ARTI (Nouvelle)

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Mireille Santo: Née à Pondichéry, et eu son bac littéraire au lycée français de Pondichéry ainsi que sa licence de lettres modernes à Paris XIII, elle travaille actuellement comme gestionnaire administratif au Musée du Louvre, Paris depuis dix ans. Passionnée de l’écriture, elle a écrit déjà plusieurs nouvelles sur l’Inde dont une qui a été primé par le CAP du ministère de la culture en 2008.

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                                                             ARTI

– Mireille Santo

    

Nous étions trois : Ammouma, Amma, et moi. Dans une maison exempte d’hommes, trois générations s’affrontant du regard comme certains croisent le fer dans une joute orchestrée par nos silences. Ma mère se diluait jusqu’à disparaitre dans ses cinq mètres de sari* vaporeux : rempart de coton, forteresse de tissu, camouflage traditionnel qui l’exemptait de tout opinion et lui permettait de fermer les yeux sur toutes les petites horreurs du quotidien en toute bonne foi. Amma est un pur produit de la société indienne traditionnelle, une mécanique soigneusement huilée qui nous nourrissait, nous torchait et nous chérissait sans état d’âme apparent, sa vie toute entière dédiée à notre bien-être.

Avait-elle seulement entrevu la platitude de ce qui l’attendait? Avait-elle eu le temps de dire non ? Où s’était-elle retrouvée piégée dans une cage dorée pour bel oiseau à marier ? Pauvre Amma ! Et ce mutisme désespéré, ce retranchement verbal qui se voulait contestataire mais qui n’était au final qu’une preuve supplémentaire d’impuissance.

Pourtant ma mère est si belle quand elle danse avec moi sur des chansons tamoules* langoureuses où il est question d’amour fou et de désir brûlant. Que tait son corps qui se balance avec cette grâce insoupçonnée et oublie sa gangue le temps de quelques éphémères minutes ? Ses lèvres baisent le ciel, son corps dessine des courbes sensuelles et ses bras étreignent un amant imaginaire.

Quand les dernières notes de musique s’éteignent enfin, ses traits se figent à nouveau et le masque un instant occulté reprend sa place en vieil habitué des lieux.

Ma mère : femme-miroir qui nous reflète et regarde courir le monde sans elle. –« Amma ! Amma ! » Je la cherche, au premier puis sur la terrasse mais il n’y a d’elle que ses saris tendus sur la corde à linges et qui claquent au vent comme autant de cerfs-volants captifs. –« Amma ! Mââââ ! ». Retour en bas. Je passe en trombe devant ma grand-mère trop mortifiée pour me dire où elle se trouve.

Elle est dans la cuisine. Mon bel automate sans grains de sable dans les rouages, son charmant front baissé, le visage lisse, le geste sûr, elle pétrit la pâte des pourris. La boule de farine va et vient dans ses mains, malléable, consentante, résignée à devenir ces délicieuses galettes frites que nous allions manger tout à l’heure. Je soustrais en douce une petite portion

de pâte et en fais un papillon aux ailes déployées que je dépose sur le rebord du thermos tandis qu’elle a le dos tourné.

Son dos doux et bombé, en creux et en courbes sur lequel je posais mon oreille dans l’espoir d’entendre son cœur battre. Il y avait des nuits où bercée par l’insomnie je cherchais en vain le sommeil alors que ma mère sitôt allongée s’endormait comme une masse. Son inertie m’angoissait. Je craignais à chaque instant qu’elle ne fut morte car aucun mouvement ne trahissait la vie, même son souffle semblait suspendu.

Je revins auprès d’Ammouma et m’asseyais tout contre elle. Ammouma n’aimait personne, personne sauf moi : Arti. Cette adoration si loin de son caractère acariâtre était un mystère pour les autres et une évidence pour moi. J’avais hérité de son teint clair et de ses yeux gris foncé, ma grand-mère paternelle se voyait dans cette belle jeune femme au carrefour de tous les possibles que j’étais. C’était elle qu’elle aimait en moi.

Ammouma avait été très heureuse et proportionnellement meurtrie par la vie. Fille unique d’une famille de notables, enfant comblée, elle se heurte à la réalité de la condition féminine le jour de ses seize ans : son père lui impose un mariage arrangé et sa décision est sans appel. Ammouma quitte alors sa maison, sa famille et son village natal pour l’Inconnu et un homme qu’elle n’a fait qu’entrevoir sous le voile qui maintenait sa tête pudiquement baissée. La jeune fille choyée est sommée de devenir une femme accomplie en quelques jours. La belle famille l’accepte mais ne l’aime pas. Chacun de ses faits et gestes sont commentés. Son éducation, sans être jamais ouvertement critiquée fait l’objet d’une contestation palpable. Elle sera définitivement considérée comme une pièce rapportée et rien de plus. Ammouma découvre un monde hostile où elle est l’étrangère, l’indésirable, celle qui s’échine à plaire sans aucune chance de succès.

Mais l’amour sera tout de même au rendez-vous car les jeunes mariés vont se chérir dès le premier regard et trois années de bonheur s’en suivront. Et comme il faut un « mais » à toute histoire, celui-ci viendra sous la forme d’une absence : aucun enfant ne vient illuminer ce couple si bien assorti. La belle-famille hurle avec les loups : « Elle est stérile, son ventre est sec, elle ne donnera jamais d’héritier mâle! ». Mon grand père est sommé de se remarier avec une femme digne de ce nom. Il fait la sourde-oreille, résiste, bataille et refuse de répudier Ammouma mais de guerre lasse consent à prendre « une petite maison » en d’autres termes une maîtresse officielle appelée aussi seconde épouse. Dorénavant Ammouma est obligé de partager l’homme de sa vie avec une rivale qui lui donne un fils dès l’année suivante.

Ammouma est anéantie par ce bonheur qui se fait à ses dépens. De désespoir, elle s’exile chez ses parents et s’y laisse dépérir. L’épouse délaissée découvre alors sa grossesse. Quelle ironie ! Ammouma accouche de jumeaux au péril de sa vie. Les médecins lui donnent très peu de temps à vivre. Mais Ammouma s’accroche, elle ne veut rien laisser à l’Autre : sa vie, son mari, ses enfants. Elle se bat pour garder ce qui lui appartient et survit. Cette guerre a occupé tout son temps, son esprit et son cœur jusqu’à faire d’elle cette vieille femme revêche et décharnée qu’on craint plus qu’on aime.

« Les compagnons de route de ma grand-mère ont été la colère et la peur, celui de ma mère, la résignation et le renoncement. Moi, Arti je suis lumière, il brûle en moi une flamme d’espoir en une vie hors de tous ces carcans, une vie dont je serai l’actrice et non la victime. Je refuse de perpétuer la tradition au prix d’un enfermement. Je revendique le droit au bonheur, à l’erreur et à la différence. Je ne veux pas de leur Vikram*, ni de la vie étriquée qu’il va m’offrir ».

Cette nuit-là, une ombre silencieuse sortit par la porte cochère. Elle portait un gros sac. Dedans, il y avait les bijoux de la dote, deux laks de roupies en liquide, un billet d’avion pour la France, une adresse à Paris et l’ESPOIR.

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Arti : prénom féminin qui signifie lumière.

Ammouma : grand-mère.

Amma : maman.

*Sari: vêtement traditionnel porté par les femmes indiennes. Il se constitue d’une large bande d’étoffe de 1m20 sur 5m environ et se porte drapée sur un jupon et un corsage.

*Tamoul: langue parlée au Tamil Nadu, un état du sud de l’Inde qui compte environ 65 millions d’habitants.

*pourri : galette faite à base de farine complète et de farine de blé et frite dans de l’huile. Elle est souvent accompagnée de pommes de terre.

*Vikram : prénom masculin que l’on doit à Vikramâditya, roi légendaire d’Ujjain, célèbre

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