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L’histoire des arbres

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Pavannan

Ecrivain tamoul  avec le nom de plume Pavannan, Baskaran ((20.10.1958) est connu pour l’habilité de ses œuvres et son austérité. C’est un des rares écrivains, qui reste toujours plus fidèle à la réalité qu’au monde imaginaire

Né à Pondichéry, diplômé en mathématique, Bhaskaran,  officier de la télécommunication indienne est avant tout un écrivain de multiples talents. Il a son actif 14 recueils de nouvelles, 3 romans, 3 mini romans et 16 recueils d’essaies. De  plus,  il a traduit 17 œuvres de la langue kannada en tamoul : nouvelles, romans, théâtres.

Prix litteraires et récompenses

  • 1995 : Ilakkiya viruthu pour  un de ses romans
  • 1997 : Katha Viruthu pour sa nouvelle
  • 2006 : Prix de traduction de Sahitya Académie pour sa traduction de ‘Paruvam’, écrit en kanada par S.S. Bairappa.

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L’histoire des arbres

Nouvelle tamoule de Pavannan.

Traduit par S.A. Vengada Soupraya Nayagar.

Je ne me souviens plus du visage du passager de l’Hampi Express. Mais je suis sûr que c’est lui qui m’a raconté avec passion cette histoire d’une voix claire et nette. J’ai toujours des doutes à ce sujet. Par contre, lui, il ne semblait en avoir aucun. Comme il était calé et comme il avait l’expérience des arbres !  Il est évident que sa riche documentation sur les arbres était le fruit de sa longue expérience. Chaque mot qui sortait de sa bouche était un véritable bijou. Je suis toujours sous le charme de la merveilleuse histoire qu’il m’a racontée. J’en ai parlé pour la première fois à ma femme ; cette histoire l’a fait rire. Sans y croire, elle se moquait de moi. J’étais énormément vexé par son attitude sceptique. Elle m’a juré que je n’avais pas voyagé ce jour-là : je n’aurais donc rencontré personne. Comme c’était elle qui le disait, j’ai dû y croire. Mais vous avez toute liberté…

Comme il s’agit de la crédibilité de l’histoire, je voudrais y rajouter une précision. Cet homme ne parlait que des arbres. Pourtant, je me demande s’il n’a pas fait allusion à d’autres choses. Il aurait éclairci mes doutes si je lui avais posé une seule question. Peut-être que cet instant merveilleux m’a rendu muet. J’ai été stupide. Donc, c’est à vous de trouver la réponse à la question : s’agit-il d’arbres ou d’autre chose ? De même, vous avez la liberté absolue d’ignorer cette histoire en disant : « Va-t’en, toi et ton histoire».

On a vraiment  de la chance quand on a une place près de la fenêtre. Quelle merveille de contempler les scènes qui changent à grande vitesse en vue panoramique. J’avais la même expérience ce jour-là : contempler la diversité des arbres qui m’entouraient. Ils étaient de toutes variétés : grands, petits, secs, morts, branches mutilées, verts, penchés… En voyant que de nombreux arbres avaient perdu leurs feuilles, j’avais éprouvé des sentiments difficiles à décrire. C’était à ce moment-là que cet homme me toucha pour me  signaler : « voyez-vous ces arbres-là ? »

Il était assis en face de moi. Mon attention s’était tournée vers lui. Je fus attiré par ses yeux. J’avais grande envie de l’écouter. Je lui ai entièrement prêté mes oreilles et mon cœur. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose de séduisant dans son regard et dans son discours. Ce regard instantané suffisait  à hypnotiser les gens. Il commença son discours sur les arbres.

-Ce sont les arbres qui permettent de rendre ce monde fécond et frais. C’est le symbole de la puissance. Les arbres sont généreux. Leur abri a quelque chose de maternel pour des milliers d’êtres vivants. Les fruits qu’ils offrent n’ont aucune arrière pensée. Bien que réduits à l’absurdité, dépourvu de feuilles au cours du temps, ils tiennent debout sans fléchir. Ils ont la puissance de faire le temps et même de se revêtir de verdure. Tout arbre est Dieu. C’est un temple.

Il est normal que toute personne écoutant ces choses soit étonnée. Moi, j’étais impressionné. Jusqu’alors, pour moi, l’arbre était créé pour abriter. Cette conception devait être immédiatement modifiée. Les arbres me paraissaient comme des anges arrivés, déployant leurs ailes avec la vitesse du vent.

Il continua à parler.

– Tous les arbres sont identiques, si on se rend compte de la puissance centrale qu’ils possèdent. Qui s’inquiète de cette puissance invisible ? Ce n’est qu’aux images visibles qu’on donne de l’importance. Les arbres se distinguent. Ils sont classifiés selon des races. La forme des feuilles, les fleurs, les fruits tendres, la forme du tronc, tout est pris en compte pour être classifié. Même parmi les arbres classifiés, on voit des inégalités. Des arbres de ce bois-ci sont bons et ceux de celui-là ne le sont pas. Il y a aussi des petits arbres isolés qui n’appartiennent à aucun bois. Classification, classification, classification ! C’est la raison de la dévalorisation des arbres. C’est leur perte. On ne sait pourquoi les arbres l’ignorent. Rassurés par la terre pour se tenir debout et par l’air pour respirer, ils semblent ignorer toute autre perte. Ils ignorent même les querelles et les rixes.

-Planter un arbre est un grand art. Certains arbres sont plantés à partir de graines. Par exemple, les tamariniers.  Par contre, il y en a d’autres qui n’en ont pas besoin. De petites branches  suffissent. Par exemple, les mourounguiers.  Avant tout, il faut comprendre cette différence fondamentale. On ne peut pas planter un arbre qui provient de branches,  à partir des graines et vice versa. C’est la première leçon qu’on est censé savoir dans l’art de planter un arbre.

Citant des exemples historiques, il m’a expliqué comment des gens ont gaspillé leur temps en ignorant cette notion de base.

-Certaines choses exigent un savoir inné. Il y en a d’autres qui exigent le conseil des autres. Si un homme n’a ni l’un ni l’autre, il n’arrivera à exécuter aucune tâche. Que ce soit la graine ou la branche, on doit vérifier en tout premier lieu la lumière et l’humidité. Il serait ambitieux d’attendre des récoltes en plantant les arbres dans un endroit qui ne répond pas à ces critères. Une autre chose à noter, c’est l’espacement. Il faut l’espacement adéquat entre deux graines. Une fois grandi, l’arbre doit avoir la place suffisante pour lui permettre de tenir debout en étalant toute sa puissance et en toute liberté tourner, courber et tortiller.  C’est ainsi que nous, à notre tour, pouvons en tirer tous les bénéfices. Si on attend des récoltes en le coinçant quelque part, il va crever, nous serons déçus. Ce sont des notions fondamentales dans l’art de planter. Les gens qui croient tout savoir n’auront que des résultats nuls.

-Avant de planter une graine ou une branche, il serait essentiel de faire des offrandes. Il faut faire les prières devant le terrain bien labouré  en le vénérant : « grandissez et soyez protégés ». Ce n’est qu’après ces rituels qu’il faut planter. Celui qui a planté les arbres doit les entretenir. Jamais on ne doit les laisser touchés par un étranger. On doit les protéger comme ses propres enfants : de tous les ennuis éventuels tels que vent, inondation, moutons, vaches, voleurs. Il faut que l’instinct de possession s’installe chez le planteur. Dès qu’ils nous aperçoivent, ils doivent se secouer pour nous saluer en se penchant : une telle familiarité entre nous et les arbres devrait s’épanouir.

-Il faut veiller à arroser autant que possible régulièrement les arbres et les nourrir des engrais verts organiques et chimiques. Il ne faut pas les laisser dévorer par les bestioles. C’est une preuve d’attachement. Il faut toujours faire attention. Il ne faut jamais les oublier, affirma-t-il.

-Un tel entretien assure une bonne affinité entre le planteur et les arbres. C’est ce lien qui vous aide à attester de votre droit de propriété le jour où se pose la question. Tout planteur a besoin de conseils pratiques à plusieurs niveaux.

-S’il s’agit des arbres fruitiers, il faut faire attention dès la période des fleurs et des fruits verts. Il faut les surveiller toute la journée. Il faut renouveler les barricades et renforcer la surveillance, surtout pendant la saison des fruits. Nous vivons dans une époque où beaucoup de gens profitent du travail des autres. On ne sait jamais. Celui qui s’est consacré à les planter doit acquérir tous les bénéfices.

-Une autre préoccupation du planteur consiste à balayer les feuilles mortes qui s’entassent autour des arbres. De même, il faut savoir supporter les cris des oiseaux qui viennent y faire leurs nids en faisant semblant de les contempler. Au fond du cœur, le mépris, mais la contemplation sur le visage. C’est celui qui sait jouer habilement ce double rôle qui jouira les bénéfices des arbres. C’est dans ce déguisement que tout son talent doit s’exhiber.

-Que ce soit vrai ou non on ne doit jamais hésiter à jurer, précisa-t-il.  Il faut jurer: le fruit va mûrir bientôt. Il faut répéter aux gens ces promesses fréquemment. Le cas échéant, on doit jongler avec les mots pour faire des promesses. Celui qui sait convaincre son interlocuteur par ses promesses, aura de bons bénéfices.

Je l’ai interrompu pour demander : Est-il juste de faire de fausses promesses ?

– Peut-être pas  sur le plan social. Mais sur le plan spirituel, c’est juste, observa-t-il.  Comment supporter la situation où un interlocuteur qui répète tous les jours ‘ça ne va pas donner de fruits. Ça ne vaut pas la peine’. Pour garder confiance et pour que l’entourage y croit, il faut se battre. Ne sait-il pas que ça prendra du temps pour mûrir ? C’est sa confiance qui le pousse à jurer intensément. J’étais assez inspiré par son excellente argumentation.

Il ajouta : -Il reste un autre art que tout planteur d’arbres doit posséder : les couper.

J’étais hébété. Mais aucun sentiment ne se manifestait sur son visage. Il continua en affirmant :

-Celui qui sait détruire peut faire germer. Malgré toutes les précautions prises par le propriétaire, parfois, l’arbre d’un bois peut fournir ses bénéfices à d’autres bois. Comment supporter un arbre d’une telle mentalité insensée. Et puis, il y aura certains arbres isolés hors de bois. Les méchancetés de ces arbres sont nombreuses. Comment un propriétaire peut-il l’accepter ? Il n’a pas d’autre choix que de les détruire. Pour ce faire, il faut du tact et de l’habileté. Petit à petit on doit inventer une histoire. Sous forme d’un bruit, il faut briser le mythe. Tu dois te servir  de tes ruses de sorte que les arbres se détruisent des propres mains des personnes qui les soutiennent. La ruse atteint son apogée lors de la chute quand on verse des larmes de crocodile avec ceux qui déplorent la destruction.

Nous approchions de la gare suivante. Il sortit ses bagages. Il rangea l’oreiller dont il s’était servi comme soutien dans sa valise. Je regardais son visage souhaitant qu’il parle davantage. La curiosité d’apprendre tous les secrets des arbres avant que la gare n’approche, augmenta. On pouvait voir les têtes par la fenêtre dès que la vitesse du train ralentissait. Il était déjà debout, en se préparant à partir. En me regardant pour la dernière fois, il me dit :

-N’importe qui peut planter un arbre. Toi, moi. Toute personne qui est née dans ce monde a le droit de planter un arbre. Mais sais-tu que l’arbre ne poussera pas dans toutes les mains ? Les arbres aussi doivent aimer  pousser chez quelqu’un. Donc, il s’agit d’une entente mutuelle entre le planteur et l’arbre. Un arbre peut  pousser s’il y consent et si le planteur le fait de tout son cœur. Ce sont ces arbres qui composent les bois et offrent des récoltes. Tout autre travail n’est qu’une perte de temps et d’énergie. Tu as compris ?

Ne me libérant plus de ma stupéfaction, je regardais la direction vers laquelle il s’en allait. Le train était déjà reparti.

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S.A. Vengada Soupraya Nayagar

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S.A. Vengada Soupraya Nayagar: né le 3 avril 1963 à Pondichéry, enseigne la littérature française et la linguistique auprès d’une institution des hautes études à Pondichéry.

Titulaire d’un doctorat, il est auteur et de traducteur de plusieurs articles en français, anglais et tamoul; surtout sa traduction en français, le Kourounthogai, anthologie de 401 poèmes de l’ancienne littérature tamoule est très apprécié par le monde littéraire. Il a publié une méthode tamoule (avec un audio CD):  le tamoul parlé, destinée aux Français et aux Francophones et également un livre tamoul sur Pondichéry Podou Arivou qui nous permet de réviser nos connaissances sur Pondichéry.

Nagarathinam Krishna

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                                                       Nagarathinam Krishna

Écrivain essayiste et traducteur, est né  à Cojouvari en Inde, le 7 janvier 1952. Titulaire d’une maîtrise en sociologie, il vit en France depuis 1985.

A son actif, il a 2 romans, 4 recueils de nouvelles,  4 recueils d’essais, 5 traductions en tamoul dont les plus importants sont : Bonjour Tristesse de Françoise Sagan, L’amant de Marguerite Duras, Le Cauchemar de Karl Marx de Denis Colin. Son premier roman tamoul ‘Neelakadal’ a connu un grand succès et a reçu le prix de l’état du Tamilnadu. Son deuxième roman Mata-Hari  a remporté le prix littéraire de la fondation Ku.Sinnappa Barathi.

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Chassé-croisé : France-Inde,

Notre blog nouveau-né a pour but de diffuser la culture et la littérature indiennes dans le monde francophone. Sans parler de Bollywood ou de Kollywood, nous voudrions  faire découvrir aux personnes intéressées notre monde créatif,  voire son développement

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Nous ferons connaître aux auteurs qu’il s’agit d’un travail bénévole et que par conséquent, aucun paiement ne sera effectué.

A la fin de chaque année, les articles ainsi publiés seront envoyés aux éditeurs susceptibles d’être intéressés par ce genre de travail. Si ces derniers décident à les publier, les écrivains concernés en seront à nouveau prévenus.

Vous êtes invités à collaborer en nous soumettant votre propre création ou un texte traduit d’environ trois pages (par email uniquement) dans l’esprit que l’on vient d’évoquer.

 

Cordialement

Nagarathinam krishna

Vengada Soupraya Nayagar