Archives Mensuelles: mars 2015

Une plus grande liberté sur le Web en Inde

Par défaut

La Cour suprême abroge une loi qui baîllonnait les internautes trop critiques.

Un respectable universitaire de Calcutta fait suivre par e-mail des caricatures de la toute-puissante ministre en chef de l’Etat : jeté en prison. Deux adolescentes de Bombay critiquent sur Facebook le blocus de la ville imposé par des militants ultranationalistes lors des obsèques de leur leader : dix jours d’incarcération. Un caricaturiste met en ligne des dessins s’en prenant au Parlement : arrêté lui aussi. Ces entorses à la liberté d’expression sur Internet observées ces dernières années ne devraient plus être possibles : la Cour suprême indienne vient d’abroger le texte de loi à la base de ces débordements répressifs.

Connu sous l’intitulé de « Section 66A de la loi sur les technologies de l’information », ce texte permettait d’arrêter toute personne mettant en ligne des contenus considérés comme « offensants » et de lui infliger jusqu’à trois ans de prison. Conçue pour lutter contre la diffamation ou les appels à la haine entre communautés, cette loi était en fait souvent utilisée par les hommes politiques pour s’en prendre aux internautes à l’esprit critique. Même si ces arrestations se soldaient généralement par un abandon des poursuites, il y avait de quoi intimider les citoyens. Un peu gênant pour un pays qui se revendique inlassablement comme la « plus grande démocratie du monde » – même si les interdictions de livres ou d’expositions ne sont pas rares, dès qu’ils sont susceptibles de « heurter les sentiments » d’un groupe ou d’un autre.

Aucune hésitation

La Cour suprême vient d’y mettre le holà. Dans un arrêt incendiaire, les juges dénoncent une loi « qui frappe la liberté d’expression au coeur ». Ils soulignent le « vague » intégral dans la description des actions considérées comme illégales, qui permet de s’en prendre à n’importe qui, et affirment n’avoir « aucune hésitation » à annuler le texte dans son ensemble.

Saluée comme une grande victoire par les défenseurs de la liberté d’expression, cette décision l’a été aussi par de nombreux hommes politiques – quitte à faire un virage à 180 degrés : les gouvernements successifs du parti du Congrès et du BJP étaient tout à fait favorables à la loi…

Les vénérables sages de la Cour suprême apportent ainsi un appui décisif à la libre expression sur Internet, alors que l’utilisation de celui-ci par la jeunesse est en pleine croissance. Selon les prévisions de Google, l’Inde pourrait avoir le plus grand nombre d’utilisateurs du Web en 2018, grâce à l’explosion de l’accès sur téléphones portables.

Patrick de Jacquelot, Les Echos, le 26 mars 2015

– Merci à  C.I.D.I.F.

Le bananier d’Andoni (nouvelle) – Krishna NAGARATHINAM

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(Ce texte est paru à l’origine dans le magazine « Cousins de personne « 2014.12.08 – Numéro 8 – Carte blanche)

 

C’était un dimanche du mois de juin. Le jardin se trouvait à l’arrière de la maison. L’air chaud d’été, chargé d’humidité, continuait à souffler. Les branches du cerisier, comme les doigts écartés d’une main, étaient doucement agitées par la brise. Partout les cerises desséchées s’étaient répandues et s’emmêlaient aux brindilles et aux feuilles mortes. Andoni était assis sur un banc, ses deux jambes repliées en arrière. Le regard d’Andoni était fixé sur un bananier qui se tenait devant lui et comptait ses derniers jours. Devant lui, une table avec des chaises de jardin. Sur la table, il y avait une bouteille de bière à moitié vide, accompagnée d’un verre. Les restes de bière et de salive sur le bord du verre étaient sur le point de rejoindre le fond, et la mousse qui traînait encore sur sa lèvre bien en chair violacée indiquait qu’il venait de le boire cul sec. Sa bouche cadenassée s’était ouverte pour faire un rot, chose qu’il n’aurait jamais faite devant sa femme. Il ôta la fourmi qui tentait de grimper sur sa jambe. Son épouse, Françoise, croyait que son mari surveillait les cerisiers du caprice des enfants qui venaient en cueillir les fruits en sautant par-dessus la clôture de fils barbelés. Elle préférait voir les fruits tomber et pourrir plutôt que de les laisser à la portée des enfants.

 

Françoise avait eu cinquante-cinq ans au mois de mai. Andoni avait peut-être deux ans de plus qu’elle ou deux ans de moins. On ne pouvait pas déterminer son âge. Personne, pas même lui, ne connaissait la date ou l’année de sa naissance ni qui étaient ses parents. On racontait que sa mère avait disparu après l’accouchement dans un hôpital public. Il avait rencontré Françoise, une touriste étrangère, à Pondichéry en Inde. Il ne s’agissait de rien de plus qu’une simple rencontre entre une touriste française et un local qui lui avait rendu un service. Au départ, ils n’avaient pas l’intention de se marier, ou du moins Andoni n’en avait aucune envie.

 

Cela s’était passé il y a trente ans, en été. Midi était passé. Andoni était venu garer son rickshaw à la station, après sa tournée de midi au cours de laquelle il avait l’habitude de faire le trajet pour les écoliers. Pour se protéger du soleil brûlant, il avait déroulé une toile épaisse au-dessus de son rickshaw et faisait une sieste à couvert. Le ciel s’assombrit. La bruine et le vent avaient fait fuir les gens. Si la toile n’avait pas été balayée par le vent, serait-elle venue à sa rencontre ? Il l’ignorait toujours. Il se réveilla. Devant lui se trouvait une Européenne, avec le visage mouillé par les gouttes de pluie fraîches et tièdes et les cheveux décoiffés. « Pourriez-vous me conduire ? » Elle lui semblait économe en matière de conversation et il était évident qu’elle ne répéterait pas sa phrase une seconde fois. La pluie se mit à tomber de plus en plus drue et à grosses gouttes. Andoni descendit de son rickshaw pour la laisser monter. Elle prit place et lui fit part de sa destination. Il plia en deux le lungi qui couvrait le bas de son corps et posa une petite serviette sur sa tête pour se protéger de la pluie battante. Une main tenait le guidon, l’autre la selle comme s’il était prêt à soulever le rickshaw si nécessaire. Il s’élança et parcourut une petite distance. Puis, tout en appuyant sur une pédale du bout du pied gauche, il enjamba la selle, positionna son pied droit sur la deuxième pédale, et y déchargea tout son poids. Le rickshaw commença à rouler. Lorsque la vitesse eut atteint une cadence élevée, il voulut lui faire comprendre qu’il savait parler français, et lui demanda, « Madame, ça va ? » en se retournant à moitié vers elle. Malheureusement, elle semblait faire la sourde oreille. Après une quinzaine de minutes de trajet, ils étaient arrivés à destination. Quand elle voulut payer deux roupies de plus que le tarif négocié, il refusa de les prendre. Cependant, devant une dame si sympathique, il finit par accepter. Andoni ne s’attendait pas à la revoir le lendemain même. Son travail l’avait obligé à s’arrêter à Nehru Street. Il était sur le point de partir après avoir fait descendre ses clients quand il vit sa passagère de la veille, engagée dans une vive discussion avec une vendeuse de fleurs devant un restaurant. Malgré le regard désapprobateur des policiers, il laissa son rickshaw sur la voie et décida d’intervenir. La vendeuse avait dans sa main un paquet de guirlandes de fleurs de jasmin et la Française tenait un billet de deux roupies entre ses doigts. Andoni comprit tout de suite la situation.

 

― C’est pour le jasmin ? Combien de coudées lui avez-vous vendu ? demanda-t-il à la vendeuse.

 

― Seulement une coudée, mon frère. Je lui ai dit qu’une coudée vaut cinq roupies en faisant signe de mes doigts, mais elle m’a donné que deux roupies, murmura la vendeuse à son oreille.
Il s’était fâché en entendant cette histoire.

 

― N’avez-vous donc pas de honte ? Je sais que vous vendez la coudée à une roupie. Pourtant, cette dame vous donne une roupie de plus, que voulez-vous encore ? Prenez l’argent et allez-vous-en !

 

Ayant dit cela, il arracha le paquet de la main de la vendeuse et le tendit à la touriste. Sauvée d’une situation imprévue, la Française reconnaissante le remercia.

 

Après cet incident, il leur arriva de se croiser plusieurs fois. Andoni avait l’impression que leurs rencontres n’étaient pas dues au hasard. Selon lui, elle avait agi intentionnellement. Un jour, elle lui demanda de l’épouser. La proposition qu’elle lui fit allait non seulement améliorer sa vie, mais aussi assurer la survie de sa femme et de ses enfants, qui vivaient sous un abri depuis longtemps abandonné. Il accepta sans rien dire. Ils se marièrent dans un temple hindou. Elle rentra chez elle sans lui et il la suivit ensuite. Elle s’était occupée de toutes les démarches administratives relatives à son entrée sur le territoire français. Depuis ce jour-là, il n’eut jamais l’occasion de retourner dans son pays. À plusieurs reprises, il avait parlé à son épouse de son désir de rendre visite à sa famille en Inde, mais la demande avait toujours été rejetée avec fermeté. Il rêvait d’y retourner à chaque fois qu’il voyait un avion dans le ciel. À cet instant précis, il en passa un au-dessus du bananier. Le passé et la jeunesse s’envolèrent avec son sillon dans le ciel, les yeux rougis de larmes.

 

Le couple ne sortait que rarement. Il y a quelques années, lorsqu’il venait juste d’arriver en France, il avait été invité avec sa femme à un mariage chez un Pondichérien. Après le mariage civil célébré à la mairie, une réception avait eu lieu. Le repas était copieux et bien arrosé par toutes sortes de liqueurs. Un Pondichérien ivre leur posa une question qui parut à Andoni sur le coup tellement stupide :

 

― Dites-moi ! Qu’est-ce qui vous amène à Strasbourg ? Vous n’étiez rien d’autre qu’un misérable conducteur de rickshaw, n’est-ce pas ?

 

L’homme éclata de rire. D’autres invités s’étaient joints à cette mauvaise plaisanterie. Andoni, lui aussi sous l’emprise de l’alcool, s’était énervé. Françoise n’avait pas compris tous les mots entre les deux hommes, même si le mot « rickshaw » lui avait fait comprendre la gravité de la situation. Elle avait essayé de calmer son mari et lui disait :

 

― Écoute, Andoni ! Ne cherche pas d’histoires, on s’en va.
Mais Andoni, ignorant son épouse, demande à son adversaire si l’affaire de sa femme était toujours aussi rentable en Inde, ajoutant qu’il l’avait plusieurs fois emmenée dans des hôtels connus pour leur mauvaise réputation. Ils finirent par se battre et se rouler sur le tapis. Les autres convives furent obligés d’intervenir. Ce jour-là, Andoni s’était juré qu’il n’assisterait plus jamais à une telle fête à l’avenir. Peut-être est-ce à ce moment-là qu’il s’intéressa de plus près à son bananier ?

 

L’avion avait disparu de l’horizon, l’attention d’Andoni se tourna vers le bananier. Dans leur jardin, il y avait toutes sortes de plantes, grains, fruits et légumes. C’était l’œuvre de Françoise. Il avait repéré ce bananier dans un magasin de jardinage où il était allé avec elle. Il voulut l’acheter en mémoire de son pays mais sa femme refusa. L’obstination d’Andoni fut payante. Ils avaient fini par l’acquérir et par le planter dans le jardin. Au bout d’une semaine, quand la pousse devint une longue feuille de bananier, sa joie fut immense. Il voyait des fleurs et un régime de bananes dans ses rêves. Il l’arrosait tous les jours, le nourrissait d’engrais verts et chimiques. Les pousses continuèrent à sortir et les feuilles étaient nombreuses. Il allait presque tous les jours au jardin et observait le développement, autour de la base massive, de pétioles et de grandes feuilles insérées en spirale. Le soir, grisé par l’alcool, il discutait avec son bananier, et s’endormait même parfois à ses côtés, par terre. Quand Françoise retrouvait son mari dans cet état, elle le réveillait avec un seau d’eau. Il se levait et retournait au lit sans dire un mot. Il n’avait pas de dîner, mais pour lui, c’était le moindre de ses soucis. Depuis quelques jours, son bananier bien-aimé n’allait pas bien, il s’était affaibli, avait perdu toute sa verdure et toute sa vigueur ; les feuilles tombaient les unes après les autres. Andoni n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Peut-être que son épouse avait la réponse mais il savait qu’il ne parviendrait pas à l’obtenir.

 

― Chacun a besoin de certains éléments de base pour vivre. Je savais que nous ne pouvions pas les apporter au bananier. C’est pour cela que je t’avais dit non. Mais malgré cela, tu as insisté pour l’acheter. C’est donc toi seul qui es responsable de la fin brutale de ton bananier.

 

Il avait une question à lui poser, mais le visage de sa femme le découragea. Après ce petit incident, Françoise était rentrée dans sa chambre et avait fermé la porte. Comme d’habitude dans ces cas-là, Andoni passa la nuit sur le canapé.

 

Le lendemain, le bananier avait disparu, un dazzler déployait ses feuilles au milieu du jardin.

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