Archives Mensuelles: juin 2014

La vaine distinction – -S.R.Kichenamourty

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(La version originale de cette nouvelle a paru en tamoul dans Bhagya, 8-14, 2013.)

– Pourquoi avez-vous cédé la maison à ce bonhomme inconnu alors que Chanemougam était prêt à offrir cinquante mille roupies de plus ? demanda Deepti à son mari Raghav.

Il s’agissait de leur ancienne maison, située de l’autre côté de la rue, tout près de la route principale. C’était une vielle bâtisse, bien solide encore, au toit de tuiles et aux poutres en teck. Elle avait deux ‘tinnaïs’, plateformes élevées des deux côtés de la véranda, et une cour intérieure à l’ancienne. Le dernier locataire l’avait quittée il y a une semaine. Le moment était propice à la mise en vente de cette propriété. Depuis qu’on avait déménagé à leur nouvelle maison en béton, Prema, leur fille unique, ne cessait de leur rebattre les oreilles avec des propositions de vente, car son mari avait besoin d’argent pour investir dans ses affaires.

– Peut-être. Mais je me sentais un peu gêné. Chanemougam était autrefois notre valet de ferme, un humble domestique. A cette époque, ma famille tenait le haut du pavé. Nous étions très prospères. La Cavéry était intarissable. L’agriculture nous en rapportait gros. Hélas ! Ces temps sont révolus. Cette maison, c’est donc le symbole vivant de notre prestige d’antan. Je sais que Chanemougam roule sur l’or depuis son retour de Dubai. Mais à l’idée de le voir acquérir une propriété qui nous appartenait, j’éprouve un sentiment de malaise. Mon amour propre subit un coup dur. Si quelqu’un d’autre venait l’habiter, je me sentirais moins contrarié. Par ailleurs, ne trouves-tu pas chez Chanemougam l’audace, l’arrogance d’un nouveau riche ? »

– Non, pas du tout. Il m’a parlé l’autre jour. Il m’a raconté que du temps de votre père, il était sans toit. Il s’abritait souvent sur la véranda extérieure de votre maison. Il s’attriste vraiment de nous voir nous défaire de cette propriété entre les mains des gens qui n’en connaîtraient pas la valeur. Son fils unique s’étant installé à l’étranger, lui et sa femme préfèreraient venir vivre dans cette maison qu’il trouve paisible et familière.

– Non, non. L’affaire est conclue, fit Raghav sur un ton catégorique. Je ne reviens pas sur ma décision.

A peine un mois après la vente, Raghav vit un énorme bulldozer stationnant devant sa vieille demeure. Il resta stupéfait. Quelques minutes plus tard, avec un grondement infernal, cette machine à tout casser se mit en marche. En moins de trois heures, le toit, les murs et les poutres sont devenus de tristes débris de l’ancienne dignité dont se flattait Raghav : l’acquéreur de cette maison voulait construire à sa place un immeuble à trois étages à louer.

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