Archives Mensuelles: juillet 2012

Les héros anonymes* – R. Bhagavanandadasan

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R. Bhagavanandadasan   est  l’auteur de plusieurs romans et de recueils de poèmes et de nouvelles. La nouvelle traduite ici  a paru dans le célèbre mensuel tamoul   Amudhasurabi.

Titre original : Peyarthiaguigal 

R. Bhagavanandadasan   a reçu plusieurs prix littéraires, notamment le Premier Prix du Tamil Valarchi Thurai du gouvernement de  Tamilnadu en 1996.

* ‘Salut, Mère !’

Traduit du tamoul par R.Kichenamourty, Chevalier et Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques, ancien chef du Département de français et Doyen de School of Humanities  de Pondicherry University.

           Les  héros anonymes*

–           Mémé ! dit  Subash qui rentrait  de l’école.  On me  demande 10 roupies à l’école.

–           Comment ? protesta   Subbulakshmi , sa  grand’mère. On te demande de l’argent ? Pas possible !  Dans une école publique ? Ce n’est pas vrai. C’est toi qui  veux de l’argent ! Alors pourquoi est-ce que ce doit être l’école qui le dit,  chenapan ? »

‘Chenapan’  tenait lieu de tous les mots affectueux quand elle voulait s’adresser à son petit-fils, devenu  orphelin à trois ans. Il était sa seule famille.

–           Je ne mens pas, mémé, protesta  Subash avec véhémence. On vend des  drapeaux tricolores à l’occasion de la journée de l’indépendance.  On doit les hisser sur les toits le 15 août en les attachant  à un petit poteau.

Son petit-fils ne mentait  pas. Elle en était persuadée. Les autres gamins  mentiraient  peut-être, mais pas son petit-fils.  Il allait  acheter le drapeau national. Son hérédité en était garante !  Elle ouvrit donc son sac à main.

Ayant mis  le billet de 10 roupies qu’il venait de recevoir  de sa grand’mère dans sa boîte de compas, l’enfant se précipita  dehors.

–           Attends. Où vas-tu maintenant ? »

–          Jouer  une partie de cricket. »

–           Quel drôle de jeu !  Tout le monde en raffole aujourd’hui. Ton père et ton grand-père n’en connaissaient même pas l’existence. Ecoute. Je vais te poser une question. Tu ne partiras pas avant de m’avoir répondu. »

–           Quelle question ? Dépêche-toi ! »

–           Que veut dire ‘indépendance’ ?’ ET  ‘jubilé’ ? »

L’enfant était stupéfait. Jusqu’ici les questions qu’elle avait posées ne  concernaient que ses études, sa conduite,  les  petites besognes qu’elle lui confiait. Sans crier gare, elle lui a posé  cette question qui  l’a pris  au dépourvu.

–         Qu’est-ce que l’indépendance ?

Je n’ai pas d’indépendance, pensa-t-il,  pour aller jouer au cricket. Je n’ai  pas de liberté pour  dépenser les économies qu’elle a faites pour m’acheter les plats que je préfère. A quoi rime cette « indépendance » ?

Mais il n’avait qu’une hâte. C’était  de rejoindre le terrain  de cricket.

–          Notre pays, répondit-il, était soumis  aux  Blancs. C’est grâce à des personnalités comme  Gandhi, Tilak, Nehru, V.O.Chidambaram  Pillai  que nous en avons été libérés, le 15 août 1947. C’est aujourd’hui  le ‘jubilé’,  le 50e anniversaire de l’indépendance. Voilà, je t’ai répondu.

Subash a  quinze ans, réfléchit la grand’mère.  A cet  âge-là,  elle était déjà mariée depuis cinq ans. Elle n’avait donc  que 10 ans lors de son mariage, 12 ans quand elle  avait  atteint sa puberté,  13 ans quand elle s’était trouvée enceinte pour la première fois. Ensuite vint   la naissance de Sathiamurthy. On mariait les jeunes filles avant même qu’elles aient atteint la puberté ! Quelle horreur ! Heureusement le gouvernement  a mis fin à  cette pratique sauvage. Sinon on aurait continué  à célébrer le ‘bâlya vivakam’, le mariage des enfants.

Rangamani, son mari, est parti un jour sans écouter ses parents. Elle pleurait à chaudes larmes, avec son enfant nouveau-né dans les bras, mais ses yeux larmoyants n’avaient pas  été  capables de le  faire changer d’avis.

–         Je ne remettrais pas  les pieds ici avant d’avoir obtenu  l’indépendance. Vande Matharam*.

Elle avait   beau essayer de comprendre le sens de Vande Matharam, elle n’y arrivait pas. La dernière fois qu’elle avait couché  avec son mari, sur une natte délabrée, elle lui avait posé  la question de savoir ce qu’il entendait par ‘ indépendance’. Pauvre femme ! Même après avoir donné naissance à un enfant, elle n’en restait pas moins enfant. Le mari ne se donnait pas  la peine de la  lui expliquer.

Le  grand leader national Subash Chandra Bose, qui avait organisé l’Indian National Army,  avait lancé un appel pour inviter les jeunes à venir s’y intégrer. Ses paroles résonnaient toujours  dans les oreilles de son mari.

–         Qu’est-ce que l’indépendance ? elle ne cessait pas  de poser la question.

–         Tais-toi. Ce n’est pas facile à expliquer. Je n’ai pas le temps. Un point, c’est tout.

Elle obéit, sans protester.

C’est  ce jour-là que  son mari  fit ses adieux à la vie du couple, à la vie sensuelle. Il est  parti on ne sait  où. On l’a  vite  oublié. On ne sait  même pas s’il est  encore en vie ou s’il est  mort.  Le comble c’est que dix mois après le départ de son mari, Subbulakshmi  a donné  naissance à une fille.

Les commérages allaient bon train dans le village.  On mettait   sa fidélité conjugale en doute. On a fini par la chasser du village.

Avec deux bambins dans les bras, éplorée, elle vint se réfugier chez ses parents. Mais ceux-ci  ne voulaient pas prendre  sous leur toit leur fille dont le nom était  entaché.  Pour tout conseil, ses frères lui dirent d’aller se jeter dans un étang pour mettre fin à sa vie déshonorante.  Telle était la mentalité de l’époque.

Mais depuis la disparition de son mari, Subbulakshmi  se comportait en  veuve,  ne portant pas de fleurs sur ses cheveux, ni  un ‘pottu’, tache vermeille,  sur  le front.

Elle errait dans les rues.  Un jour, subitement,   sa fille  est morte.

En faisant des ménages, elle gagnait  un peu d’argent qui lui permit  de construire une petite hutte où elle a élevé son fils, Sathiamurthy,  au prix d’énormes souffrances.

Tel père tel fils. Adolescent, il se mêlait de la politique.  La mère le maria dans un temple de Muruga à une fille issue d’une famille pauvre.

Sathiyamurthi eut bientôt un fils, Subash.

Le parti politique auquel il adhérait  perdit aux  élections. L’adhérent fidèle  en eut  le cœur brisé et s’immola par le feu,  dans ce village qui comptait moins de cent habitants. Cet acte,  personne ne l’a pris  au sérieux.  On l’a mis sur le compte  de la misère,  mais l’image de sa mort hantant la mémoire de son épouse, celle-ci  se suicida  en se jetant  dans un  étang.

Subbulakshmi était obligée d’élever  son  petit-fils de la même manière que son  fils,  dans les mêmes conditions malheureuses.

Le jour de la célébration arrivé, Subash avait amené sa grand’mère, car  il allait recevoir  le premier prix dans le  concours de dissertation. Il allait aussi participer  à un programme de danse sur le thème de Vande matharam. La joie de la grand’mère était à son comble.  Elle s’émerveillait  du talent de son petit-fils.

Vande matharam,  c’est  justement  l’expression qu’elle avait entendue  pour la première fois à l’âge de quinze ans. C’est avec ces mots que son mari était allé s’enrôler dans l’armée de Subash Chandra Bose. Comme il n’en a laissé aucune preuve, elle ne pouvait même pas bénéficier des indemnités que, autrement,  on lui aurait  versées.

Cependant elle ne connaissait pas – ne connaît même pas aujourd’hui – le sens de l’expression Vande matharam. Elle connaît bien sûr  le drapeau national indien tricolore : orange, blanc et vert. Son fils lui avait précisé qu’il y aurait  au milieu l’Ashok Chakra, la roue d’Ashoka.  Ce matin même, avant de quitter la maison, son petit-fils avait hissé un drapeau sur le toit de sa maison.

En passant le petit-fils lui avait montré le nouveau drapeau avec  le chiffre 50 écrit au milieu. Vers la fin de la cérémonie, un monsieur fit le discours principal. Il rendit hommage à  des héros qui avaient contribué à l’indépendance :  Mahatma Gandhi, Gokale, Tilak, Nehru, Patel, Rajaji, VOC, Bharathi, Vanchinathan, Kamaraj, Tirupur Kumaran etc.

La vieille dame  était une  innocente.

Elle s’attendait à ce qu’il prononça le nom de son mari qui l’avait quittée à l’âge de quinze ans, en faisant vœu qu’il ne rentrerait qu’après la déclaration d’indépendance.

Il est des héros qui ont tout sacrifié et qui sont  alors, en tant que tels reconnus par la postérité. Au moins leur nom est retenu par l’histoire.

En même temps, il y a  aussi ceux  qui ont sacrifié jusqu’à leur nom.

La vieille dame  se mit à verser des larmes en constatant que ni le nom de son mari, ni celui  de son fils qui s’était  immolé, n’a fait l’objet d’une mention. En fondant en larmes, elle ne se rendait pas compte qu’elle se donnait en spectacle. Ceux qui étaient assis à côté l’ont remarqué.

Le conférencier le remarqua à son tour. Il dit fièrement :

« Voilà une dame âgée qui est émue par la présentation des  hauts faits de nos héros que je suis entrain de décrire. C’est bon signe ! »

Mais personne ne comprit que la vieille dame pleurait  sur elle-même, en pensant à la perte de son mari et de son fils.

On ne sait combien d’autres vieilles pleurent dans les différents coins du pays.

Rendons donc hommage à ces héros dont on ignore même le nom.

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