La tresse, un roman de Laetitia Colombani – Krishna Nagarathinam

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Trois femmes — trois continents — trois vies différentes. La chevelure les relie toutes et c’est l’essence même de ce roman de plage, publié en 2017.

Les cheveux d’une femme indienne qui sont partis de Tirupati, le site de temple bien connu en Inde, arrivés à Palerme, en Italie, où, avec l’aide des mains habiles d’une femme italienne, ils sont devenus la perruque dans son entreprise familiale. Et de là, elle est finalement parvenue à Montréal, au Canada, pour couvrir la tête d’une avocate qui avait perdu ses cheveux à la suite d’un cancer.   En bref, disons que c’est une histoire de cheveux nés en Inde, nourris en Italie et adoptés au Canada.

C’est ainsi que nous découvrons trois femmes de trois continents aux vies sociales totalement opposées. La première est originaire du village de Bhâgalpur, dans l’État indien de l’Uttar Pradesh, qui s’appelle Smita. La seconde, Giulia (Julia), est une Sicilienne de Palerme en Italie. La troisième, Sarah, est une avocate de Montréal, au Canada. L’auteur envoie la chevelure des femmes Dalits indiennes au bon moment, pour sauver les deux autres femmes de la chute tant morale qu’économique. Mais, ironiquement, les cheveux sacrifiés n’ont rien apporté à la vie de leurs anciens propriétaires, si ce n’est la satisfaction de pouvoir les offrir à leur dieu Vishnu, « avec un sentiment nouveau, presque exaltant (à ses pieds, ses vieux cheveux, une petite pile noire de jais, comme un reste d’elle-même, un souvenir déjà.  Son âme et son corps sont purs. Elle se sent apaisée. Bénie. Protégée).

Compte tenu des différences géographiques, sociales et culturelles entre les trois femmes, l’auteur a l’occasion d’en dire long sur leur condition et leur environnement. Parmi les trois femmes choisies, le choix d’une femme canadienne est simple, toute femme moderne du monde peut la remplacer : “Mère, cadre, working girl, IT -Girl, Wonder-woman, autant d’étiquettes que de magazines féminins collent sur le dos des femmes qui lui ressemblent”. Concernant la deuxième femme, Giulia (Julia), elle est le personnage le plus précis puisque sa famille vit de la cascatura (fabrication de perruques à partir de cheveux exclusivement italiens), comme l’exige le roman.

Enfin, ce qui nous intrigue le plus, c’est le choix de la troisième femme : Smita, une Dalit, intouchable du nord de l’Inde, pour offrir sa chevelure aux autres. Il est vrai que chaque jour en Inde, des milliers de personnes parmi les plus pauvres se rendent à Tirupathi pour offrir au Seigneur Vekateshwara la seule propriété qu’elles possèdent, leurs cheveux. Cependant, parmi les plus pauvres, l’auteur préfère choisir une femme intouchable, comme par hasard Smita choisit Bénarès pour aller à Tirupati, avec son maigre argent volé dans la maison d’un brahmane avant de s’enfuir du village. La raison est simple, ce sont des choix qui permettent à l’auteur de parler longuement des choses négatives sur l’Inde qu’elle a lues et collectées ici et là, alors que, lorsqu’il s’agit du Canada ou de l’Italie, l’auteur sait habilement éviter l’influence malsaine.

Selon les mots de l’auteur, les femmes intouchables comme Smita doivent descendre l’allée avec leur visage caché sous un foulard ; elles doivent signaler leur présence dans le village en portant une plume de corbeau ; elles ramassent la merde des autres à mains nues, toute la journée, si elles voulaient envoyer leurs filles, les dernières seraient  battues et renvoyées de l’école… etc., etc.

Cette description utilisée serait plus ou moins la même que si l’on généralisait la condition des Parisiens en prenant en compte la vie des pauvres sans-abris qui vivent sous les ponts de la banlieue parisienne. Et il est également erroné de comparer la vie et les caractères des « Misérables » à la France du XXIe siècle.

Si l’on accepte le destin tracé par l’auteur, Smita, la femme Dalit du sous-continent indien, est condamnée à continuer sa vie telle qu’elle est, alors que les femmes des autres continents ont suffisamment d’esprit pour se sortir d’une situation difficile.

Nous ne pouvons pas dire que tout ce que dit l’auteur est faux, en même temps, on ne peut pas généraliser cette condition de Dalit en Inde, surtout quand un Dalit est le Président de l’Inde.   ____________________________________________________

 

Quelques témoignages d’appréciation reçus sur la nouvelle Cornoa Chat

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Quelques témoignages d’appréciation reçus sur la nouvelle Cornoa Chat. Un grand merci aux magazines Kalachuvadu pour la publication de cette nouvelle en tamoul et à Short édition pour la publication de cette nouvelle en français

 

il faut des moments de crise comme celle que nous vivons actuellement pour que se révéle le vécu intérieur ! la crise a du bon et l’animal nous provoque aussi à l’humanité. Merci ! – – Francis Manet

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Bravo pour cette jolie histoire toute pleine de pudeur et d’humanité ! – Manillion

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Je viens de la lire : elle est intéressante et bien écrite. Par contre, même si en Inde, on se croise, entre voisins, sans se saluer (d’après ce qu’il dit, mais cela m’étonne),  comme Krishna vit en France, je trouve qu’il pourrait faire l’effort de répondre à la salutation de sa voisine, par exemple. Il présente comme un trait de caractère comme un autre le fait de fuir les autres (un simple sourire le met en fuite, dit-il même), moi je trouve que c’est bien triste : le sens de la vie, d’un point de vue chrétien, c’est d’aimer les autres et d’aller vers eux.

Cordialement.

Miche

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Merci pour le partage de ces écritures conona chat, ça touche a beaucoup de choses, j’adore.

 

– ZOHRA

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Salut Krihna

 

Ton texte est simple et reposant et amène à la sagesse et l’essentiel comme

respirer et regarder Je pense l’envoyer à des amis

Merci à toi

 

Xavier

Bonjour Xavier, bonjour Krishna

 

Chat alors !

Merci pour ce sensible et beau témoignage.

J’ai beaucoup apprécié les détails et le goût de ce bonbon rédactionnel.

L’écriture est compréhensive et bien rythmée.

On se plonge très vite dans la truculence de l’histoire et avec avidité on attend la suite …

 

Frédéric

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Bonsoir Xavier,

Merci pour ce partage. Finalement, il a mis le chat à la SPA ? Ou il l’a adopté ? Est-ce que la voisine va mieux ? C’est écrit de façon très fine et détaillée, avec un ressenti singulier et original. N’hésite pas à envoyer d’autres nouvelles de Krishna.

– Anne MARIETTE

 

 

Corona Chat – (nouvelle ) Krishna NAGARATHINAM

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(Le Corona virus nous impose

Vers la fin du mois de mars ou la première semaine d’avril, je suppose, nous avons commencé à ressentir le poids du confinement. À cette époque, Un ami de Pondichéry nommé Pasubathi, également professeur de tamoul à la retraite, reprochait à ceux qui ne respectaient pas l’enfermement. Aujourd’hui, sa colère est justifiée par la situation actuelle dans certaines villes de l’Inde. Malgré cela, il y a des raisons fondées pour que certaines personnes sortent, surtout en Inde, où un grand nombre de personnes, pour survivre, doivent sortir, trouver un petit travail pour gagner leur vie. Mon expérience ici (en France) a été intéressante. Début avril, après une semaine de confinement, je suis sorti pour chercher quelques produits de première nécessité dans un magasin du coin.Quand j’étais devant ma porte, un miaulement m’a surpris. C’était un chat noir. Le vide rempli dans ses yeux m’a raconté une histoire pitoyable. J’ai donc écrit une nouvelle en français et aussi en tamoul. Les deux ont été publiées dans les magazines respectifs.)

Corona Chat

C’est le début de l’été. La terre est enveloppée de la douceur du soleil. Je me trouve devant la porte d’entrée, la refermant derrière moi, comme un rat des champs qui vient de sortir de son terrier. Le corps qui s’est recroquevillé, tel un escargot dans sa coquille, par l’enfermement infernal, souhaitant savourer cette liberté temporelle, étire ses bras et agite ses jambes, avec un air de défi. Les yeux épuisés, depuis quelques jours, par les images surnaturelles des écrans de visualisation, à la périphérie du courant humain, commencent à vagabonder dans un rayon plus accessible. Un silence total règne dans l’atmosphère et l’on peut se demander si les bruits ne sont pas eux aussi sous l’influence du confinement.
Après une semaine paralysante, c’est aujourd’hui seulement que je peux voir, grâce au ciel dégagé, un soleil souriant. Ces derniers jours, il a plu des cordes, ici. La nature a retrouvé sa fraîcheur à la faveur de la pluie. Même les murs et les toits des habitations semblent être à l’état vierge. Les véhicules garés dans la rue comme du bétail dans une étable, s’illuminent. Les plantes sauvages ont fini par céder aux mouvements des mille-pattes et des papillons, et bougent et se tortillent à l’unisson. Les arbres et les arbustes qui servent de clôtures rendent le lieu si agréable que j’ai du mal à récupérer mes yeux. Le feuillage tremble, une bouffée de vent me traverse en ébouriffant mes cheveux. On dirait que la nature sourit discrètement de sa victoire sur les hommes.
Dans l’intention de détourner mon attention, un corps au pelage dense et doux se frotte contre mes jambes. Je regarde vers le sol. Ce que je vois est un chat. Un chat noir, plus justement. Dès qu’il a repéré mes yeux, un cri plaintif est sorti. Je le connais. J’ai eu de nombreuses occasions de le voir avec sa maîtresse. Mais c’est la première fois que je suis très rapproché de lui.
La bonne santé de l’animal est assurée par la brillance de ses poils. Ses yeux brunâtres luisent d’un éclat vif. Et même les crins de la moustache, qui sont au moins une dizaine de chaque côté, me semblent être fins et bien naturels. Je prends encore quelques secondes pour admirer sa langue toute fine et baladeuse qui joue au jeu de cache-cache. Malgré les apparences, sur son museau flotte une expression pitoyable cherchant un refuge d’amour. Hélas, ayant perdu déjà un quart d’heure sur le temps imparti dans mon attestation de sortie, je n’ai aucune patience pour le comprendre. De plus, cet animal en question est bel et bien la propriété de ma voisine. Je me suis donc dépêché de descendre la rue et j’ai commencé à marcher à grands pas.
Nous sommes confinés chez nous depuis quelques jours. La conséquence du coronavirus est si préoccupante que le nombre de victimes et de décès augmente chaque jour. À son grand désespoir, l’État vient de décréter un confinement total des citoyens. Pour sortir de chez soi, il faudra se justifier. Sur l’attestation de sortie, disponible en ligne, on devra préciser le motif, la date et l’heure de sortie sans oublier de mentionner le nom et l’adresse de la personne. Vu que nous avons besoin de produits de première nécessité, je dois les acheter dans un commerce de proximité. Et ainsi j’ai eu l’occasion de rencontrer le chat de ma voisine, à notre porte d’entrée.
Malgré vingt ans de vie en Europe, tout comme mon combat perdu contre mon habitude de manger du riz, je n’ai pas pu vaincre certains de mes comportements, nourris en Inde. Par exemple, ici en France, vous pouvez tutoyer aussi bien vos parents que les personnes âgées dès que vous les connaissez, mais pas en Inde. Chez les Indiens, quels que soient leurs rapports avec la personne, si elle est plus âgée, il faut la vouvoyer. De même, j’ai un autre problème, et celui-ci concerne ma voisine. J’avais trente ans quand j’ai emménagé avec ma femme et mes enfants à côté de chez elle. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans. Je ne me rappelle pas quand ma voisine et moi nous sommes croisés pour la première fois. Il est toutefois évident que, comme vous l’imaginez, nous avons eu de nombreuses opportunités de le faire, tous les deux, au cours de ces vingt années. Comme le veut la culture, lorsque nous nous croisons, c’est ma voisine qui me dit « Bonjour ».
Bien entendu, l’initiative de me saluer lui revient. Elle dira « Bonjour » et s’en ira. Moi ? Cela dépend de mon sens de l’humour. D’ailleurs, notre quotidien en Inde, présent et passé, ne consiste pas à se saluer chaque fois que l’on rencontre quelqu’un. Si les personnes qui se croisent sont de sexe opposé, c’est encore plus terrible. Un tabou, impensable, pas question d’y toucher ! Ces malédictions se sont également installées avec moi lorsque je suis venu en France. Les normes civiques disent qu’il faut au moins un petit signe de tête ou un simple rictus pour répondre à la salutation de quelqu’un. De mémoire, bien sûr, je dois beaucoup de « bonjours » à ma voisine. Supposons que pour cent « bonjours » de sa part, j’ai dû lui en donner une dizaine. Cela dépendra, comme je vous l’ai déjà dit, de mon humeur. Pour être franc, je l’ai parfois délibérément ignorée et je pouvais très bien me passer de son « bonjour » comme si de rien n’était.
Ajoutez au panier… voici autre chose que je tiens à partager avec vous, afin que vous puissiez bien me comprendre. Vous ne me croirez pas, pourtant c’est une vérité comme une autre. Sur cette planète, quelques-uns vivent non pas sur la terre, mais dans l’eau, au fond de la mer. À court de souffle, ils remonteront à la surface pour remplir leurs poumons d’oxygène et puis retourneront d’où ils viennent. En fait, ils mènent une vie ascétique, loin de la société. Soi-disant hors des célébrations, hors des rencontres sociales, hors de tout. Ils sont une espèce à part, ne veulent pas se mélanger aux autres. Vous n’appartenez peut-être pas à ces catégories de personnes. Eh bien, moi oui. Je suis l’une des personnes qui pratiquaient sérieusement l’écart social avant même que le monde ne connaisse le coronavirus. L’écart social entre mon voisin et moi n’est pas basé sur la distance ou l’espace, mais davantage sur mon état d’esprit. À titre informatif, même un petit sourire de la part de quelqu’un pourra détourner mon regard, me faire dévier de mon chemin. Alors pourquoi devrais-je m’intéresser à ma voisine et à son salut ?
Il y a deux jours, j’ai remarqué que la porte et les volets de ma voisine étaient fermés. Je les ai tout simplement ignorés. Aujourd’hui, même scénario. Cela fait de nombreux jours que sa voiture Peugeot 305 reste immobile au parking. Cela pourrait s’expliquer par plusieurs raisons. Si c’était l’été, on pourrait dire qu’elle est partie en vacances. De plus, à chaque fois qu’elle part, elle laisse son animal de compagnie à la SPA. Nous en avons été témoins, ma femme et moi. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Surtout au moment où l’on est en plein dans la crise du coronavirus. Les sorties sont réglementées. Il pourrait donc y avoir une autre raison. Le chat qui se traînait, juste à l’instant devant notre porte, me fait aussi réfléchir.
Au supermarché, avec nos produits, je n’ai pas oublié d’acheter de la nourriture en conserve pour l’animal. En revenant chez moi, l’absence de l’animal à notre porte a minimisé mes inquiétudes concernant ma voisine. À la sonnette, ma femme ouvre la porte en me demandant de la suivre calmement. Nous sommes dans le couloir, après quelques pas, elle se tient à l’écart et me laisse regarder ce qui se passe, je n’en crois pas mes yeux, le chat est de nouveau là, jouissant de boire du lait, versé dans un bol. En réponse à mes paupières levées :
— Il y a quelques jours, j’ai vu une ambulance devant la maison de notre voisine. Je pense qu’elle est à l’hôpital. En conséquence, il n’y a personne pour s’occuper de son chat. Je l’ai donc laissé entrer pour lui donner du lait, dit-elle, voulant me donner une explication à la présence d’animal dans notre demeure.
— Chérie ! On n’a pas le droit de le garder. Nous devrons contacter la SPA, pour qu’ils s’occupent de lui.
En rassurant ma femme, je me penche vers l’animal pour lui dire « bonjour ». L’animal lève les yeux et regarde les miens pendant un moment, puis se met à boire, comme si de rien n’était.

Une belle Sacrée – Krishna NAGARATHINAM

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Qui pourrait le supporter, si Aiswarya Rai pleurait ? Il est certain qu’en France, personne ne laisserait couler une larme, à part quelques fans de Bollywood et une centaine d’Indiens… Mais, en Inde, ce serait une situation impensable. Ce fut le cas quand Anne, l’édition européenne d’Aiswarya Rai, pleura devant moi.
On était au mois du mai, au beau milieu du printemps. Je marchais côte à côte avec elle, tenant sa taille avec la bénédiction du chaud soleil et d’une légère brise. Elle cherchait son souffle, incapable de surmonter sa vive douleur ; désirant partager sa souffrance, je pris son visage dans mes mains et embrassai son front… Elle m’écarta et s’essuya les yeux. Après une courte marche, nous entrâmes dans un restaurant-fastfood. Il nous fallut quelques minutes pour commander des sandwiches au comptoir, puis quelques secondes pour trouver une table et nous asseoir. Elle se mit à sangloter de nouveau, et moi, de mon côté, je réfléchissais à la manière de bien la réconforter.
Ironie du sort, notre première rencontre avait eu lieu également au printemps, saison où la France entière sourit après une longue absence du soleil et un hiver dur. Ce jour-là, j’étais allé à ma future entreprise pour commencer ma vie active. C’était une grande bâtisse entourée d’arbres et son allure dénotait une fierté. À droite comme à gauche, de chaque côté de l’entrée, entre les étendues de gazon, comme on le fait aujourd’hui, il y avait des anémones, des colchiques et d’autres fleurs dont j’ignorais les noms. Après avoir reçu cet accueil fleuri, j’ai poussé la porte et suis entré dans le hall d’accueil. Ce que je vis, non, plutôt ce que j’éprouvai, n’était rien d’autre qu’une sensation forte ! Elle, derrière son bureau, telle une fleur en chair et en os, parlait à mi-voix à quelqu’un au téléphone ; comme si elle avait senti ma présence, hochant la tête, elle envoya un grand « oui » dans ma direction.
Je ne pouvais voir que la partie supérieure de son corps et la percevais comme une toile soigneusement conçue par un artiste talentueux : vêtue d’un chemisier, d’une ample tunique brune avec des fleurs blanches, les cheveux longs bouclés, les yeux verts et portant au cou un pendentif avec une croix en argent… en vérité, son apparence était très attirante. Alors qu’elle tentait de saisir la croix de ses lèvres pulpeuses, l’échancrure de son chemisier s’ouvrit suffisamment pour me laisser bouche bée.
– Oui !
Ce fut son deuxième qui me ramena à la réalité.
– Pardon, Mademoiselle ! Je suis Nicolas Vinod, le nouveau responsable de la vente et j’aimerais voir le Directeur du marketing.
– Bonjour, Monsieur ! Le bureau de la direction se trouve au premier étage. À votre gauche en sortant de l’ascenseur…
Après un « Merci » de formalité, je pris congé d’elle.
Ce fut une brève rencontre : en effet, comme j’avais d’habitude d’entrer dans mon bureau par une autre entrée plus proche du parking, les occasions de passer par l’accueil et de la voir étaient rares. Dans de telles circonstances, le seul mot que nous avions échangé était un simple bonjour. Donc, je peux dire que, dans une certaine mesure, elle avait perdu de son importance pour moi.
Six mois s’étaient écoulés… Elle vint remplacer ma secrétaire qui avait pris son congé de maternité. Je ne m’attendais pas à cela ! Était-ce le destin ? Je ne le croyais pas, mais elle, si. Plus tard, lorsque nous en avions reparlé, elle m’avait dit que c’était le destin qui nous avait réunis.
Les fichiers étaient triés par date, lieu, et l’information saisie dans l’ordinateur ; chaque fois que j’en avais besoin, la seconde suivante, ils étaient sur mon bureau. En peu de temps, elle était devenue une partenaire indispensable à mon existence.
Notre première nuit ensemble se produisit après une fête de fin d’année. Cette soirée-là, de manière tout à fait inhabituelle, j’étais complètement saoul. Elle m’emmena donc à son appartement et nous y passâmes deux jours.
Ce qui ne cessait jamais de m’étonner chez elle, c’était nos discussions sur la grandeur de l’Inde, sur le sadhu Ramana Maha rishi, ou le philosophe Jiddu Krisnamurti et leurs plus hautes pensées ; c’était aussi chercher des épices dans des boutiques indiennes, etc.
Alors que notre relation s’était solidement établie, un dimanche matin, elle entra brusquement dans mon appartement et me dit qu’elle voulait rencontrer sa mère sans tarder, tout en passant sa main sur son ventre. Oui, elle était enceinte de quatre mois, preuve de notre intimité. Bien entendu, je ne comprenais pas pourquoi elle voulait soudainement voir sa mère et je lui répondis :
– Si tu as envie de voir sa mère, vas-y ! Je ne t’en empêcherai pas !
Je pensais alors que, comme beaucoup d’autres, sa mère devait vivre toute seule, éloignée de sa fille. En vérité, je n’en avais jamais parlé avec elle…
– Non, c’est impossible ! En tout cas, ce n’est pas pour demain. Cela va prendre du temps, il y a des démarches à faire, répondit-elle.
– Des démarches, de quoi parles-tu ?
– Oui, Nicolas ce n’est pas facile de la trouver.
– Je ne comprends pas.
– J’ai été abandonnée par ma mère biologique, à l’âge d’un mois, puis j’ai grandi dans une famille d’accueil. Alors, si je veux la voir, il faudra chercher mon dossier archivé à la DSD, c’est-à-dire à la Direction Générale solidarité départementale et en plus à la mission adoption de l’ASE, pour connaître les informations laissées ou non par ma mère. S’il y en a, je pourrai alors m’adresser au Conseil national d’accès aux origines personnelles et cet organisme peut par la suite essayer de la retrouver. Et même si les recherches aboutissent, il n’est pas certain qu’elle accepte de me rencontrer.
– Désolé, je ne savais pas qu’il y aurait autant de problèmes !
Je la serrai contre moi pour la calmer et lui dis :
– Chérie, ne t’inquiète pas pour ça, je suis là !
– En fait, c’est toi qui m’as donné l’envie de voir ma mère… Tu te souviens, un jour, au cours de l’une de nos discussions, tu disais qu’en Inde les femmes enceintes voulaient rester toujours auprès de leurs mères et suivre leurs conseils.
– Oui, c’est vrai. Je te l’ai dit. Pourquoi pas ? On essaie de trouver la tienne, ça marchera peut-être, qui sait ?
Après cet échange, nous passâmes un bon dimanche.
Le lundi, je partis à un autre bout de la ville pour traiter des dossiers de notre nouvelle filiale. Vers 16 heures, elle m’appela au téléphone, au bureau, la voix tremblante et en sanglotant, me demanda de la rejoindre à 19 heures à notre restaurant habituel qui était à quelques pas.
Nous étions assis face à face. Ses yeux remplis de larmes, brisaient mon cœur.
– Chérie, calme-toi ! Que s’est-il passé ? La démarche a-t-elle progressé ?
– Non, en rien ! Pas besoin d’aller plus loin ! Ma mère ne veut pas me reconnaître, c’est très clair dans le dossier de la DSD. Mais je ne veux pas lâcher, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout. Si la justice lui permet de jouir de ses droits, pourquoi m’empêcherait-elle d’user des miens ? Je veux le savoir.
– Tu as raison, et je suis avec toi. Dans l’état actuel des choses, je ne te laisse pas seule. Après le dîner, tu viens avec moi, désormais, on vivra ensemble, c’est mieux pour nous deux.
Comme décidé, après un dîner léger, on prit un taxi pour rentrer. À notre arrivée, j’ai pris, comme tous les soirs, le courrier qui m’attendait, puis nous montâmes au troisième étage en choisissant les escaliers et en nous tenant par la taille et par la main.
J’attendis qu’elle se fût assise dans le fauteuil et lui dis :
– Chérie, écoute ! Toi, tu pleures pour ta mère qui ne veut pas entendre parler de toi, mais moi je reste sans voix devant une mère qui brûle d’envie de me rejoindre. C’est le troisième courrier que je viens de recevoir de sa part.
– C’est vrai ?
– Oui ! Elle est dans une maison de retraite de Chennai, en Inde. Je paie dix mille roupies par mois. C’est un endroit décent et elle ne s’est jamais plainte de sa situation jusqu’à présent. Cependant, depuis deux mois, dans chaque lettre, elle parle de sa volonté de me voir, et me demande de venir en Inde.
– Qu’est-ce qui t’en empêche ?
– Comment ? Je dépense presque la moitié de mon salaire pour le loyer et tu sais très bien ce qu’il me reste à faire. Dans ce contexte, je ne peux pas y songer… Il en va de même pour la faire venir en France ; d’ailleurs, ce ne serait pas facile pour elle de venir en France et vivre avec moi, en laissant derrière elle tous les membres de sa famille.
– Et puis ?
– Pour ma part, j’ai des défauts qu’elle ne peut pas supporter et cela peut gâcher la relation entre mère et fils.
– Nicolas, si tu ne dis rien, moi je pourrai dire quelque chose !
– Quoi ?
– On peut faire venir ta mère en France ?
– Je viens juste de t’expliquer mes problèmes !
– À mon avis, ce ne sont pas de vrais problèmes. J’ai besoin de ta mère pour remplacer la mienne. Ne me dis pas non, s’il te plaît !
– Chérie, ne prends pas une décision à la hâte ! Elle a passé toute sa vie en Inde et l’environnement d’ici n’assouvira pas sa soif de relations. Son attente est différente. En outre, ça m’étonnerait que vous puissiez vous rapprocher l’une de l’autre ! En tout cas pour moi, c’est une décision grave et avant de la prendre, il nous faudra suffisamment du temps pour réfléchir. Mais j’ai encore un dernier point à comprendre : elle ne parle pas un mot de français, et toi je ne pense pas que tu puisses apprendre la langue indienne plus facilement… Alors, vous deux, dans quelle langue vous parlerez-vous ?
– Dans le langage d’amour, que veux-tu de plus ?
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Lutte désespérée en Inde

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Détails Écrit par Loïc Tassé Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F Publication : 30 mars 2020 Création : 30 mars 2020

 

Un travailleur prépare des lits pour accueillir des malades dans le complexe sportif de Sarusajai, à Guwahati . PHOTO AFPUn

 

C’est la politique du désespoir qui anime l’Inde ces jours-ci. Le gouvernement a décrété trois semaines de quarantaine à l’échelle du pays. Une mesure qui dans le contexte particulier de l’Inde risque d’accélérer la diffusion du nouveau coronavirus, plutôt que de la ralentir.

 

Le nombre de cas de COVID-19 dépasse le millier. Mais les chiffres officiels ne veulent pas dire grand-chose étant donné le faible nombre de tests qui ont été réalisés.

L’Inde, avec ses 1,3 milliard d’habitants est un pays encore très pauvre. En comparaison, la Chine est richissime et surtout, beaucoup plus propre, ce qui n’est pas peu dire.

Seuls 33 % des Indiens ont accès à de l’eau courante propre. Les bords des grandes routes sont souvent jonchés de détritus. Les villes indiennes sont parmi les plus polluées au monde. Des centaines de millions d’Indiens habitent des bidonvilles insalubres.

Effets pervers

La quarantaine décrétée par le gouvernement indien a eu des effets imprévus. Des millions de travailleurs saisonniers ont décidé de rentrer dans leur village natal. Mais deux jours après l’annonce de la quarantaine, les transports publics ont été suspendus.

Avec pour résultat que des millions de personnes marchent le long des routes et des chemins de fer pour rentrer chez elles. Ces travailleurs saisonniers risquent d’être contaminés en chemin. En plus, ils vont répandre davantage le coronavirus à travers l’Inde.

À certains endroits, comme à New Delhi, les autorités municipales ont demandé aux travailleurs de rester en ville.

Des mesures d’aide spéciales leur sont destinées. Mais, ailleurs, des barricades ont été érigées à l’entrée des villages pour leur interdire le retour. Ils devront camper 14 jours à l’extérieur des villages avant d’avoir le droit d’y entrer.

Du reste, les 28 États et 8 territoires de l’Inde ont aussi fermé leurs frontières.

Les travailleurs saisonniers enragent. Ils craignent non pas de décéder de la COVID-19, mais de mourir de faim le long des routes, ou aux portes de leur village.

Aide directe insuffisante

Le gouvernement a promis de l’aide directe aux Indiens, en particulier aux plus pauvres. Près de 800 millions d’Indiens recevront chacun 5 kilos de riz et de l’argent.

Mais toutes ces mesures paraissent bien insuffisantes. D’abord, étant donné le niveau élevé de corruption dans le pays, une partie de l’aide sera détournée. Ensuite, le système de santé indien est très faible. Il manque cruellement de personnel médical. À tel point que le gouvernement indien a promis en catastrophe une assurance médicale spéciale au personnel soignant.

Devant une telle situation, le premier ministre de l’Inde, Narendra Modi, vient de demander pardon à sa population.

Énergie du désespoir

C’est que les mesures de mise en quarantaine font mal. Elles provoqueront peut-être davantage de morts que la COVID-19. Elles risquent surtout de se révéler inefficaces pour arrêter la pandémie.

L’Inde n’est pas équipée pour lutter contre un virus respiratoire. La pollution de l’air effarante des grandes villes et les maladies pulmonaires qui y sont liées vont alourdir le nombre de décès causés par la COVID-19.

C’est donc avec l’énergie du désespoir que l’Inde lutte contre le nouveau coronavirus. Dans les circonstances, il aurait peut-être mieux valu ne rien faire.

 

Loïc Tassé, Le Journal de Montréal le 30 mars 2020.

 

(Loïc Tassé, Chroniqueur au Journal de Montréal, est chargé de cours à l’Université de Mo

Jean Deloche

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Je viens d’apprendre la mort de Jean Deloche, le 3 déc.2019, l’ex-directeur de l’Alliance française de Chennai. Entre 1992 et 1994, il était responsable du centre d’Histoire et d’archéologie de l’École française d’Extrême — Orient à Pondichéry. Il est donc un chercheur réputé et un d’auteur de plusieurs ouvrages. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à Pondichéry grâce à M. Nandhivarman avant que je puisse lancer le projet de mon roman, KRISHNAPPA NAYAGAR KAUMITHI. Son Œuvre sur « SENJI » — la ville fortifiée du pays tamoul publié par l’EFEO très apprécié par les experts de domaine, dont je suis largement redevable comme à celle du Père Pimenta, pour le roman.

Ne laissons pas périr l’homme ! La réponse de Gandhi – Fernand SCHWARZ

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Éditorial N°311

Ne laissons pas périr l’homme !

La réponse de Gandhi

Le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi est l’occasion de redécouvrir cette figure historique, guerrier des temps modernes qui a inspiré de nombreux personnages dans leur quête de non violence, liberté et de changement pour la société.

Le 2 octobre, nous célébrons le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, à Portbandar dans l’État actuel du Gujarat, situé au Nord-Ouest de l’Inde. À cette occasion,  Nouvelle Acropole organise 17 évènements dans 9 villes de France, sous le haut parrainage de l’ambassade de l’Inde (1).

Comme Gandhi, nous pensons que nous avons besoin d’un changement pour le monde et qu’il dépend de chacun de nous de le réaliser et de le devenir. Un tel changement doit être positif, durable et en harmonie avec la nature et avec les autres.
Chez cette figure historique, ce qui nous inspire est que sa quête ne dissociait jamais exigence intérieure et extérieure, maîtrise de soi et respect d’autrui, voie philosophique et voie sociale. C’est dans son œuvre peu connue Hind Swaraj, L’émancipation à l’Indienne (2), que Gandhi exprime les bases philosophiques et politiques de sa démarche.

Inspiré de la sagesse plurimillénaire de l’Inde, il élabore un triptyque :
Swaraj (autogouvernance), qui, avant d’être politique doit être la capacité de gouverner son propre esprit.
Ahimsa, réduite en Occident à la non-violence, est plus encore l’action ou le fait de ne causer aucune nuisance à toute forme de vie. Il disait : « La véritable ahimsa devrait signifier que l’homme se trouve totalement libéré de son mauvais vouloir, de la colère et de la haine, afin de laisser la place à l’amour débordant pour tous les êtres. »
Satyagraha signifie servir une cause juste qui naît de la vérité et de l’amour.
« En appliquant le Satyagraha, j’ai découvert, dans les dernières manifestations, que la poursuite de la vérité n’admettait pas que la violence soit imposée à son opposant, mais qu’il devait être sevré de l’erreur par la patience et la sympathie » a écrit Gandhi.

En août 1947, après l’indépendance de l’Inde, le pasteur nord-américain William Stuart Nelson demanda à Gandhi pourquoi les Indiens qui avaient « plus ou moins réussi à obtenir  l’indépendance par des moyens pacifiques » ne parvenaient pas à endiguer les violences intercommunautaires qui s’étaient produites après l’indépendance.
Gandhi répondit qu’il avait fini par comprendre que nombre de ses concitoyens n’avaient pas pratiqué le satyagraha mais effectué de la résistance passive. Beaucoup d’entre eux, alors qu’ils prétendaient résister de façon non violente, avaient de la violence dans le cœur. Il a souligné que la résistance passive n’était qu’une arme des faibles.
Gandhi déclara : «  C’est une erreur de croire qu’il n’y ait pas de rapport entre la fin et les moyens, et cette erreur a entraîné les hommes considérés comme croyants à commettre de terribles crimes. C’est comme si vous disiez qu’en plantant des mauvaises herbes, vous pouviez récolter des roses ».

Aujourd’hui, la colère est employée pour des causes qui sont certainement justes et certains croient qu’il est légitime d’utiliser des moyens comme la colère et parfois la violence pour défendre des idées justes. Au milieu du XXe siècle, Gandhi nous a rappelés à l’ordre. Il est indispensable de mieux comprendre la pratique de l’ahimsa pour ne pas l’instrumentaliser.
Il faut d’abord comprendre et ensuite agir, en adoptant une posture à la fois ferme et respectueuse vis-à-vis de l’adversaire et en tentant toujours d’établir des relations utiles entre les parties. Bien sûr, il faut concevoir des actions simples et marquantes – ce que les actuelles générations savent bien faire –  et formuler sa demande de façon claire et calme. Même s’il y a urgence, il faut rester patient et ouvert.

C’est de notre capacité à formuler sereinement nos demandes, que dépendront d’abord notre légitimité et force de conviction et ensuite celle de ne pas provoquer des dégâts collatéraux inutiles.

Gandhi était très inspiré par le texte sacré de la Bhagavad Gîtâ (3).
« La colère conduit à l’égarement ; de l’égarement vient la perte de la mémoire, par quoi l’intelligence est détruite ; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt ».

Il est urgent de reconstruire notre intelligence.

(1) https://www.nouvelle-acropole.fr
(2) Hind Swaraj, L’émancipation à l’indienne, Gandhi, traduit par Annie Montaut, Éditions Fayard, 2014, 224 pages. Lire articles sur Gandhi dans revue Acropolis  N° 306 (avril 2019), N° 307 (mai 2019), N°310 (septembre 2019) et dans la revue page 3
(3) En sanscrit « Chant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur ». Partie centrale du poème épique le Mahabharata, un des textes fondamentaux de l’hindouisme.
Bhagavad Gîtâ, Traduction d’après Shri Aurobindo, textes français de Camille Rao et Jean Herbert, Éditions Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, 1984, 184 pages
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole

Auroville (Roman)  – Chapitre -19

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 Pondichéry, l’année Srimuga, le mois ‘Masi’, le jour 14 (Le 25 février 1934)

 

Ma chère sœur,

 

J’ai lu ta lettre avec plaisir. Les familles de nos oncles de Bahour, d’Alappakkam et nous, en Inde, allons tous bien. Le mari de Vadivou travaille maintenant comme tisserand dans une filature d’Henri Gaebelé. Ils habitent à Saram, près de Pondichéry. Récemment, je l’ai rencontrée avec son mari à l’occasion d’un mariage. Elle m’a demandé de vos nouvelles et quand je lui ai dit que jusqu’à présent je n’en avais pas eu, elle a été déçue. Si je lui parle aujourd’hui, je suis sûr qu’elle sera vraiment heureuse.

 

Le jour où nous avons reçu ta lettre a été un jour de fête pour nous. Le soir même, nos père et mère se sont rendus au temple de la Déesse Mari Amman avec des offrandes et ils ont prié pour votre famille. Nous sommes également heureux du nouvel emploi de ton mari car c’est ce que vous vouliez. Alors de quoi d’autre pourriez-vous avoir besoin ? Tu as écrit à propos de griefs nés de votre départ de Pondichéry et de ton éloignement de tes proches, tout en me demandant de ne pas en parler à nos parents. Contrairement à ta demande, je leur ai lu toute la lettre. Tu pensais qu’une telle nouvelle risquait de les inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. En fait, ils ont trouvé cela très réconfortant étant donné qu’il s’agissait d’une déclaration poignante et touchante affirmant à quel point tu nous aimais malgré la distance qui nous sépare ! Cela signifie que nos parents doivent être informés de façon optimale afin de connaître l’exacte réalité de votre situation.

 

Tu es plus intelligente que moi. Si une autre femme que toi disait que son mari est seul responsable de tous les incidents de leur vie, je la croirais peut-être. Mais en fait, tu dois être toi aussi tenue comme responsable de tous ces évènements. C’est ce que j’ai expliqué à nos parents qui, quand nous avons appris votre départ pour Saïgon, disaient que ton mari était à blâmer pour tout. Oui, d’après moi, si tu avais été très ferme sur ton « Non », cela ne serait pas arrivé.

 

Je dois t’informer d’une autre nouvelle. Ton petit frère Singaravelou est également parti pour Saïgon quelques mois après vous. Il s’est engagé dans l’armée française. Edward est son nom de renonçant. D’après ta lettre, nous avons compris que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Or y a-t-il un problème entre vous ? Si tu n’as pas eu l’opportunité de le croiser, essaie de le trouver par tous les moyens !

 

Il s’est peut-être installé dans une autre localité d’Indochine. Informe-toi quand même si tu as la chance de côtoyer des Indiens.  Comme il est soldat, tu peux tomber sur lui facilement si tu te renseignes auprès de personnes concernées. En outre, tu as précisé que ton mari était policier. Demande-lui donc de prendre la peine de retrouver notre frère. Si vous y parvenez, allez le voir chaque fois que vous en aurez le temps et insistez pour qu’il nous écrive.

 

Ma femme, apprenant que vous étiez partis pour Saïgon, m’a harcelé tous les jours pour suivre votre chemin. J’ai été tellement soulagé quand elle a cessé de grogner après moi ! Hélas, elle a recommencé en recevant tes nouvelles. Tu sais pourtant bien à quel point je déteste faire même le petit trajet entre Pondichéry et Bahour… Il est donc inimaginable pour moi de prendre un long-courrier au-delà de la mer.

 

Comme tu vis loin de notre ville, je dois te tenir au courant de ce qui s’est passé récemment ici. En novembre dernier, Gandhi a lancé une tournée de campagne à travers l’Inde, mettant l’accent sur l’abolition de la caste et de l’intouchabilité. Dans le cadre de cette tournée, certains dirigeants politiques de notre cité avaient invité Gandhi à prononcer un discours. Profitant de cette occasion, Gandhi a voulu rencontrer M. Aurobindo. Dans ce but, il avait exprimé son désir en écrivant à l’un des disciples d’Aurobindo, Govindabai Patel. Entre novembre 1933 et février 1934, plusieurs courriers ont été échangés entre les protagonistes. Le souhait de Gandhi a été catégoriquement refusé par Aurobindo et son amie Mira Alfassa. En outre, ils avaient averti leurs partisans de ne pas se rendre auprès de Gandhi lors de sa visite dans notre ville.  En revenant sur les faits, un doute planait en moi sur les personnes en question. Gandhi est un homme de jeûne dont les carêmes sont destinés à des fins politiques et pour encourager le peuple opprimé ; en revanche, l’ashram d’Aurobindo est réservé aux spiritualistes fervents et à ceux qui rotent la bouche pleine. Ainsi, dans ces conditions, on voit mal comment nous pouvions nous attendre à ce que l’ashram d’Aurobindo ouvre ses portes à Gandhi.

 

Finalement Gandhi est venu à Pondichéry, le 17 dernier. Environ dix mille personnes ont assisté au meeting. Il n’a pas même prononcé un seul mot sur son mouvement d’indépendance. Tout son discours, très émouvant, basé sur la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité », a plaidé pour des réformes sociales.

 

Dans quel état se trouve la politique en Indochine ? Les personnes et les parents que nous connaissons vivent-ils dans ton quartier ? Y a-t-il des magasins indiens où il est possible de trouver des produits provenant d’Inde ? Habituellement, quel genre de nourriture prenez-vous là-bas ? Votre conversion au christianisme a-t-elle changé votre mode de vie ? Ce sont des questions que notre mère te pose alors que je t’écris cette lettre.

 

Prends soin de ta santé et ton mari de la sienne et sois courageuse ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Envoie-nous souvent de tes nouvelles et n’oublie pas de te renseigner sur notre frère cadet. Nous te prions de donner notre salutation à ton mari et à tous vos amis de notre part.

 

Ton frère aimant,

Sadasivam

 

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* https://auromere.wordpress.com/2012/09/14/mahatma-gandhis-aborted-1934-attempt-to-meet-sri-aurobindo/

 

 

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.