idéaux étaient nobles lors de la pose de la première pierre :
« Auroville aspire à être une ville internationale, où les hommes et les femmes de tous les pays du monde peuvent vivre dans la paix et l’harmonie progressive, transcendant par-dessus tout la religion, la politique et l’identité nationale. La mission d’Auroville est de promouvoir l’unité humaine. »
L’intention des bâtisseurs d’Auroville est donc irréprochable. Le problème était la politique et les luttes de pouvoir qui se sont développées entre ceux qui ont continué à diriger Auroville et l’ashram. Les problèmes, en raison des transgressions de quelques Aurovilliens exprimées en public, ont été exposés à de fortes critiques. S’étant transformée en une ville moyenne en raison de nombreuses allégations et disputes, la cité de la liberté est aujourd’hui sous la supervision directe du gouvernement indien. Cinquante ans se sont écoulés depuis la fondation, mais le rêve des bâtisseurs de la ville s’est-il réalisé comme promis ? Y a-t-il une chance pour que des personnes de tous les coins du monde puissent devenir citoyens d’Aroville, indépendamment de leur religion ou de leur couleur ? Les fermiers indiens ont-ils été correctement indemnisés pour les terres expropriées pour l’expansion de la ville ? Malheureusement, nous n’avons pas de réponses claires à ces questions.





Le Rêve – ( nouvelle tamoule) – Kalaiselvi

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(   Kalaiselvi, une autrice tamoule de la nouvelle génération. Contrairement à de nombreux auteurs tamouls, elle ne privilégie pas la sphère extérieure, mais elle laisse son écriture peindre les sentiments des gens.

     À ce jour, elle a écrit cinq recueils de nouvelles et cinq romans..)

Le train à grande vitesse a dépassé cette petite station avec un bruit sourd. Pas même le mouvement aveuglant de ses fenêtres ne le fit bouger. Il était allongé, le dos contre un banc le long du quai, et son bras gauche était étendu sur son visage pour cacher ses yeux. On pouvait généralement voir les mouvements des gens si un train de voyageurs s’arrêtait en gare. Jusque-là, notre homme n’avait aucune objection à s’allonger ainsi.

          La haine est naturelle. De fait, elle est l’inné d’un être. De là, nous sommes obligés de tirer la sensation de désir. L’expression de la haine est même le langage de la communication, sauf que son ampleur peut varier d’une personne à l’autre. En revanche, le ressenti de l’envie vient lorsque le niveau de haine diminue. Mais cela arrive très rarement, et notamment dans les sentiments comme l’amour. Le chant ininterrompu d’un corbeau semblait approuver ses pensées, et également provoquer chez notre homme un regard furtif vers l’oiseau, éloignant légèrement son bras de ses yeux. D’ailleurs, l’ombre des branches qui recouvraient le banc le rendait furieux. À côté du banc, un chien brun, reposant sa tétine sur ses plis, s’assit. Il détestait moins les animaux, car pour lui ceux-ci sont moins intelligents que les hommes. Ou peut-être à cause du fait qu’ils n’étaient pas ses concurrents.

Il était entouré actuellement d’un cadre photo, sur lequel était posée une guirlande de fleurs. Le visage qui semblait aussi serré que d’habitude avait un ‘pottou’ -un gros point coloré entre les deux sourcils épais. Devant lui, il y avait une feuille de bananier, dans laquelle se trouvaient des iddlys –  des gâteaux salés – à la sauce curry et aussi un assortiment de canapés et de sucreries. Néanmoins, ses yeux étaient ailleurs sans montrer le moindre intérêt pour ses aliments préférés. Sarodja pleurait comme si un deuil venait de se produire. Le tragique décès de son fils, né après deux filles, lui faisait verser des larmes.

« Es-tu mort en te demandant ce que ces gens feraient ? Puisque, nous tous dans cette maison ne sommes que des femmes, n’est-ce pas ? » La mère de Sarodja s’est interrogée en larmes et en se battant la tête. Le petit-fils serait le centre du bonheur de sa fille, disait-elle souvent. “Écoute, tout le monde dit que ton fils réussit bien à l’école, alors pourquoi tu te plains.’ consolait la mère auprès de sa fille. Même son école secondaire espérait qu’il devienne médecin. Il était sérieux, il pouvait réaliser leur souhait, c’est ce qu’ils pensaient tous. Il apprenait aisément. Et de là, son ambition naquit.

En rentrant chez elle après avoir fait la vaisselle, et ayant un jour de congé de son petit restaurant, elle a pu inviter les enfants de leur rue et leur dire : demain, nous commémorerons la mémoire de votre frère à l’occasion de Diwali (la fête des Lumières) ; si vous venez chez moi, vous aurez des sucreries. D’habitude, lors d’une telle fête, les enfants ne sont intéressés que par la collecte de pétards, mais ils étaient si convoités pour les sucreries et les gâteaux. Ses deux sœurs étaient maintenant mariées. Bien que leur frère ne soit pas très vif, la tendresse de son frère à leur égard les faisait pleurer pour lui. La noix de coco uniformément cassée et le paratha (pain plat indien) gracieusement saisi par le corbeau à son appel ont été leur soulagement.

 “Tu n’es plus un petit garçon, et pourquoi tu as tu toujours l’air triste comme si tu avais perdu quatre ou cinq navires ?” Telle était la question qu’elle posait souvent à son fils. Certes, le fait que son fils ait un visage inquiet, et ce, tout au long de sa vie semblait être un défaut pour elle. La haine n’est pas seulement destinée au bien. Et, elle est aussi idéale pour la solitude et la paix. En même temps, il s’est rendu compte qu’elle avait le pouvoir d’identifier et d’unir son propre peuple. S’il n’avait eu que haine sur haine, il n’aurait peut-être pas été capable de trouver son propre peuple. Ils étaient tous soumis à la haine. C’était une alliance de sept membres qui ruminaient volontairement la haine.

Au moment de la distribution de friandises et de gâteaux aux garçons, on a remarqué la trace de la poudre de pétard sur leurs mains. Sans pouvoir se défaire du lourd souvenir de son fils, Sarodja est assise dans un état pitoyable.

“Est-ce la maison d’Azhagesou ?” Ce fut la question d’un policier, qui se présenta à leur porte un soir d’été. Il lui semble que tout a été fait à l’instant. C’est ainsi que son temps s’arrête parfois sans bouger. Parallèlement, il ramène ce qui a déjà été digéré pour pouvoir le ruminer à nouveau. Heureusement, il ne s’agit pas de chaumières superposées. Mais plutôt d’abris sans cloisons ni murs, dont certains sont même séparés par des saris, des étoffes de femmes. À ce quartier, avec une confusion pour l’identifier entre la passerelle et l’intérieur, le policier s’est adressé sans s’approcher de personne. Une voix dépouillée de son autorité est une chose positive, mais le contenu de ce qu’il vient de dire n’est pas une bonne nouvelle.

Sarodja courut vers la gare en hurlant, accompagnée de ses filles.

Même le gardien du parc Barathi venait de temps en temps pour donner des nouvelles de son fils. Et d’une voix forte, “votre fils traîne dans le parc toute la journée, et il est encore tout jeune, vous devez faire attention à lui”, il les mettait en garde contre son fils.

La haine est un sentiment naturel. Même s’il se rend compte que le fait de vouloir le faire revient à tirer un fil d’une pierre, son habitation ne lui a pas permis de retenir la haine. De plus, dans un logis où il n’y a qu’une seule pièce pour tout le monde, il est difficile de le faire. D’autre part, les maisons situées en face du parc ne se chevauchent pas comme la sienne. Cinq des leurs peuvent être enfermés dans une seule maison, située devant le parc. À l’intérieur, elles ont leur propre jardin, et même leurs balançoires. Aux pieds fins, les membres de la famille trottent à l’intérieur de ces maisons, utilisant leurs voitures comme chaussures lorsqu’ils en sortent.

Bien qu’elle demande à son fils, les yeux remplis de larmes, “Mon cher fils, pourquoi agis-tu comme si le gardien du parc parlait de toi ?” Elle ne manque pas de montrer sa colère au gardien du parc en lui répondant : “Ne me raconte pas de conneries sur mon fils, bientôt il sera médecin, et à ce moment-là, je réglerai cette affaire avec toi.”

Mais elle n’a pas pu trouver même la maigre somme pour réaliser leur souhait. Elle n’a pas eu le courage de regarder son fils malgré les bonnes notes qu’il avait obtenues pour être admis dans une faculté de médecine. Ce jour-là, lorsque son fils revint à la maison après de longues et interminables heures de marche, Sarodja était dans un état déplorable. Elle souhaitait qu’il soit de retour chez eux, comme avant.

Ce jour-là, le restaurant où travaille Sarodja l’avait invitée à passer, pour proposer à son fils un emploi dans leur établissement. Il pourrait être comme un manager et donner des ordres en faisant pivoter sa chaise, depuis une cabine bordée de panneaux de verre. La mère aussi bien que le fils connaissaient ses capacités.

Le restaurant ignorait son talent. Cependant, lorsque la famille de Sarodja a eu des problèmes, ils l’ont aidé sans tarder. En outre, le restaurant leur fournit des vêtements neufs pour les fêtes. La dernière fois, Sarodja refusa d’accepter un sari, elle leur demanda plutôt de l’argent afin de pouvoir acheter de nouveaux vêtements pour son fils. Au lieu de cela, le propriétaire du restaurant lui a donné deux chemises : l’une était bleue, l’autre verte. La taille des chemises n’était pas correcte, elles étaient grandes et pourtant il les a acceptées sans rien dire. Il ne faut pas croire que le retrait des vagues signifie qu’elles sont calmées. À tout moment, les raz-de-marée peuvent balayer la terre.

Toute la famille criait et hurlait sur le corps. Il était allongé sur les rails recouverts de gravier. Le visage était gravement déformé. Grâce à sa silhouette droite et à sa chemise bleue, on put identifier le corps. Il était couvert de blessures et de sang. Après autopsie, la police a rendu le corps à la famille..

On peut affirmer que les individus qui acceptent volontairement la haine ne transgressent pas leur nature. En même temps, ils savaient que toutes les émotions commenceraient à changer à un moment donné, et aussi les moyens par lesquels elles se transformeraient. Ils se dirigent vers ce point. Là, tout sera comme au printemps. Leurs pieds deviendront fins. Le monde sera agréable.

Le train avançait lentement et commençait tout juste à entrer dans la soirée. Il restait peu de lumière du soleil alors que le train entrait dans le paysage sec et aride, dissolvant le bruit du train. Les vibrations des compartiments faisaient trembler les gommiers rouges, nous donnant l’impression qu’ils étaient possédés par des diables. Ces secousses pourraient s’atténuer à mesure que le convoi avance. Mais l’obscurité pourrait l’envahir avant cela. Dans ce bruit, « tadak….. tadak », on ne sentait aucun mépris.

L’argent nous donne de l’arrogance et nous fait sentir un statut sans précédent. Comme toujours, le train roule tranquillement sur les rails sans se soucier de l’argent de la banque qu’il transporte dans des caisses bien sécurisées, tandis que les toits de ces caisses ont été ingénieusement ouverts.

Le froid de l’air conditionné lui a causé un mal de tête. Il s’est levé et s’est assis. L’âge moyen de ces sept personnes allongées côte à côte devait être inférieur à vingt-cinq ans. Dehors, il s’est assis dans une zone qui ressemblait à une cour. Il ne savait pas de quelle ville ou de quel état il s’agissait. À vrai dire, cela ne faisait que sept mois qu’il connaissait ceux qui dormaient à l’intérieur, mais on pouvait tout de même compter sur eux. Ils avaient besoin de son cerveau. Mais lui, il avait besoin de leur talent et de leur courage.

Lorsque l’on atteint le sommet de la haine, celle-ci, à l’état de fonte, commence à déborder. Après une planification minutieuse, ils ont décidé de s’unir avec l’intention d’atteindre le sommet. Il ne pensait qu’à quitter la maison avec quelques vêtements dans son sac à dos. Voir un jeune homme à la tête écrasée et ensanglantée n’était pas dans son planning.

Il a dû être le premier à voir le corps. L’obscurité était telle qu’il ne pouvait pas distinguer entre le suicide et l’accident. La taille du corps couché sur le ventre correspondait à la sienne et une sorte de compassion pour lui-même a émergé en lui. Il s’agit sûrement d’un suicide. Il est possible que le défunt soit également intéressé par le fait d’avoir des jambes douces et une belle vie. Les pétards lancés par des personnes ayant de telles jambes auraient pu provoquer une manie chez lui. Ne pas pouvoir réaliser ses désirs, c’est comme passer des jours en enfer. Le reste de la vie, transformé en esclaves, en mercenaires, à renifler, à avoir des enfants et à les envoyer ramasser les pétards et les feux d’artifice dans les rues, jetés par les autres.

La nuit dense à laquelle il s’est habitué depuis déjà un bon moment, semble avoir perdu de sa vigueur. Du sang qui coule est encore chaud, et tout le reste est gelé. Quelqu’un a dû lui donner la chemise gratuitement, et elle gisait loin du corps comme il n’avait aucune envie de la porter. Le corps devra rester dans le froid jusqu’à ce que l’autre personne puisse voir. Aucune personne n’est venue, jusqu’à ce qu’il lui fasse remettre la chemise. Pauvre garçon. Il n’aurait peut-être pas pu avoir d’aussi bons amis comme lui. C’est une des raisons qui explique son geste de suicide : tomber devant le train.

Un à un, les amis d’Alakesan sont entrés dans la cour pour le retrouver. “C’est possible qu’il ne soit pas parvenu à bien dormir, compte tenu des appels au bonheur qui survenaient comme des rêves devaient l’empêcher de dormir”, pensa-t-il.

Tant de dénominations de billets de banque indiens dans de grands paquets. Ce ne sont pas des billets de dix, vingt ou cinquante, mais des billets de mille roupies. Un seul paquet suffit à faire de quelqu’un un millionnaire. Ils ont des milliers de ces paquets s’ils planent au lieu de marcher et quand ils dorment, dans leurs rêves, ils ne voient que les coupures des billets.

C’était l’aube du 8 novembre 2016. Sarodja pleurait encore.

***

Feb.2019 Kakkai siraginile

Un écrivain et un traducteur tamoul sont à l’honneur

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Chers amis,

L’Inde est l’invitée d’honneur du Festival du livre de Paris, qui se déroulera du 22 au 24 avril. Parmi les auteurs indiens, il y a un auteur que nous connaissons dans le sud, plus précisément dans le Tamil-Nadu. A cette occasion, selon les informations reçues de la Librairie Phénix l’auteur Peroumal Mourougan présentera son roman « Le bûcher » publié chez Stéphane le 23 avril 2022 à 17h.

Notre traducteur connu V. Vengada Subburaya nayagar qui a remporté le prix Romain Rolland en 2020 du gouvernement français est également invité cette année au festival, je vous informerai une fois son programme connu.

Rencontre – Perumal Murugan (librairielephenix.fr)


Bibliographie

Cage à pigeons (une nouvelle tamoule)-  – par Harisankar

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(Harisankar est un jeune écrivain tamoul de Pondichéry, en Inde. Il a débuté son chemin de création en tant qu’écrivain à l’âge de 18 ans, par un roman pour la jeunesse. Jusqu’à présent, l’auteur a écrit trois recueils de nouvelles : Pathiladi ( Réplique ), Emali ( Naïf ), Udal ( Corps ) et deux romans : Paris , Unmaigal poykaL karpanaigal (Vérités – Mensonges et Illusions) en tamoul. Et son nouveau roman « Paris 2 » paraîtra prochainement).

Un coup de vent par la fenêtre lui fit penser à cela. Ayant terminé quelques tâches ménagères, épuisée, tout en finissant son déjeuner à la hâte, elle entra dans la chambre et s’allongea sur le flanc dans le lit, le regard fixé sur la fenêtre. Le ventilateur tournait à une vitesse irrégulière du fait de la faible qualité de l’électricité.

Elle se sentait remplie de vide. Elle ne comprenait pas pourquoi. Elle était allongée et pensait à quelque chose, sans être consciente du brouhaha provenant des maisons voisines ni du bruit des véhicules circulant à l’extérieur.

C’est un immeuble de la Société de logement, construit il y a plus de vingt ans. Quant à son appartement, il se trouve au deuxième étage. Les travaux de réparation et d’entretien sont effectués par la famille elle-même avec ses propres moyens. Ce sont des logements avec le minimum de confort : un petit salon, une cuisine, une chambre et puis un coin réservé à la douche et aux toilettes. Les locataires peuvent être de une à huit personnes. Il y a toujours du bruit provenant d’un logement ou d’un autre. Et cela les étonne beaucoup, quand il n’y a pas de bruit, et en plus cela leur fait peur.

Elle s’assurera que sa maison est toujours propre. Comme elle entretient bien leur logis, elle ne tolérera pas et se mettra en colère si tout dans leur demeure n’est pas à sa place. Avec elle, sa belle-mère, son beau-père et bien sûr son mari et leur enfant vivent tous sous le même toit. Elle et son mari prennent la seule chambre à coucher qu’ils ont, de sorte que ses beaux-parents dormiront dans le salon, et leur fille dormira soit dans le salon, soit dans la chambre avec ses parents, selon les exigences ou les préoccupations du ménage.

Ce n’est que lorsque cette agréable brise a soufflé que la pensée lui est venue. Cela fait plus de deux mois qu’elle n’a pas fait l’amour avec son mari. Lui, de son côté, a essayé deux ou trois fois de le faire, mais chaque fois la demande a été impitoyablement rejetée à cause de sa fatigue. Et il a accepté sans rien dire le refus de sa femme. Quand même, elle avait l’impression que cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas couché avec son mari. Elle décida donc de le faire à tout prix cette nuit-là. Quel que soit l’état d’esprit de son mari, elle sait comment l’y préparer. Alors, leur fille unique devra dormir avec ses grands-parents conformément à la pratique suivie depuis des années dans ce ménage. Tout cela la laisse s’envoler joyeusement. Elle entendit quelqu’un frapper à la porte et tourna la tête, il s’agissait de son beau-père. Ses yeux se sont dirigés vers l’horloge sur le mur d’en face.

« Je vais chercher notre petit à l’école, s’il nous manque quelque chose à la maison, dis-le-moi, je l’achèterai à mon retour. » – lui dit son beau-père. Elle est allée dans la cuisine, a ouvert le réfrigérateur et lui a dit qu’ils avaient besoin de lait. Le vieil homme acquiesça d’un signe de tête et s’en alla. Elle, pour sa part, regarde dans le salon, et constate que sa belle-mère est allongée devant elle, près de l’entrée, les yeux fermés. Et cette dernière ne fait que croire, elle le sait. Elle retourne dans leur chambre, et s’allonge sur le lit. Elle sent que son corps se resserre. Elle regarde son avant-bras sur lequel les poils fins restent dressés. Un petit sourire discret déborde sur les lèvres pulpeuses. Elle jette un coup d’œil à la chambre, qui lui semble en désordre. Elle doit y remettre de l’ordre. Tout ce qui s’est passé depuis la dernière fois lui revient peu à peu à l’esprit.

Une demi-heure plus tard, les bottes de sa fille sur les marches la font se lever et se rendre à l’entrée. La fille se précipita pour entrer, rangea son sac et s’assit sur une chaise en plastique, avec l’air triste. Pour sa mère, il est donc clair que quelque chose est arrivé à sa fille à l’école. Néanmoins, elle a décidé de ne pas questionner sa fille pour connaître la raison. En fait, cette décision a été prise plutôt dans son intérêt, ne voulant pas perturber son humeur alors qu’elle attend impatiemment de réaliser un exploit après une période prolongée.

— Où est passé tatta (grand-père) ?

— Il me laissa pour acheter du lait.

Son attention est attirée par l’uniforme sale de sa fille, surtout par sa jupe blanche.

— Tu étais à l’école ou tu traînais dans les rues ? Deux mois à peine se sont écoulés depuis ton inscription en classe de CP, et pourtant tu as déjà ton uniforme dans cet état, cochon ! Retire d’abord ton uniforme, et fais ensuite le reste !

 Elle a grondé sa fille sous le coup de la colère. Au même moment, son beau-père est entré avec une bouteille de lait à la main. Il semblait qu’il avait autre chose dans sa main qu’il ne voulait pas lui montrer. Mais, comme à son habitude, elle ignore ce qu’il a dans la main, elle se contente de récupérer la bouteille de lait dans sa main et entre dans la cuisine.

En laissant le lait chauffer dans le micro-ondes, elle est allée dans la chambre et a envoyé un message à son mari depuis son téléphone portable, lui demandant de rentrer plus tôt. Il a peut-être compris le sens du message de sa femme, car lorsqu’elle a posé le téléphone sur la table, un timbre a signalé un message. Comme elle s’y attendait, c’était de son mari. Le message lui a arraché un sourire de joie, car il s’agissait d’un emoji : une bouche en cul de poule et des signes de cœur dans les yeux. Satisfaite de l’allégorie de son mari, elle se rendit dans la cuisine pour préparer le thé. Après avoir distribué le thé à tout le monde, elle se tenait sur le balcon et regardait les alentours en sirotant son thé.

Le vent soufflait fort. « Prochainement la mousson, le vent soufflera aussi fort », se dit-elle. Soudain, elle entendit un bruit dont l’origine, pourtant connue, la mit en colère. Elle se rendit dans le salon où sa fille était en train de jouer au jeu du téléphone. Donnant une petite tape dans le dos, elle arracha le téléphone de la main de sa fille. La fillette, qui a hésité quelques secondes, s’est mise à sangloter.

– Combien de fois puis-je dire qu’il ne faut pas toucher le téléphone, tu veux que je te mette déjà les lunettes ?

— Elle vient juste de commencer, laissez-la jouer!- le grand-père est intervenu pour la défendre. 

— Ne vous en mêlez pas, c’est votre gentillesse qui la gâte. Dans sa classe, il y a déjà pas mal d’élèves qui ont des lunettes, dit-elle à son beau-père, d’un ton légèrement inquiet.

Le vieil homme se calma immédiatement. En prenant sa petite fille sur ses genoux, il alluma la télévision et écouta les vieilles chansons. Éprouvant du ressentiment envers sa mère, la petite fille a lâché son grand-père et est retournée dans la chambre.

— Ne t’endors pas, avant d’avoir fini tes devoirs. Tu comprends !, prévient-elle à sa fille.

Il était huit heures du soir quand elle a terminé toutes les tâches ménagères et juste avant, elle a servi le dîner à sa fille, à sa belle-famille et a fait dormir sa fille comme prévu dans le salon. « De toute façon, mon mari arrivera entre huit et neuf heures et je dois être prête à ce moment-là », songe-t-elle. Attrapant une chemise de nuit dans l’armoire de la chambre, elle se dirige vers la salle de bains. Elle a investi le temps de finir la douche, et quand elle est sortie, elle a remarqué que son mari entrait. En voyant sa femme, un sourire indescriptible s’est répandu sur les lèvres de son mari. La fille et la grand-mère dormaient déjà profondément, tandis que le grand-père, comme d’habitude, somnolait.

– Papa, as-tu pris ton repas ? demanda le fils à son père.

– Oui, j’ai mangé.

– Alors tu dois être endormi.

– Nous venons de dîner, j’ai besoin de temps pour dormir, tu sais ? Eh bien, va te changer et termine ton repas, conclut-il sur un ton encore parental.

Sans dire un mot, le fils est allé dans la chambre, a changé de vêtements, s’est lavé les mains et les pieds, s’est douché discrètement. Le vieil homme a remis la télécommande dans la main de son fils, tout en ignorant ceux qui dormaient déjà là. Il a ensuite commencé à changer les chaînes une à une sans s’arrêter. Pendant ce temps, une assiette contenant des dosas fut apportée et posée devant lui sur la table. Il a pris son petit plat un peu rapidement tout en regardant la télévision. Lorsque nous l’avons revu dans le salon après s’être lavé les mains, son père était en train de déplier un tapis de jonc pour s’allonger. Sans prêter attention à son père, le fils est entré dans la pièce et s’est assis sur le lit. Sa femme, quant à elle, a terminé son repas dans la cuisine même, a fait la vaisselle, a éteint toutes les lumières sauf la veilleuse, et est finalement entrée dans la chambre. Dans le salon, le beau-père ronflait déjà. Il semblait que tous les autres membres de la famille étaient plongés dans un sommeil profond, cependant, elle a fermé la porte sans bruit, comme si c’était nécessaire. Donc, par mesure de prévention, elle doit verrouiller la porte. Mais cette action risque de faire du bruit, elle le sait. Hélas, elle n’a pas d’autre choix que de servir le loquet avec précaution, puis de fermer toutes les fenêtres.

Les yeux de son mari sont fixés sur elle. Elle continue à marcher ici et là sans détourner les yeux vers lui. En effet, elle attend que son mari en prenne l’initiative, c’est son souhait. Lui aussi sait ce qu’elle attend de lui. Ce jeu entre le mari et la femme va durer un moment. Parfois, il restera aussi atone sans le moindre regard envers elle. Habituée à ce que ce jeu se termine, sachant quelle est sa limite, elle s’allongera sur le flanc comme si cela n’avait pas d’importance pour elle aussi. Comme elle s’y attendait, n’ayant plus l’esprit à garder sa patience, il s’approcherait lentement d’elle. C’est ce qui se passe maintenant. Il l’embrasse, appuyant doucement ses lèvres sur les siennes, les yeux fermés. Pour elle, c’est l’occasion d’apaiser son désir qui brûle depuis midi, ce dont elle tente de profiter pleinement. À ce moment précis, un cri strident de leur fille provenant du séjour, empêche la suite de la scène. Après s’être habillé comme il faut, le couple est sorti de la chambre.

Dans le salon, la lumière était allumée, leur fille était en train de pleurer tout en fermant les yeux. Le grand-père lui demande, tout en la réconfortant, ce qui s’est passé. La fillette a continué à pleurer sans rien dire. La mère a pris sa fille par la taille et l’a réconfortée en la mettant au lit. Son mari, qui suivait la mère et la fille, après avoir fermé légèrement la porte derrière lui, s’est approché de la fille pour la réconforter à son tour. La jeune fille a cessé de pleurer. Mais, elle ne parvenait pas à dormir. Dans le salon, son grand-père a éteint la lumière pour qu’il puisse se coucher.

Elle tapotait doucement le dos de sa fille, et à côté d’elle, son mari commençait déjà à bâiller, signalant la fin de son attente de la journée. Tout en ressentant une déception inattendue, elle caressait sa fille, tandis que son mari goûtait à un sommeil bienfaisant.

– Maman, ça fait mal.

  – Où ça, chérie ?

La fille a soulevé sa robe jusqu’aux genoux. Au-dessus de son genou gauche, il y avait une légère rougeur de la peau.

– Comment c’est arrivé ?- lui a-t-elle demandé avec une anxiété visible.

– Le moustique a piqué, a-t-elle dit, la petite fille.

La mère a regardé la partie piquée par le moustique. Pour elle, c’est certain que cela n’est pas une piqûre d’insecte, on aurait même dit une pince. Heureusement, sa fille, en très peu de temps, s’est endormie. Son époux aussi trouvait un bon sommeil.

Elle était énervée, furieuse et frustrée. Elle ne trouvait pas le sommeil, elle avait beau essayer, rien n’y faisait. « Que ou qui peut-elle blâmer ? ». Elle avait soif.  Il y avait toujours de l’eau au chevet du lit, mais cette nuit-là, il n’y avait rien. Sans doute avait-elle oublié. Elle est sortie et est entrée lentement dans la cuisine, en ouvrant la porte qui n’est pas fermée à clé, après l’incident inattendu survenu à leur fille.  Au moment où elle tend la main pour la lumière, son regard se porte sur le salon, où sous la lumière de la veilleuse, elle peut voir que son beau-père et sa belle-mère s’embrassent comme un jeune couple et que leurs vêtements sont défaits.

La colère de la jeune femme atteint son paroxysme. Déduisant des anomalies, elle a pu tirer le fait exact de la peau rougeâtre de sa fille. Il est vrai que cela lui fait de la peine contre ce vieux couple, néanmoins, elle s’en débarrasse rapidement en s’avouant que par nature leur comportement est acceptable, quelque chose semble aussi être si affectueux à cet âge. Elle est entrée dans la chambre et s’est couchée comme si elle venait d’arriver. Elle s’est endormie assoiffée.

— Traduit du tamoul en français par Krishna NAGARATHINAM

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La solitude de M. Daniel Ramasamy

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La solitude de M. Daniel Ramasamy

                                                      – Krishna NAGARATHINAM

— Cela ne t’ennuie-t-il pas de vivre en ermite, sans chercher à voir nos enfants ou à fréquenter autrui ?

Non. Pas de réaction de la part de celle qui est assise à l’autre bout de la table. Plus étonnant encore, sa question n’a même pas provoqué un grognement de sa part. Elle s’est levée. Dosa, la galette de riz dans l’assiette s’est émiettée en plusieurs bouts. On se demande si la femme a écouté ce qu’il lui a demandé. Sans regarder l’assiette ni chercher à savoir si son mari a mangé ou non, elle débarrasse la table comme un humanoïde programmé et retourne à la cuisine. Il lui faudra au moins une demi-heure pour en sortir après avoir fait la vaisselle à sa guise. Comme si elle l’attendait, à ce moment précis, une quinte de toux éclate en force, chez ‘Monsieur Daniel’. De son côté, les lumières se sont éteintes comme si elles attendaient qu’elle parte – il est cerné par le monde sans lumière – l’obscurité se déploie partout -l’espace sans vie – et ce qui se tend pour le saisir. Soudain il a la sensation d’être renversé et se voit tomber à la renverse dans l’abîme, au fond, où il ne trouve que boue, que puanteur.

— Papa ?

— Quand es-tu entré ?

— Quelle question, papa ? Je ne suis allé nulle part. J’étais dans ma chambre.

— Ne me raconte pas de bobards.

— Viens voir si tu veux. Même les livres que j’ai lus sont encore là.

Pensant suivre son fils, il se dirige vers la chambre d’en face, pousse la porte et entre. Une bibliothèque achetée dans un magasin spécialisé, les livres qui y étaient rangés, le lit, la table, la chaise, l’ordinateur qui grondait sans cesse, un banc de sport, tout est parti, la chambre est vide.

Lakshmi, viens voir la chambre de ton fils ! Où sont passés tous les meubles de cette pièce ?

Aurait-il pu l’appeler un peu plus doucement ? En effet, il ne parlait jamais d’une voix forte ou tonitruante dans cette maison où vivaient tous ensemble : lui, sa femme et ses enfants. En général, les questions posées à voix basse recevaient des réponses, et les ordres donnés étaient exécutés. Pourtant, depuis quelque temps, ce n’est plus le cas. Le bonheur va-t-il s’estomper à mesure que les attentes diminuent ? Et la voix va-t-elle dévoiler son vrai visage pour nous entraîner dans un conflit perpétuel ? En se posant de telles questions, il sort de la chambre de son fils, et tout à coup, il sent une main puissante s’emparer de son cou, ses efforts pour s’en débarrasser se soldent par un échec, les mains se multiplient, toutes commencent à l’étouffer.

Juste devant lui, une silhouette sans visage.

– « Qui es-tu », demande-t-il.

— Solitaire, mais je ne suis pas venu seul, c’est avec mes amis que je suis venu. Tous ceux qui ont travaillé pour toi pendant des années et qui sont aujourd’hui éveillés : malice, tromperie, jalousie.

Il crie à sa femme : « Laxmi, viens ici ! » et reprend : « Aie pitié de moi ! il se passe quelque chose ici. N’as-tu pas encore fini de laver ces deux assiettes ?

Il emploie sa force autant qu’il le peut pour libérer les mains étranges de son cou. Il s’avance ensuite lentement, à pas mesurés, et s’assied sur sa chaise préférée, qui se trouve toujours devant la table. Resté immobile, il halète — il ne peut plus respirer. Sa femme pour sa part ne finit pas de laver les deux assiettes dans la cuisine, il entend encore la cacophonie. Si elle peut aller chercher de la Ventoline, cela aidera peut-être à calmer cette toux qui ne veut pas lâcher. Pour affronter ou juguler cette méchanceté, M. Daniel n’a ni le courage ni la force. En effet, la crainte que la toux n’expulse les intestins avec du sang grandit de jour en jour. Et il arrive parfois que l’inséparable salive sur sa langue se disperse. La toux gémissante frappe les murs et lui revient comme un boomerang. Quand il parle, sa voix n’est pas aussi tonique. Il presse sa narine quatre ou cinq fois, joint son pouce et son index, essuie le mucus liquide qui a visiblement coulé du bout de son pouce sur le bord arrière de la chaise.

Voilà ce qui s’est passé l’année dernière. Leur fille unique, qui ressemblait trait pour trait à sa mère, est allée comme tous les jours à la fac et n’est pas rentrée à l’heure le soir. Pour la joindre par téléphone, le père essaya, mais sans succès. Il appela donc son fils pour y parvenir. Son fils rejeta d’emblée la demande de son père, disant qu’elle n’était plus une gamine à craindre. Et sa femme, ce soir-là aussi, faisait la vaisselle comme si de rien n’était. Finalement, vers 23 heures, tard dans la nuit, ils reçurent un appel téléphonique.

— Papa ?

— Oui ?

— Tu connais Michel, mon ami, n’est-ce pas ? Je l’ai même amené chez nous une fois. ‘

— Dis-moi ! Je ne m’en souviens pas.

— J’ai donc décidé de rester avec lui. Dis-le à maman. Je serai à la maison dimanche si je peux. Elle a raccroché le téléphone.

Il se sentait comme si on lui avait soudainement coupé une branche, bien feuillue. Il se souvient être resté longtemps assis dans sa chaise préférée ce soir-là. On peut dire que sa toux infernale a dû commencer ce jour-là. 

Puis vint le tour de son fils.  ‘J’ai trouvé du boulot à Mulhouse’, disait-il le mois dernier, mais le père ne se rappelle plus le jour. 

– C’est bien. Mulhouse n’est pas loin d’ici. Si tu pars à 7 heures, ça te suffit amplement pour être à l’heure au travail - dit-il à son fils.   

— Quoi… 250 km par jour ? Je ne peux pas faire ça. Je préfère rester sur place et faire ça plutôt que de faire 250 km aller-retour tous les jours. Si j’ai le temps, je vous verrai le week-end.

— Pourquoi ? Est-ce que tu as aussi trouvé une petite amie, dis-moi franchement.

Le jour même, il est parti, coupant toutes ses relations avec son foyer et les siens. Et sa mère, pour peu qu’elle l’ait voulu, aurait pu changer la décision de son fils. Elle n’a rien fait et est restée muette comme à son habitude. Pour compenser le manque après le départ de sa fille, sa femme a apporté un chien, mais pour son fils elle a apporté un chat, en vérité pour augmenter la fréquence de la toux de son mari. Peut-être savait-elle tout, qui sait ? Elle assiste à tous les spectacles de la maison, non pas en tant que protagoniste, mais plutôt en qualité de simple spectatrice, de complice silencieuse.

On ignore combien de temps s’est écoulé depuis qu’il s’est assis ou assoupi sur la chaise. Lorsque la sonnerie du téléphone est venue le réveiller, le jour s’est déjà levé. En fait, il vient de loin, de l’Inde, plus précisément de l’Inde française du XXe siècle. Il parle donc le français, ainsi que la langue de sa région natale. Cette connaissance de deux langues lui donne l’opportunité d’être interprète de temps en temps dans l’administration où le service est requis. C’est ainsi qu’il a été appelé par la police des frontières il y a quelques minutes :

— Monsieur Daniel ! Bonjour. Je suis Jaques Trinidad, garde-frontière, on a besoin de vous pour une mission d’interprétation, vous pouvez venir ?

— Quand ?

— Aujourd’hui, dès que possible ?

— D’accord.

—-

La toux semble s’être un peu calmée. Cette nuit, il a mal dormi et s’est senti fatigué. Cela dure depuis quelques années. Avec la télécommande, il en a eu assez de changer les chaînes de télévision les unes après les autres par TF1, Antenne2, FR3, RTL9. Il choisit alors la chaîne tamoule, mais malheureusement, là aussi, ceux qui lisent les informations semblent de plus en plus désireux d’utiliser le mot « sensation ». En colère, il retourne sur RTL. C’est l’émission « ça peut vous arriver ». Un homme du même âge que M. Daniel raconte en toussant par intermittence comment un dépanneur venu réparer leur machine à laver a fini par escroquer une énorme somme d’argent.

Monsieur Daniel Ramasamy ne se souvient pas à quel âge la toux a commencé. Mais la quinte de toux n’a commencé que récemment. Cela vient toujours à l’improviste. Pendant ces quelques minutes, il a l’impression d’être possédé par un démon, et en plus il s’en lasse. La semaine dernière, un jour, la toux a semblé s’apaiser après un verre de whisky. Depuis, chaque fois que la toux arrive, il s’abrite derrière cette ambroisie. Ainsi, ayant senti que la toux frappe à la porte, il ouvre le mini bar du salon, prend une bouteille de whisky et un verre, s’assied sur sa chaise habituelle de la table à manger. Juste à ce moment-là, un « hmm » vient de derrière lui. Il tourne la tête, il s’agit de sa femme, de qui d’autre ?

Cela fait déjà trente ans que le couple s’est marié, comme le veut la tradition hindoue. Dans les premières années de leur vie conjugale, elle appréciait tout ce qu’il aimait : la nourriture indienne du Sud et du Nord, épicée et pimentée comme lui : riz, colombo, curry, chapati, Naan, Laddu, Halwa, chai Masala et ainsi de suite. Elle voulait aussi regarder les films des acteurs et actrices indiens qu’il aime. Mais quand elle a constaté que la toux prenait M. Daniel Ramasamy dans sa main, elle n’a pas pu supporter cela, elle a commencé à détester tous ses favoris, y compris sa chaise préférée. Elle a alors élaboré de nombreuses tactiques pour exprimer sa colère envers lui, l’une d’entre elles étant de s’éclaircir la gorge.

Comme la prochaine étape consiste à mettre en œuvre, en essuyant plusieurs fois le visage, elle s’est rendue aux toilettes et s’est mise à uriner, en émettant délibérément un bruissement gênant. Si c’était l’autre fois, il l’aurait peut-être grondée, mais aujourd’hui il n’a ni le courage ni la force d’exercer son pouvoir sur elle. Pour échapper à cette épreuve indésirable, il se réfugie dans le reste du whisky. Il a encore changé de chaîne de télévision. La série « Nestor Burma » est diffusée sur « Antenne2′. Guy Marchand, qui joue le rôle de “Nestor Burma”, a presque le même âge que lui. Néanmoins, il est très sensible aux femmes. Même s’il garde ses distances, les femmes l’aiment et le courtisent. Leurs deux lèvres — comme si elles avaient été entraînées plusieurs fois — sont pressées l’une contre l’autre et contre ses lèvres. Après quelques secondes, ils se séparent. Ensuite, comme d’habitude,  “Guy” pose son chapeau sur une table à côté de lui, et la femme l’embrasse en déboutonnant sa veste. Une femme soupçonnée par la police d’avoir assassiné son mari, l’associé d’une société d’import-export, sollicite les services de “Nestor” pour l’innocenter, voilà l’histoire. M. Daniel n’a pas besoin de regarder le reste. Il est certain que l’épouse a tué son mari. Du fait de l’attitude de sa propre femme qui le conduit, depuis quelques mois, à avoir de telles convictions.

Comme il s’y attendait, elle est sortie de la salle de bains et l’a regardé, ce qui signifie : “Tu es toujours assis sur la chaise ?”. Il en est conscient. Mais dans son esprit résonne l’appel téléphonique reçu plus tôt, selon lequel il doit être au poste de la Police Aux Frontières à onze heures et demie, ce qui signifie qu’il doit être à l’arrêt de bus dans la prochaine demi-heure. La dernière fois, un gros agent, tout en lui pinçant une ampoule rouge au coude, lui a demandé de respecter l’heure. Il s’est donc levé, est allé aux toilettes et a allumé la lumière. La peur de la lumière a fait grimper deux cafards au plafond, dont l’un pouvait à peine être déplacé. Devant le miroir, ses yeux étaient rouges et gonflés. Il n’y avait que de l’air dans le dentifrice. Heureusement, ses deuxième et troisième essais lui ont permis de se brosser les dents.   Avec l’eau dans ses paumes, il s’est lavé le visage. Après avoir pris un copieux petit-déjeuner, s’être habillé de tout ce qu’il fallait, il a quitté la maison. Le ciel est couvert. Il ne pleut pas vraiment, mais c’est menaçant. Un volatile s’est envolé tout seul. La route goudronnée, trempée par la pluie de la veille, repose paresseusement.

À l’arrêt de bus, une femme africaine avec un bébé dans le landau et deux adolescentes font les cent pas. Il ne peut pas dire d’où vient l’Africaine, si elle est d’un pays colonisé par la France ou d’ailleurs. L’un des problèmes qu’il rencontre depuis vingt ans est de deviner la patrie des Africains. Puis il y a deux autres filles qui se sont habillées sans tenir compte du temps : un morceau de tissu pour couvrir leurs seins tombants, et une jupe courte en jean, comme portée à contrecœur, avec une ceinture de rex rouge astucieusement attachée pour éviter le risque encouru. Les filles sont en train de mâcher un chewing-gum dans la bouche et, de temps en temps, l’arrêtent entre les deux lèvres et font une sorte de ballon, qui explose et se colle à l’embout, le récupérant à nouveau et l’enfonçant. Son attention a été attirée par un paulownia. Au pied du tronc, un mille-pattes tente de l’escalader et tombe au sol à chaque tentative. Les branches se balancent à l’occasion sous l’effet du vent et, dans leur mouvement, pompent l’eau de pluie, telle qu’elle attend d’être versée.

— Vous avez l’heure monsieur, une fille d’entre elles s’est approchée de de Monsieur Daniel et lui a demandé l’heure.

— Oui, il est onze heures moins dix, a-t-il répondu.

Le temps qu’il regarde sa montre et dise à la fille l’heure exacte, le bus est venu et arrêté.. Les autres ont laissé passer Monsieur Daniel et la jeune mère africaine avec son bébé dans la poussette, en premier. Il a une carte de transport gratuite pour les personnes âgées, et la machine l’a validée en émettant un bip. Heureusement, à cette heure de la journée, de nombreux sièges sont vides, et il en choisit un près de la fenêtre. Il est très fatigué. Après quelques secondes, il s’est endormi en émettant un léger sifflement. Quand il se réveille, le bus s’est arrêté à un arrêt du centre-ville. Ceux qui sont descendus courent pour attraper le “tram”, ceux qui ne peuvent pas courir, font des pas rapides, certains courent dans la direction opposée vers un autre bus, d’autres montent dans son bus et cherchent des sièges vides. Il suppose que tous ces gens traversent avec une certaine audace les solitudes qui les entourent et se traînent dans cette fichu boue.

Une vieille femme qui est montée dans le bus est venue s’asseoir à côté de lui et disait “Désolé”. M. Daniel prend place correctement et hoche la tête en signe d’acceptation de son comportement digne. En face de lui, se trouvent deux vieilles femmes qui doivent avoir le même âge que lui. En effet, la plupart des passagers du bus sont âgés. Ce sont des oiseaux, qui profitent de l’occasion pour déployer leurs ailes, afin de ne pas être arbitrairement incarcérés dans les cages des solitudes. Dans dix minutes, il pourra se présenter au bureau des gardes-frontières, qui se trouve sur la rive du Rhin, pense-t-il.

— Un étranger qui, jusqu’à hier, était locataire comme moi est aujourd’hui devenu propriétaire d’une maison. D’ailleurs, je ne l’ai jamais vu aller travailler », dit l’une des femmes à sa voisine.

— ça ne m’étonne pas. Si nous faisons des naissances comme eux chaque année, nous pouvons aussi en acheter une sans problème. Qui profite de tous les impôts que nous payons, vous savez ?

— Excusez-moi mesdames ! Vous savez, pourquoi votre voisin étranger, a-t-il beaucoup d’enfants ? Si vous le désirez, je peux vous dire le secret.

–  « …. »

Leurs visages révèlent qu’elles ne veulent pas que M. Daniel s’immisce dans leurs affaires.En tout cas, il s’est résolu à partager son savoir dans cette affaire.

— La cause de l’aspiration de certaines personnes à avoir plusieurs enfants est un moyen de conjurer la solitude qui s’approche à la même vitesse que le départ de chaque enfant. C’est un moyen de combler le vide laissé par ceux qui sont partis.

Ils froncent les sourcils comme pour rejeter son intervention. Le bus s’est arrêté à l’endroit où il doit descendre.

Au début du pont européen, à gauche, les drapeaux nationaux des États membres de l’Union européenne sont alignés, ce qui lui donne le motif de leur union : la peur d’être seul est un problème fondamental de toute l’humanité. De l’autre côté du pont, le Rhin, qui évoque une mer calme, se déplace majestueusement du sud au nord. Le ciel, qui était gris et bruineux peu de temps auparavant, est devenu bleu et lumineux malgré la présence de quelques nuages ici et là, et l’on dirait que la moitié du ciel a été tirée et attachée de l’autre côté du Rhin. Le soleil tape impitoyablement. Les véhicules des deux côtés de la route roulent avec une férocité inouïe. M. Daniel se dirigea vers le trottoir situé à droite du pont. Il continue à marcher et arrive au début du pont. Il est juste devant le bureau de la police des frontières, dont il commence à radiographier les scènes dans sa tête, d’un bout à l’autre : un des policiers l’attend, regardant sa montre par moments. Un ou deux Tamouls captifs qui ont tenté d’entrer illégalement en France attendent, agonisants, de répondre aux demandes de renseignements. Dans la même situation, il voit aussi d’autres étrangers. L’un des policiers attend peut-être même un interprète pour eux. Ils s’inquiètent de la nécessité d’appliquer correctement la loi.

Le Rhin coule tranquillement sous le pont européen. Dans l’eau, il voit des nuages sales qui semblent avoir été rincés à dessein. Les barges, qui semblent avoir été trempées de noir au bout de la queue, rugissent dans le cœur de Monsieur Daniel. La nudité du fleuve le fascine. Les vagues montantes se condensent en bulles, qui se fendent à la vitesse de l’eau, puis des blocs d’écume descendent dans son âme sous forme de salive. L’esprit frappé trébuche dans le tourbillon du fleuve. Un air frais et agréable venant d’en haut, semble vouloir le libérer de sa détention de solitude. C’est agréable. Il lève les yeux et voit le ciel. Il contemple une dernière fois le poste de la police des frontières et descend vers le fleuve.

Le soir, un agent de la police des frontières française a appelé chez eux et a demandé si « Monsieur Daniel » était à la maison. Madame Daniel, comme si elle ne voulait pas lui répondre, a gardé le silence. L’agent poursuit : « Nous l’avons appelé pour une mission d’interprétation, mais il ne s’est pas présenté ». Décidant de rompre le silence, elle lui dit : « Vous n’avez qu’à lui demander, je ne sais pas » et a raccroché le téléphone. Quelques minutes plus tard, elle s’est assise pour la première fois sur la chaise habituelle de son mari. Elle pensait à préparer son plat préféré pour la nuit.

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La fumée (nouvelle tamoule) – par Manjunath

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                                                                          La fumée

                                                                                                       – Manjunath

(L’auteur, Manjunath, est par excellence d’un lecteur vorace et polyvalent, d’un critique avisé et d’un grand voyageur. Et bien sûr, l’un des jeunes écrivains tamouls très prometteurs de la nouvelle génération, originaire de Pondichéry, en Inde. Il écrit à la fois des poèmes, des nouvelles et des essais dans des revues littéraires du Tamil Nadu. Son premier recueil de nouvelles intitulé Kuthiraikaran puthagam, ou le livre de l’homme de cheval a été fort apprécié. Professionnellement, il est pharmacien dans un hôpital gouvernemental de médecine siddha [ayurvédique] à Pondichéry.)

« Depuis deux jours, étant donné que je n’ai pas d’argent, bon nombre de mes demandes restent sans réponse. Je me sens tendu. Quiconque je vois, je me mets en colère. »

La fatigue et l’ennui se sont unis pour mettre Manikkavelou sous pression.

« On ne pourrait pas survivre sans cette merde ? » Même aller aux toilettes devient difficile à ce moment. De ce fait, les trois quarts des jeunes qui ne parviennent pas à arrêter de fumer se retrouvent dans une situation difficile, n’est-ce pas ? Pour l’instant, je n’ai que vingt roupies en main, avec lesquelles je ne peux pas tenir plus de trois jours.

Il est huit heures du matin, Manikkavelou, un jeune célibataire, gémit dans sa garçonnière d’un quartier animé.

« Eh bien, il faudra au moins une demi-heure pour que mes amis se réveillent. Donc, avant cela, je dois résoudre mon problème. »

Près du stand de thé Soubbou, c’est là qu’on le trouve. D’abord, il faut aller tout droit, en tournant à gauche, si l’on va vers la droite, on pourra voir ce que l’on cherche au bout. Manikkavelou ne peut même pas marcher rapidement. Le corps paraît-il pesant. Il se sentait si fatigué et épuisé comme celui qui travaille dans une ferronnerie, se laissant fondre sur son lit, lorsqu’il rentre chez lui après une dure journée.

La respiration devient difficile. Le cœur s’est mis à battre rapidement. Le sentiment que ce qu’il cherche sera bientôt dans sa main sème une sorte de folie dans sa façon de marcher.

« Donnez-moi une cartouche filtrante », dit-il en tendant sa monnaie au buraliste. La cigarette est restée joliment collée dans sa bouche grâce à la viscosité de sa lèvre. L’allumette qu’il vient d’allumer est brusquement éteinte par une bouffée de vent venue de quelque part. Cette fois-ci, avant de gratter l’allumette, il a pris un moment pour faire barrage au vent avec sa main et a inhalé la fumée plus profondément à de courts intervalles, afin que la cigarette puisse prendre feu. De plus, il est maintenant entouré non seulement de fumée, mais aussi d’une bonne odeur.

En prenant une plus grande bouffée, son cœur entier s’est rempli de fumée. Dès lors, toutes les cellules de son cœur ont commencé à se sentir. Le rafraîchissement qui s’infiltrait dans chaque parcelle de son muscle lui donnait l’impression d’être la seule personne dans l’univers.

Il a laissé sortir la fumée, mais pour l’inhaler le deuxième, il s’est donné du temps, de sorte qu’une certaine forme de vivacité a embrassé le corps. Et le cœur s’est mis à déborder d’extase.

Sa respiration est revenue à la normale de même que la circulation s’est rétablie après l’élimination du blocage du canal. Il a ressenti une telle force, comme si le corps avait reçu du sang. La joie et la fumée se sont répandues sur son visage. De plus, on pouvait également voir une sorte de noirceur sur son visage.

Soudain, quelqu’un a tapé fort sur la nuque.

Énervé par le lourd coup qui lui a été porté d’une main brutale, il s’est retourné rageusement pour voir si la personne qui l’a frappé serait un ami. Cette fois, il a reçu un puissant coup de poing au visage.

«  Pourquoi, tu me regardes comme ça ? »

« … »

« Tu penses que tu es un grand gars ? On dirait un lettré. Mais, quel chien ! »

« ….. »

« Tu ne sais pas qu’il ne faut pas fumer en public ? »

« Monsieur… laissez-moi partir. Je ne fumerai plus en public, monsieur. »

« Peu importe, combien de fois on vous l’a dit, vous ne changerez pas. Au poste de police, il faudra vous frapper sur les genoux, et c’est ainsi que nous pourrons vous corriger. Monte dans le van ! »

*                            *                            *                            *

La jeep est arrêtée devant le bâtiment rouge.

« Aroumougam ! » appelle l’officier au gendarme, puis « combien sont-ils ? Dis-moi ! » demande-t-il.

« Monsieur, nous avons interpellé un total de dix-huit personnes lors de notre ronde de 8 h à 10 h ».

La réponse du gendarme fait taire l’officier supérieur.

« Quelle que soit la manière dont on le dit, vous ne changerez pas. Il est interdit de fumer dans les lieux publics, le saviez-vous ou pas ? »

« … »

En Malaisie et à Singapour, vous devez payer une amende si vous crachez dans un lieu public. En dehors de cela, il existe une loi qui prévoit une peine de prison pour les fumeurs. Donc ils ont une bonne tenue de leur pays. Si vous étiez patriote, vous ne feriez pas une telle erreur ici, hein ?

« ….. »

« Ne sais-tu pas que fumer est mauvais pour le corps ? » —Le haut fonctionnaire semblait poser la question à Manikkavel.

« Je ne sais pas… monsieur ! » – c’était sa réponse, mais il hochait la tête comme s’il savait.

Le commissaire de police qui avait jusque-là parlé avec une certaine colère, s’est assis à la table en posant les coudes et s’est calmé.

« On dirait que vous êtes tous des étudiants. Une chose est claire, nous ne pouvons pas vous corriger, vous ne pouvez vous amender que si vous le voulez ».

« Aroumougam ! »

« Monsieur ! »

« Après avoir reçu leurs signatures et leurs adresses, libérez-les ! Je vais voir notre supérieur.

Le bruit de la jeep qui part se fait entendre.

“Pourquoi avez-vous tous un regard si triste et interrogateur, mon officier crie toujours comme ça.” — on a pu remarquer dans la voix du brigadier un aspect de dureté et d’ordre.

“À votre âge, vous devriez éviter ce genre de mauvaises pratiques”, a-t-il dit. 

*                            *                            *                            *

I Manikkavel n’a plus aucune crainte, tout a été évacué, immédiatement après sa sortie du commissariat à la merci du brigadier. Cependant, il regrette de ne pas avoir pu agir de manière appropriée quelques minutes plus tôt au moment de la situation embarrassante.

“Pas même un centime dans ma main, et je n’ai pas d’autre choix que de retourner dans ma chambre”, murmura-t-il.

Il s’est calmé et s’est assis sur le banc de l’arrêt de bus. » Veux-tu fumer une clope avec tant de difficultés ? — lui demanda le subconscient.  La question du subconscient lui parait raisonnable.

Par hasard, son regard se pose sur le bureau de tabac et sur la petite rue qui le jouxte.

Là, le brigadier Aroumougam, une grosse fumée à la bouche, est en train de discuter sérieusement avec une personne.

Traduit du tamoul en français par Krishna NAGARATHINAM

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Quintessence et Initiation

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                    – Francis MANET

(L’existence précède l’essence, c’est vrai ! Mais il arrive que l’on se laisse emporter par l’essence)

Marcel ne m’a pas attendu. Le feu de bois est déjà pris dans la pièce à l’atmosphère bien inhospitalière, l’air est encore bien cru et la lueur blafarde. L’aube peine à dissiper la nuit dans cette matinée d’hiver qui s’annonce grise. Il est huit heures un quart, je viens d’arriver après une heure trente de route.

Peu importe, mon cœur est en joie, je vais pouvoir distiller ma récolte de mirabelles, enfin aller jusqu’au bout du processus qui m’avait échappé jusqu’à maintenant faute d’avoir eu l’occasion. Et c’est ce que Marcel m’offre, me montrer et faire à moi. Nous échangeons quelques mots et puis tout de suite il faut s’y mettre, la journée va être longue. Je l’accompagne à son domicile situé à cinquante mètres de là. La brouette est chargée d’un tonneau à destination du local aux alambics. En tout trois tonneaux soit cent vingt à cent trente litres de la précieuse matière.

Une casserole en guise de louche nous sert à transvaser les fruits et ainsi à remplir la cuve de cuivre, une sorte de cocotte-minute géante. La tiédeur qui s’échappe du fourneau sous l’alambic qui se fait sentir me donnant le sentiment d’être accueilli par le feu. Le premier alambic est fermé. Une fois rempli, Marcel me met à la manœuvre et j’installe le couvercle sur la marmite. Le moût de mirabelle va cuire, jusqu’à ébullition. Conscient du moment privilégié auquel je participe, je n’en perds pas une et j’admire au passage la beauté de ce couvercle dont la forme n’est pas sans rappeler l’oignon, le clocher à bulbe des églises russes. Ensuite, nous mettons en place la colonne, organe essentiel qui va relier le corps de chauffe au condenseur, c’est-à-dire à la cuve froide où baigne le serpentin. Je vois intérieurement l’antique col de cygne qui prolongeait la cornue dans les laboratoires où opéraient les hommes de l’art ! Retour au réel : Marcel peste après le Guy qui est venu la semaine dernière : il a interverti les colonnes : ce ne peut être qu’intentionnel ; drôle d’individu qu’il a été obligé de rappeler à l’ordre pour un vrai nettoyage de l’alambic municipal ! Enfin, ça y est, l’écrou serre parfaitement autour de la colonne. Il n’y a plus qu’à veiller à la conduite du feu. Je l’alimente prudemment avec des quartiers et des bûchettes de charme, morceaux de bois de trente centimètres, bien fendus et parfaitement secs que j’avais pris pour du hêtre ! Sa matière bien dure et sèche convient parfaitement.

Ça y est tout est en place. Le processus est bien en route. Pour finir, Marcel installe une bassine en dessous de la cuve du condenseur. Nous faisons de même avec le deuxième alambic. Les fruits sont différents, Thérèse les a apportés. Il y a mirabelle et mirabelle. On verra bien ce que cela va donner.

Le temps passe à faire de menues choses, je nettoie le tonneau à grande eau. Tout dans ce local transpire l’expérience acquise dans les siècles successifs : l’eau surgit de la fontaine du village après un dernier passage à l’abreuvoir contigu traverser le mur de notre officine et se déverse avec force dans deux grandes auges à l’intérieur. Elle apporte sa musique cristalline dans un murmure incessant. Sur le mur qui lui fait face, c’est le domaine de messire le feu, son opposé et son contraire. Il se consume sans faire de bruit dans les fourneaux. Ces deux-là sont parfois alliés, souvent ennemis. Ici, l’eau est se fait alliée et douceur, elle fait tampon entre le feu et la matière dans un bain-marie qui enveloppe douillettement le chaudron. Les fruits d’or mijotent doucement dans cette opération dont on a oublié la noble origine du mot : la cuite. Et puis c’est encore l’eau qui apparait grâce au feu, pas n’importe laquelle, car, elle nait des effluves de la matière : Les vapeurs s’échappant de la matière délicatement en fusion finissent par l’effet de la condensation à retrouver l’état liquide. Et miracle, un précieux condensat se met à couler dans un petit récipient mis à l’intérieur de la bassine. La chaleur du feu a fini par transmuter la matière pour lui faire exprimer de brûlantes vapeurs qui elles-mêmes ont été douchées par la fraicheur de l’eau qui court.

Assurément, cette eau porte un nom spécial, communément c’est l’eau-de-vie, dont bien sûr il ne faut pas abuser ; la cuite peut s’avérer grave, voire mortelle. Les quatre éléments, la terre qui a donné son fruit, l’eau, le feu et l’air ont collaboré pour nous offrir la quintessence. Le chiffre cinq s’impose. La doctrine des signatures si connue au Moyen âge et qu’affectionnait Paracelse nous met sous les yeux que ce chiffre qui signe cette opération n’est pas un hasard. Il exprime la beauté et la qualité, la perfection même ; il n’est qu’à observer une rose pour comment le cinq participe à la nature de la rose et consacre son harmonie. Je n’irais pas plus loin sur ce terrain-là, tant de merveilles portent en elles leurs mystères comme les rosaces des cathédrales ou même jusqu’à l’humble rosée dont les racines grecques nous disent que son nom signifie force, soit dit en passant. Mais pour l’heure, comme on apaise la fièvre en mettant des compresses d’eau froide ou aussi comme dans un ciel d’orage aux lumières si contrastées quand tout d’un coup s’abat la bienfaisante pluie d’orage qui transforme l’atmosphère suffocante et moite en une ambiance délicieusement respirable, le précieux liquide sort du condenseur. Marcel y a installé le zouave, ainsi appelé, car il va bientôt avoir les pieds dans l’eau. Petit clin d’œil bien à propos aux célèbres inondations parisiennes. Sorte de tube dans lequel flotte le densitomètre pesant le degré d’alcool. Le premier jus est recueilli dans un petit récipient ; impropre à la consommation, il contient de l’éthanol jusqu’à soixante-quinze degrés, ainsi se finit la première passe. Et puis jusqu’à la dernière goutte.

Ensuite le feu est arrêté et nous débarrassons le moût qui a exprimé tout son suc en versant la bassine dans un plateau en fer et permet de l’évacuer par une trappe. Elle est alors reprise par le courant d’eau qui s’est fait sous terrain sous la maison. J’admire les détails montrant à ceux qui veulent bien le voir toute l’expérience des hommes de l’art. Le feu, l’eau et le retour à la terre maintenant. Marcel me raconte qu’auparavant il y avait six alambics dans le village ! j’imagine les ambiances du bourg quand chaque grosse famille avait son alambic comme chez mon grand-père à Bruley. Je nettoie la cuve avec de la cendre constituée de potasse, une excellente lessive du temps jadis et ensuite tout cela est passé à grande eau.

Mais nous n’en avons pas fini avec le précieux liquide qui est remis dans la marmite et nous refermons la cuve pour la deuxième passe. L’opération reprend avec le feu, beaucoup plus léger. Et toujours le même miracle le liquide apparait. Il faut contrôler le débit qui doit être de la taille d’un brin de paille. Nous goûtons régulièrement pour vérifier la qualité. On arrête la distillation à trente-cinq degrés avant les produits de queue moins volatils que l’alcool et qui gâcheraient la production. Ainsi se finit la deuxième passe.

Je questionne le Marcel qui me parle du temps jadis et de ses relations avec les douaniers, les rats de cave ! Dans une bonne intelligence bien française, ceux-ci lui ont prodigué moult conseils pour faire les choses en règle et comme il dit si bien, pour tricher intelligemment. Les langues se délient de plus en plus. Je dois sortir prendre l’air et m’aérer la tête. Dominique et sa fille nous ont rejoints pour prendre quelques photos. Je reviens, ce n’est pas encore fini. Il reste à ajuster le degré d’alcool. Une opération finale faite de pesée d’apports d’eaux et de séance de dégustation. La question est simple : à quel degré est-elle la meilleure ? Mais la réponse se paie comptant ! Heureusement, nous avons pris notre casse-croûte. À l’extérieur, le soleil luit et embellit la beauté du cuivre. Le moment est unique, un air délicatement parfumé dans la lumière, chaque chose est à sa place et chaque personne sait ce qu’elle doit faire. Je viens d’être initié. Merci Marcel.

Je suis pris de nostalgie pour le temps jadis, pour la lignée de mon grand-père, pour les anciens qui devaient faire de bien belles fêtes en hiver quand il faisait bien froid. Le moment rêvé pour accueillir et célébrer ces fruits gorgés de soleil. Je reste saisi et fasciné par cette technologie inventée par les Arabes qui ont su faire exprimer la subtilité des fruits et des fleurs entrant dans les parfums et les eaux de soin diverses. L’alcool ainsi nommé par eux comme le subtil. Il reste de cette journée le parfum indescriptible de cette alliance de la nature et de la création de l’homme. De la perfection qui peut être atteinte dans le fait que l’homme accompagne les processus naturels, en premier celui de la fermentation. Puis, par l’excellence de son art, tire la quintessence d’un fruit récolté avec amour. Et bien sûr l’importance de la transmission ! je suis infiniment reconnaissant à Marcel.

Peut-être certaines de mes observations gagneraient à être plus précises, il faudra que je recommence !

Faites entrer l’accusée (nouvelle)

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Quelque part durant la nuit… Quand elle me réveilla, j’étais dans un sommeil profond. C’est pourquoi je me mis en colère contre elle :

— Ton souhait a été exaucé. Dans ce cas, pourquoi m’embêtes-tu ? lui dis-je en criant.

— Je n’ai pas le temps de te répondre, merci de me suivre, insista-t-elle.

Obéissant à son ordre, je la suivis. Le chemin qu’elle avait pris, passa entre des arbustes et des arbres et se termina finalement au pied d’une énorme dune. Je la montai et atteignis avec peine le sommet. Ce que je découvris alors, c’était un grand bâtiment se dressant dans un paysage majestueux, mais en contraste total avec l’environnement. Ses portes étaient fermées, alors la fille devant moi frappa à la porte.

Le mot « Entrez ! » nous permit de nous glisser dans la salle d’audience. Je restai à contrecœur près de la porte ouverte. Sur les bancs alignés devant moi, le public était assis pour assister à l’audience. Là, en face de moi, derrière un grand bureau, Madame la juge était installée dans un fauteuil. À quelques centimètres d’elle, le greffier était présent, une petite machine à écrire devant lui. Puis je vis des avocates sur l’aile gauche. Un homme en robe noire assis seul et tenant un stylo à la main, devait être le procureur.  

Les regards des protagonistes de la cour s’étaient tournés vers moi. Il était évident qu’ils attendaient une explication pour mon retard. Comme je détestais les mots d’excuse inutiles, je restai silencieuse. L’un des avocats consulta sa montre. Madame la Justice m’invita à m’asseoir sur l’un des sièges vides au premier rang.

Quand je fus assise, je levai les yeux et commençai à dévisager la juge : le profil souriant, le dos courbé, les cheveux courts et bouclés, recouverts d’un voile blanc ; bref, tout me rappelait le visage que j’avais vu il y avait quelques mois en couverture d’une brochure entre les mains d’un compagnon de voyage dans un métro parisien : « Mira Alfaa, la Douce Mère d’Auroville ».

 — Faites entrer l’accusée ! ordonna Madame la juge. Mes pensées s’interrompirent.

Les deux officiers de police amenèrent donc l’accusée et la présentèrent à la juge après lui avoir retiré ses menottes. Comme si elle cherchait à apercevoir des gens dans la salle, ses yeux se tournèrent vers nous. Cela ne dura que quelques secondes. Mais ce fut largement suffisant pour comprendre qu’elle n’était autre que mon double qui me poursuivait jour et nuit.

Après avoir vérifié l’identité de l’accusée, la juge lui demanda si elle avait conscience du motif de sa comparution. Il me sembla que la jeune fille ne souhaitait pas parler. La juge perdit patience devant la lenteur de sa réponse et elle dit d’un ton exaspéré :

— La justice ne laisse jamais les crimes impunis, vous le savez, non ?

La jeune fille, cependant, resta silencieuse. La juge posa le stylo qu’elletenait dans sa main, s’assied droit et observa l’accusée pendant quelques instants, en fronçant les sourcils :

— Mademoiselle, votre aspect physique nous offre une image parfaite de vous, mais la vérité est malheureusement tout autre. Conformément à la loi, vous êtes maintenant ici en tant que meurtrier. Expliquez-moi pourquoi. 

La question de la juge me fit me redresser. J’attendais avec impatience la réponse de la jeune fille, comme ceux qui étaient présents dans la salle d’audience. Je remarquai que la réponse, qui hésitait à sortir, restait coincée quelque part entre la gorge et les lèvres. Contre toute attente, elle se mit à sourire. La juge en fut bouleversée. L’avocate de l’accusée essaya de dire quelque chose. La juge l’empêcha de parler : Laissez-la nous faire part de ce qui est drôle !

La salle d’audience resta calme. La jeune fille s’éclaircit la gorge en s’excusant, puis elle prit la parole :

— La réponse se trouve dans la question elle-même, Votre Honneur. Avec un aspect agréable, il est facile de commettre des crimes. L’histoire parle des massacres de grande ampleur des juifs par les nazis, pourtant ils nous ont donné l’impression qu’ils étaient les plus cultivés, les plus éclairés. L’apparence est une véritable connivence pour commettre des délits. 

Mira Alfaa, soi-disant la juge, se mit à tripoter son stylo, évitant ainsi de croiser le regard de la jeune fille.

 — Madame la juge, excusez-moi, poursuivit la fille à la barre des témoins… Je pense que ma réponse vous laisse tous perplexes. Si vous me le permettez, je vais essayer de la résumer, Votre Honneur !

La voix de l’accusée attira l’attention de la juge sur elle. Tout en écarquillant les yeux,elle fit un signe de tête, suivi d’un bref regard sur le public. Tenant le geste de la juge pour acquis, la jeune fille continua son discours : 

— Tous les gens ici, vous comme moi, sont considérés comme de gentils personnages. Exceptionnellement, certaines personnes comme moi sont plus intéressées par les délits et en retour, la punition s’intéresse à nous. Ainsi, on est devenu accro à ce jeu amusant. Et voilà comment nous nous sommes fait piéger. Le problème pour nous, c’est la mauvaise gestion de ce défaut. Si nous parvenions à le gérer, nous serions à votre place ou au moins dans les rangs du public qui se trouve devant vous, expliqua-t-elle à l’auditoire, avec un grand sourire.

La juge, sans hésiter tourna la tête et regarda le public. Ses yeux se tournèrent vers le procureur, puis vers le greffier, et enfin vers l’avocate du coupable. Au moment où il comprit le regard de la juge, l’avocate de la défense se leva de son siège et se plaça entre le public et la juge, élevant la voix conformément aux paroles, plaidant en faveur de l’accusée. La plaidoirie du procureur attira l’attention sur les articles relatifs aux crimes. La juge poussa un soupir et se retira de la cour pour rédiger le verdict.

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Corona chat (nouvelles)

Par Krishna Nagarathinam

11,50€(broché), 4.99€ (numérique)

Edilivre, le Cargo

157 Bd Macdonald, 75019 -Partis

Tél: 0141621440

Mullivaikkal (nouvelle tamoule)

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Mullivaikkal (nouvelle )

– Elanko

– Traduit du tamoul en français -Krishna NAGARATHINAM

(L’auteur, originaire du Srilanka, a pris comme décor de son récit la période de la post- guerre civile au Sri Lanka. Cette guerre opposait, officiellement de 1983 à 2009, le gouvernement du Sri Lanka dominé par la majorité cinghalaise bouddhiste, et les Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), une organisation indépendantiste luttant pour la création de l’Eelam Tamoul, un état indépendant dans l’est et le nord du pays, principalement peuplé de Tamouls. Ce conflit a fait entre 80 000 et 100 000 morts entre 1972 et 2009 selon l’ONU. Mullivaikkal est un village tamoul, où le dernier combat entre les deux parties s’est terminé par un véritable massacre et la disparition de milliers de civils et de combattants aux yeux impitoyables du monde. )

1.

Le soleil était brûlant quand j’ai atterri à Colombo. C’était même pénible de sortir pendant la journée. Quoi qu’il en soit, je voulais la rencontrer pendant ce voyage. Elle est l’une des survivantes de Mullivaikal après y avoir vécu jusqu’au dernier jour de la guerre. Et elle vit en alternance à Colombo et dans son village natale.

Étant donné qu’il n’était pas si facile de la rencontrer dans son village, il m’a semblé que ce serait mieux de la rencontrer à Colombo de toute façon. Cela fait presque sept ans qu’elle lit ce que j’écris. Cependant, nous nous connaissons depuis peu grâce aux réseaux sociaux.

         Grâce au « Sunday Times » que j’avais acheté dans un kiosque voisin, j’ai appris qu’une exposition d’architecture de Geoffrey Baba allait avoir lieu quelque part à Colombo. Elle accepta donc ma proposition de nous y rencontrer. Sur moi, il y avait des livres que j’avais achetés à Chennai et des chocolats qui risquaient de fondre à tout moment à cause de la chaleur de Colombo.

Il y a quelques années, j’ai séjourné à l’hôtel Kandalakama, conçu par Geoffrey Bawa. Situé dans la jungle avec un marécage d’un côté et une colline de l’autre, l’hôtel était une expérience merveilleuse. Dès que j’ai appris que la salle d’exposition avait été conçue par le même Geoffrey Bawa, j’ai pensé qu’elle aurait tout pour me plaire. Bien que je sois en retard à mon rendez-vous, comme c’est souvent le cas, à Toronto, au Canada, elle m’a accueillie avec le sourire. Et, en fait, ce sourire était une agréable brise alors que je transpirais sous un soleil de plomb.

Elle s’habillait un suridhar de la couleur des plumes de paon. Ses cheveux ondulés se balançaient sur ses épaules. À la jonction de son oreille gauche et de sa joue, un grain de beauté jouait à cache-cache. Et un piercing au nez sur l’aile gauche donnait un bon aspect à son visage.

Nous avons commencé à parler naturellement, comme des amis qui se sont rencontrés plusieurs fois auparavant. Dans l’exposition, il n’y avait pas grand-chose à regarder. Vu que c’était la fin de l’après-midi, nous sommes sortis pour déjeuner.  Le premier restaurant que nous avons croisé était le Peppermint Café. Bien sûr, l’environnement du café était agréable, cependant, le récent incident concernant la directive imposée aux serveurs du restaurant de ne pas parler aux clients en langue tamoule, et sa controverse nous a obligés à aller au café Jasmine qui était un peu plus loin.

          Le restaurant était calme, sans guère de brouhaha du fait que c’était l’après-midi et qu’il s’agissait d’un jour de travail. Après avoir passé commande des plats dont nous avions besoin, elle semblait être celle qui voulait dire quelque chose mais qui était encore bloquée par la douleur. Alors  » C’est ma première histoire d’amour. Je ne sais même pas ce qu’est l’amour. Je veux la partager avec toi « , a-t-elle dit à la fin.

          – Avant de partager ta vie personnelle, réfléchis bien ! Comme je suis écrivain, il y a de fortes chances que je l’utilise quelque part comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre – Je l’ai prévenue.

          – Ne t’inquiète pas pour moi ! D’ailleurs, me libérer de mon passé est probablement une solution, c’est pourquoi je te le dis – répondit-elle.

2.

« À cette époque, je commençai à étudier dans un lycée assez éloigné car il n’y avait pas de bonne école pour poursuivre mes études dans notre village. Ce fut donc une raison pour faire sa connaissance. Il était âgé de trois ans de plus que moi, ce qui correspondait à notre niveau scolaire. À l’école secondaire, nous n’avions pas assez d’occasions de nous parler, alors sur le chemin de notre école à ma classe privée et de retour à la maison, à environ 3 km, il me suivait toujours sur son vélo.

Je n’étais pas assez mûre pour comprendre les choses. Au fil des jours, il s’est senti à l’aise pour m’approcher et parler avec moi. À mon tour, j’ai commencé à parler avec lui de manière détendue chaque fois qu’il m’accompagnait.  Parfois, il remplissait de fleurs le panier de mon vélo et me faisait de petites surprises. Je ne dirai pas que c’était une histoire d’amour, mais il est vrai que j’aimais le voir et parler avec lui. Et puis il cherchait toujours un prétexte pour rester à côté de moi, à tel point que même lorsque tous ses autres amis allaient au terrain de cricket, il venait me rejoindre sur son vélo, ce qui était bien sûr une expérience inédite.

Au même moment, la guerre reprit entre les indépendantistes tamouls et l’Etat cinghalais. Chez lui, il y avait trois garçons et il était l’aîné de la famille. Le mouvement des Tigres tamouls, qui s’opposait à l’armée de l’État, faisait campagne au sein de la communauté tamoule pour qu’elle s’engage dans leur armée, et le choix de sa famille s’est porté sur lui.  À l’école, son absence aurait probablement été impensable, surtout dans les sports où il était fortement sollicité. Par conséquent, sa souscription à l’armée tamoule, donna un malaise à l’école et pour correspondre à cet esprit général, il pleuvait quelques jours sans interruption. De plus, c’était une période terrible et assez fréquente de voir les corps des combattants tamouls dans des cercueils. Le jour où je venais d’apprendre la nouvelle de son enrôlement dans l’armée, je me suis mise à pleurer comme une folle, je croyais avoir perdu une partie de mon corps, a-t-elle ajouté.

La veille de son départ pour rejoindre l’armée des rebelles tamouls, il me confia un carnet en exigeant qu’il ne soit pas ouvert avant son départ. Il était de couleur rouge et muni de cadenas et de clés pour empêcher son contenu de tomber entre les mains d’autres personnes. Le jour suivant, j’ai appris la triste nouvelle de son départ et de celui de ses camarades de classe. À l’école, je n’arrivais plus à me concentrer sur les matières comme avant car toutes mes pensées étaient sur lui et cela me faisait sangloter.  Ce jour-là, les larmes coulaient librement et l’uniforme était trempé de sueur.

Ce soir-là, sans perdre une seconde, dès que je suis rentrée chez moi, j’ai ouvert le carnet qu’il m’avait confié. Ses pages étaient remplies de lignes d’amour. Il avait écrit qu’il m’aimait et qu’il finirait par m’épouser à la fin de cette dernière guerre. Les mots « Je t’aime » écrits avec du sang. Et, à la fin, il était écrit : « Notre terre a besoin de mon sang.  Mais la première goutte de mon sang est à toi pour toujours. » Cette dernière phrase me faisait pleurer horriblement avec des cris involontaires.

Ma mère, qui était en train de faire cuire à la vapeur du « Puttou » (avec de la farine de riz) pour le repas du soir dans la cuisine, se précipita vers moi, comme si quelque chose de terrible était arrivé. Mais, je ne voulais pas montrer le carnet, cependant, quand ma mère me demanda la raison de mon grand cri, avec les larmes aux yeux, je lui mentis en disant que la peur de rejoindre un jour à l’armée tamoule comme mes amis de l’école, me faisait tant pleurer. Elle m’a réconfortée en disant que dans la mesure où j’étais leur seul enfant, ils pouvaient m’empêcher de partir à tout prix.

Pendant des jours, d’une part je ne souhaitais pas aller à l’école, d’autre part je refusais d’aller aux cours particuliers. Je vivais avec son souvenir sans pouvoir l’oublier. Je ne quittais jamais son carnet, qui laissait l’impression de sa présence à mes côtés. Et chaque fois que je voyais son écriture dans du sang séché, je comprenais à quel point il avait pu m’aimer pour écrire de cette façon, et je ressentais un profond sentiment de fierté. »

          Elle s’est perdue quelque part en interrompant son récit d’amour. Tout en buvant tranquillement de l’eau dans un verre, ses yeux se sont fixés sur moi un instant, pour ensuite me demander :

          – Est-ce que tu ne trouverais pas drôle d’entendre une histoire pareille ?.

          –  Le premier amour en général nous réserve toujours une grande valeur sentimentale ; je comprends donc ce que tu dis – lui répondis-je.

3.

«  Un jour à l’école, une fille qui avait fouillé dans mon sac trouva le cahier et commença à le feuilleter. D’elle, le cahier passa dans les mains de mon professeur de classe. Il était très inquiet pour moi car j’étais un bon élève. Mais le hic, s’est qu’il était l’oncle de mon petit ami.   Je suis allée voir le professeur dans son bureau et je l’ai supplié de me le rendre. « Tu es une bonne élève et à ton âge, tu dois étudier, pas te chercher un petit ami », a-t-il dit comme si c’était des conseils.    » Je comprends parfaitement ce que vous dites. Mais rendez-moi le carnet, monsieur ! »Je le supplie en vain.  Sa réponse était ferme et je ne l’ai jamais récupéré.

Cette nuit-là, je pleurais longuement à la maison. Tu comprends, je souffrais déjà du vide laissé par mon ami, maintenant avec la perte de ce carnet, cela a été encore pire et cela m’a plongé dans un chagrin intense. La nouvelle situation est devenue insupportable. En quelques jours, le sentiment que je devais rejoindre l’armée rebelle tamoule s’est emparé de moi. A vrai dire, au début, j’avais peur de rejoindre l’armée de rébellion tamoule, mais après la suite des incidents, j’étais obsédé par l’esprit qui poussait vers le mouvement tamoul.

A quelques pas de mon école, il y avait un camp d’Akkamar’ (la branche féminine des rebelles tamouls), pour rejoindre le mouvement LTTE(Tigres de libération de l’Eelam tamoul), et j’y suis allée avec mon uniforme d’écolière. Ils m’ont posé des questions sur ma famille et mes parents, et ils ont refusé de m’accepter, disant que je n’étais pas encore majeure et trop jeune pour faire la guerre. Mais j’ai insisté pour qu’ils m’acceptent. La responsable est alors sortie de son bureau et m’a expliqué clairement qu’ils ne pouvaient pas m’accepter en raison de mon âge et que je devais venir plus tard, lorsque j’aurais un peu grandi. Je suis donc rentrée chez moi et je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. » 

          Ayant raconté son histoire de cette manière, elle est soudainement devenue silencieuse. Comprenant qu’il lui serait difficile de raconter la suite, je lui proposai de le faire un autre jour.

          «  Pas ça ! » répondit-elle à voix basse. Mais elle est retombée dans le mutisme, puis elle secoua ses épaules comme un oiseau qui agite ses ailes une fois sorti de l’eau, et continua : « la fille qui avait voulu autrefois faire la guerre, du côté des rebelles tamouls, plus tard, quand ces derniers cherchaient des gens et les forçaient à prendre les armes, la même fille fuyait les rebelles. Quelle cruelle ironie », dit-elle avec un profond soupir. 

          Je ne sais pas quoi dire. Je ne voyais pas d’autre solution que de me taire. J’ai pris et bu de l’eau froide pour me détendre.

4.

« Sept mois s’étaient écoulés depuis son départ, et voilà qu’un miracle se produit, je ne m’y attendais pas ! Oui, il était revenu au village après sa période d’entraînement dans l’armée des résistants tamouls, voilà une nouvelle qui me procurait une véritable euphorie.  Surtout à l’époque où tout le monde disait que les gens qui partaient à la guerre ne revenaient jamais vivants, que je puisse revoir en chair et en os un homme qui m’avait émue avec ses lettres d’amour. Bien entendu, je sautais de joie. Je me sentais comme si des ailes m’étaient poussées et je rêvais de marcher et de voler joyeusement au milieu de nos champs, entourée des paons aux plumes déployées et des moineaux qui chantaient.

Il vint à notre école deux jours plus tard. Il devait venir me voir, et moi, je l’attendais avec la volonté de consentir pleinement à son amour.

Contrairement à toutes mes attentes, il n’était pas venu auprès de moi. Il parlait à d’autres personnes et ignorait complètement ma présence. Ce fut un grand choc. J’ai décidé de m’approcher de lui. Mais sa réaction fut sans appel, avec une voix que je n’avais jamais connue auparavant :  » Ne me parle pas, je sais tout ce que tu as dit à mon oncle  » a-t-il dit. Cette attitude m’a profondément bouleversée.

Je retournai donc à ma classe. Plus tard, je compris que c’était la volonté de son oncle, qui était aussi mon professeur de classe, et qui lui avait dit n’importe quoi pour qu’il reste loin de moi. Je ne lui ai plus jamais parlé après cela. Quelques jours plus tard, ses vacances étaient terminées et il est allé au camp d’opération. Mais je ne pourrai pas pardonner à son oncle après ça. »

          En entendant sa chronique passionnée, je suis intervenu en m’excusant :

          – Désolé de vous interrompre ainsi, mais pourquoi n’avez-vous pas essayé de lui parler de votre sentiment réel et de ce qui s’est réellement passé ?

          –  Vous avez raison, mais je n’ai rien ressenti de tel ce jour-là. Je vous ai déjà expliqué à quel point j’avais envie de le voir et d’entendre ses mots d’amour. Dans ce contexte, la façon dont il m’a ignorée a été un grand choc, et alors comment pourrais-je partager mes sentiments ou toute autre chose ? – a-t-elle répondu.

          – Bien sûr, il nous arrive de ne pas nous défendre lorsque cela est nécessaire, même si nous avons des raisons de le faire. Puis, plus tard, nous regrettons que, alors que nous pensons calmement que nous aurions pu faire ceci ou cela, je l’ai réconfortée.

          –  Ce n’est pas tout », a-t-elle poursuivi, « C’était seulement quelques jours avant son retour sur le champ de bataille, à ce moment-là, ce que j’ai vu, vous savez, il circulait avec sa cousine sur le même vélo. Pour moi, c’est un acte impardonnable. Comment puis-je accepter que quelqu’un qui m’a tant aimé se comporte de cette façon ?  J’avais un match de basket ce jour-là. Un match très important, mais malgré cela, étant perturbé par la scène que j’ai vue, je n’ai pas voulu le jouer. Je crois que la rupture que j’ai aujourd’hui avec lui est survenue, ce jour-là. Visiblement, en venant avec cette fille, il voulait montrer qu’il n’y a plus d’amour entre lui et moi, ai-je pensé.

          – En effet, c’est possible. En même temps, il aurait pu avoir d’autres raisons qui l’ont poussé à agir de cette façon. Ou son intention aurait pu être de te faire comprendre quelque chose indirectement, non ?

          – Qu’est-ce que tu dis ?

          – Parfois, si quelqu’un pense que la mort peut lui arriver à tout moment, comment peut-il, en étant un véritable amoureux, oser vous faire attendre ? En faisant cela, il aurait pensé que vous pourriez vous éloigner de lui, dis-je.

          – Pas seulement la guerre, mais aussi la vie, qui n’est pas comparable à celle des cinémas, pour qu’on puisse la faire avancer ou la faire revenir pour la voir et faire des remarques en temps voulu, dit-elle avec un regard acéré.

          – Je suis d’accord, la vie n’est pas un film. Pourtant, dans notre vie, nous nous inspirons beaucoup du cinéma. Tout comme le Buddha dit que ce que l’on pense devient ce que l’on est, ce que l’on voit et ce que l’on dit peut aussi nous affecter sans que nous le sachions, non ?

          – Vous parlez comme si vous le connaissiez déjà. En fait, je veux vous dire que l’on ne peut rien deviner clairement – surtout, au moment de la guerre.

5.

« Celui qui avait fait tout cela est réapparu un jour par hasard. Ce jour-là, je me rendais en bus de Kilinochchi à Mullaitivu. Soudain, j’ai vu quelqu’un monter dans le bus. C’était lui ! Il était venu pour accomplir certaines tâches pour leur mouvement rebelle tamoul. Il serait monté dans le bus après m’avoir vu dedans. Mais il n’a pas osé me parler. Je l’ai observé de loin sans quitter ma place. Ce que j’ai vu dans ses yeux étaient-ils de l’amour ou de la compassion, je ne saurais le deviner.

Depuis le jour où je l’avais vu avec sa cousine sur la même bicyclette, moi aussi, qui étais très en colère contre lui, je continuais à garder un visage ferme sans le moindre signe de joie. S’il pouvait échanger quelques mots avec moi, que perdrait-il ?  Mais malheureusement, il ne s’est rien passé, il est descendu machinalement après quatre ou cinq arrêts de bus. »

          – Le dernier incident que tu m’as raconté me paraît être un rêve. Tu es sûre que c’était lui dans le bus ?  Vu que tu penses beaucoup à lui, il est très probable que tu te sois trompée de personne.  – Je l’ai interrompue.

          – Ta déclaration n’a aucun sens. Je le connais bien. D’ailleurs, il a une cicatrice de la balle en arrière du cou, qu’il a eue quand il était jeune enfant, qu’il m’a montrée une fois. Ce jour-là, elle était clairement visible lorsqu’il descendait du bus. »

6.

« Finalement, tout se termina à la bataille de Mullivaikal. Nous Tamouls, comment pouvons-nous oublier le 18 mai 2009, date de la fin de notre guerre civile. Toute ma famille, y compris moi, nous sommes tous restés jusqu’au 17 mai, dans le territoire des LTTE. Je me souviens encore aujourd’hui, le matin du 17 mai, un Pajero est arrivé dans notre secteur en vrombissant. Incroyable, c’était lui !

Quelque part, il s’est renseigné sur moi et a trouvé notre place. Cette fois, je n’étais pas en colère contre lui. Le voir déjà vivant était un miracle. En venant vers moi, il ne m’a dit que deux mots : » Tu restes ici, ne bouge pas !  Tout est fini. Notre mouvement tamoul nous dit de déposer les armes et de prendre les décisions qui nous conviennent. Je reviens à midi. Nous prendrons la direction de l’armée d’État. » Voilà ce qu’il a dit. À ce moment-là, le talkie-walkie dans sa main a commencé à appeler son nom. Le regard qu’il a fixé sur moi pendant quelques secondes, m’a permis de comprendre la profondeur de son amour.  Malheureusement, il ne put rester, et partit si vite sans tourner la tête ».

          Soudain, elle se mit à verser des larmes dans les yeux. Je ne pouvais pas savoir combien de souvenirs de la guerre l’avaient envahie. Mais une chose est sûre, son amour aussi doit avoir sa part. Dire « Ne pleure pas » serait peut-être inapproprié à la situation, alors je me suis permis de prendre sa main dans la mienne et de la caresser pour la rassurer, tout en lui donnant le linge trouvé là pour essuyer ses yeux.

          Elle reprit son récit avec un petit soupir :

« C’était le dernier, je ne l’ai pas revu depuis. J’ai attendu cet après-midi pendant des heures.  Le lendemain, nous sommes entrés dans le territoire détenu par l’armée d’État. On peut même dire que nous venions d’entrer dans une période qui n’appartenait plus aux rebelles tamouls. Or, lui, qui m’avait assuré en personne de venir me chercher et qui me demandait d’attendre pour que nous puissions aller ensemble dans la zone de l’armée d’Etat, n’est jamais venu.  Voilà une chose que je ne comprends toujours pas.

          – Quoi ?

          – Aucune des trois rares occasions où nous nous sommes rencontrés après qu’il est parti pour joindre le mouvement tamoul, déclarant son amour pour moi avec le sang du sien, ne servit à m’unir à lui. La première fois qu’il est venu en vacances, il a simplement détourné son visage de moi. La deuxième fois, pas même un mot alors qu’il prenait le même bus que moi. La dernière fois, le matin du 17 mai à Mullivaikkal, bien qu’il ait promis de m’accompagner dans la zone contrôlée par l’État, mais il ne m’a jamais demandé d’attendre pour pouvoir me joindre à lui pour toujours.

          – Peut-être est-ce parce qu’il me comprenait si bien. S’il avait pris autant de précautions avant de s’adresser à moi, peut-être était-il si préoccupé par ma vie.

          – C’est vrai. Sans que tu le saches, lui ou toute autre force aurait pu le faire. Heureusement, ce genre d’hypothèses existe, pour que nous puissions sortir de nos chagrins poignants.

          – J’ai été enfermée pendant plusieurs mois dans la prison de Mullivaikal à la fin de la guerre. À ma sortie, il m’est arrivé un jour de rencontrer la mère de mon ami. Pour elle, leur fils est toujours en vie et qu’il fait partie des dizaines de milliers de combattants qui ont été contraints de disparaître. Pour ma part, j’ai le sentiment d’être la dernière personne à l’avoir vu.

          – Après avoir passé des mois sur le front, le but de son retour pour vous rencontrer un jour avant la fin de la guerre, c’est-à-dire le 17 mai 2009, devait avoir une raison indéterminée. 

          – Au fond, il est venu de loin pour se voir, et échanger quelques mots si possibles. Mais jusqu’à présent, la chose la plus incompréhensible est de savoir pourquoi il est venu me voir un jour avant la fin de la guerre.

          – Il aurait pu vouloir te voir du moins à la fin. Peut-être que dans son cœur, il cherchait à te voir. La nature vous a donné à tous les deux la chance de vous rencontrer enfin, même si vous ne pouviez pas vivre ensemble. C’est ainsi que nous pouvons nous réconforter dans de telles choses. Sinon, nous n’avons pas d’autre choix que de devenir fous.

          – Contrairement à sa mère, je n’ai aucun espoir qu’il soit encore en vie. Quelque chose a dû se passer entre le 17 mai, jour où il m’a rencontré, et le 18 mai, date de la fin de la guerre. ‘

          – Tout est possible dans cette guerre.

          – Je ne peux pas supporter l’idée que quelque chose puisse lui arriver depuis qu’il m’a rencontré. Il est resté longtemps sur le champ de bataille, il a pu revenir vivant. Si jamais il n’était pas venu me voir l’avant-dernier jour, et s’il avait survécu à ce dernier jour, je vivrais avec lui maintenant. Si nous voulons ainsi rester bloqués dans nos souvenirs, notre vie sera ruinée. De plus, dans une situation de blocage de ce genre, même l’amour de votre ami deviendra insignifiant, il n’a aucune valeur.

          – Sans importance ! S’il m’avait dit au moins à l’occasion de notre dernière rencontre d’attendre pour mener une vie main dans la main avec lui, j’aurais pu attendre toujours.

           – Mais si tu attendais ainsi, ta vie serait ruinée.

          – C’est une raison de plus pourquoi il n’a pas osé me dire d’attendre.

          – Certainement, à mon avis, c’était un homme qui te connaissait parfaitement beaucoup plus que tu ne l’imaginais.

7.

          –  Trois ans après la fin de la guerre de Mullivaikkal, je fis par hasard la connaissance d’un de ses amis. Lui et mon ami se sont retrouvés ensemble sur plusieurs fronts du champ de bataille au dernier moment. Selon ses dires, dont la fiabilité est mince, mon ami gardait une photo de moi dans la tenue de bataille, et en la regardant, il pleurait souvent. Si on y croit, cela témoigne de l’amour qu’il me portait.

          – Tout ce que nous avons sur nous sont des vestiges de guerre et rien de plus que des cauchemars.     

          – Il est habile ! Il put tellement m’aimer jusqu’à la fin sans rien dire.

          – Le véritable amour se transmet en quelque sorte de l’un à l’autre, tout en restant vivant.  Qu’il soit là ou pas, tu te souviendras toujours de lui à travers son amour.

          Puis nous avons parlé d’autre chose pendant un moment et nous nous sommes préparés à nous séparer. Elle avait prévu de quitter Colombo pour sa ville natale le jour suivant. Elle a dit qu’elle reviendrait à Colombo quelques semaines plus tard. Entre-temps, je devais prendre un vol pour le Canada.

          Lorsque je me suis levée et que j’ai dit : « Merci d’avoir partagé cette histoire avec moi », elle est venue me serrer dans ses bras et me faire ses adieux. Satisfaite par l’absence d’autres personnes près de nous, elle chuchota à mes oreilles : « Tout le monde dans le mouvement indépendantiste tamoul, quand il est mort, a dit que : « Le désir du LTTE est d’avoir ‘Tamil Eelam’ comme patrie », mais je suis certaine qu’il serait mort en prononçant mon nom à la fin. Puis une goutte de larmes est tombée chaudement sur mon épaule et a glissé le long de mon dos. Je me suis dit qu’il pouvait survivre malgré la chaleur et le poids intense de cette goutte.

« இளங்கோ » <elanko@rogers.com>