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Les pulsions tyranniques du pouvoir -Pratap Bhanu Metha*

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L’arrestation de Kanhaiya Kumar [leader d’un syndicat étudiant] et la campagne de répression lancée pour étouffer l’opposition politique à l’université Jawaharlal-Nehru (JNU) de New Dehli donnent à penser que notre gouvernement est à la fois terriblement pernicieux et politiquement incompétent. Il utilise le nationalisme pour réprimer le patriotisme qui s’exprime dans l’attachement à la Constitution, l’usage tyrannique de la loi pour étouffer la dissidence, le pouvoir politique pour régler ses comptes et le pouvoir administratif pour détruire les institutions.

Cette répression serait motivée par des slogans hostiles à la nation qui auraient été scandés à la JNU et par le rassemblement organisé à l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Afzal Guru [séparatiste cachemiri dont l’exécution secrète en février 2013 a marqué la fin du moratoire sur la peine capitale]. En réalité, la réaction disproportionnée du gouvernement semble au plus haut niveau tyrannique : il a fait arrêter Kanhaiya Kumar [pour sédition], alors que le discours de celui-ci n’était en rien hostile à l’Inde  Mère Inde.

La fureur avec laquelle les ministres de l’Intérieur et du Développement des ressources humaines ont entonné le thème de la défense de “Mère Inde” et de l’éradication des manifestations anti-indiennes suggère plusieurs choses. D’abord, la décision politique a été prise au plus haut sommet de l’Etat. Ensuite, c’est une déclaration ouverte destinée à faire comprendre qu’aucune opposition ne sera tolérée. Cela montre clairement que le gouvernement revendique haut et fort le monopole du nationalisme.

C’est une démonstration de force brutale contre un discours qui n’incitait en rien à la violence. Les mesures de répression tirent parti de l’ignorance de la loi sur la sédition. C’est une action insidieuse par sa remarquable capacité à faire de l’ignorance le porte-flambeau du nationalisme. Le gouvernement ne veut pas seulement étouffer l’opposition, il veut étouffer la pensée, comme en témoignent ses assauts répétés contre des universités.

Le patriotisme qu’il défend requiert l’anéantissement de toute pensée. Ne créons pas de confusions. Certains étudiants ont peut-être exprimé des idées critiquables [des slogans favorables à l’indépendance du Cachemire auraient été entendus], mais l’université est un lieu où l’on doit pouvoir débattre, y compris de la pendaison d’Afzal Guru [condamné pour avoir fomenté un attentat au Parlement indien en 2001]. Et rien de ce qui a été dit ne répond à la définition de l’illégalité au sein d’une démocratie libérale. Par ailleurs, notre société est en train de perdre de vue un point essentiel : le fait qu’un individu manifeste son désaccord ne justifie pas l’usage du pouvoir coercitif de l’Etat. La critique du mouvement étudiant est en fait affaiblie par le recours à la force. En outre, ce qui est en cause ici n’est pas la définition du patriotisme ou de l’hostilité à la nation.

OPINION

Une grande partie des médias et de l’intelligentsia laissent naïvement le débat s’engager autour de la question du nationalisme. Aussi, au risque de l’hyperbole, je dirais que le moment est venu d’affirmer qu’être hostile à la nation n’est pas un crime. Car, si le nationalisme est pris dans un sens étroit, si la définition qu’on en donne ne tolère pas la critique, si elle s’aligne sur la tyrannie, si elle tire parti de l’ignorance et de l’anti-intellectualisme et si son but est de déchaîner une passion destructrice, alors s’élever contre son pays est peut-être même une obligation. Ne nous méprenons pas : un tel recours au pouvoir de l’Etat a pour but de mettre les défenseurs de la liberté, les critiques radicaux de l’Etat, sur la défensive. Il vise à faire de nous des traîtres.

L’université est un lieu où l’on doit pouvoir débattre

Ressentiment. Pernicieuses, les mesures prises par le gouvernement sont aussi politiquement ineptes. Au sens strict, la répression répond à ses objectifs : polariser et désorienter l’opinion en débattant sans cesse du nationalisme, et attiser le ressentiment contre les institutions qu’il a étiquetées comme étant de gauche. Mais, à long terme, elle va porter préjudice à sa crédibilité. Pour commencer, elle fournit à l’opposition le prétexte dont celle-ci avait besoin pour s’unir. Et elle serait parfaitement dans son droit. L’opposition n’est pas une chose à traiter à la légère.

Si terrible que soit le bilan du parti du Congrès [membre de la coalition au pouvoir de 2004 à 2014] et de la gauche en matière de liberté d’expression, c’est le moment pour eux d’annoncer un nouveau départ. Mais ils doivent retenir cette leçon. Ils se sont parés de toutes les vertus depuis longtemps, alors que ce sont eux qui ont créé et utilisé les instruments légaux de répression dont le BJP [Bharatiya Janata Party, le parti nationaliste hindou au pouvoir] se sert aujourd’hui. La politique menée face à l’opposition doit être préservée de tout opportunisme.

Et la répression est le signe d’un manque total de jugement au sein du gouvernement, où des ministres ont trouvé le moyen de déclencher une crise nationale à partir de ce qui n’était, somme toute, que des problèmes mineurs de la politique étudiante. Les efforts de l’ABVP, le syndicat étudiant nationaliste hindou, pour pousser le gouvernement à s’ingérer dans les affaires universitaires pour des raisons d’ordre idéologique ne présagent rien de bon pour l’avenir. Ils ont même fourni à un grand nombre de citoyens qui ne soutenaient pas la gauche un motif pour se joindre à elle. La JNU, dont l’importance dans la vie intellectuelle du pays avait décliné, a été revigorée grâce au BJP. Il en ressort que le parti au pouvoir est incapable de réprimer ses pulsions fondamentales, mais cette médiocre politique du ressentiment corrompt ses objectifs à long terme.

Une démocratie qui laisse l’opposition tranquille est une démocratie robuste

Subversion. Le BJP n’a toujours pas tiré les leçons des deux dernières années. Le débat sur la tolérance va éclipser tout le reste, non pas à cause d’une collusion viscérale contre lui, mais parce que la défense de la liberté est un élément vital de la démocratie. Et en l’occurrence, c’est le BJP qui a fait monter les enjeux. Il y a aussi une subtilité que le parti nationaliste ne semble pas avoir comprise : hormis en cas de violences réelles et immédiates, une démocratie qui laisse l’opposition tranquille est une démocratie robuste. Car tant que ceux qui repoussent les limites de la liberté d’expression ne sont pas menacés, l’ensemble de la population se sent en sécurité.

Aucun des actes des étudiants n’a autant menacé l’Inde que la subversion par le gouvernement des notions de liberté et de jugement. Nos ministres doivent comprendre que si l’objet du débat est le nationalisme, ce sont eux, et non la JNU, qui devraient être sur le banc des accusés. Car ils ont menacé la démocratie, et c’est l’acte le plus antipatriotique qui soit.

— Merci au  Courrier International  le 25 février 2016 et CIDIF-INDIA

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*Président du Center for Policy Research à Dehli

 

Une traduction litigieuse -Julien Bouissou

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C’est une traduction litigieuse qui a gâché des mois d’efforts en matière de diplomatie culturelle. La Chine était l’invitée d’honneur du Salon du livre de New Delhi, début janvier, avec huit écrivains et 81 maisons d’édition du pays présents sur place. L’invitation avait été lancée au lendemain de la visite en Inde du président chinois, Xi Jinping, en septembre 2014. Quoi de mieux que la littérature pour sceller l’amitié entre les peuples ? C’était compter sans certains choix de traduction qui compliquent l’amitié plutôt qu’ils ne la facilitent. Fin décembre, la traduction chinoise du recueil de poésie Les Oiseaux de passage, rédigé par l’un des auteurs indiens les plus célèbres du XXe siècle, le Prix Nobel de littérature Rabindranath Tagore, a suscité le malaise. «Le monde, pour son amant, retire son masque d’immensité»a été traduit par : «Le monde, pour son amant, retire les sous-vêtements recouvrant son immensité.» C’est un lecteur chinois qui a relevé la maladresse et sauvé l’honneur du pauvre Tagore. Lequel avait, paix à son âme, visité Shanghaï en 1920 pour promouvoir l’amitié entre les deux peuples et inauguré une « Maison de la Chine » dans son ashram de Shantiniketan.

Aussitôt révélée, début décembre 2015, la maladresse a été qualifiée d’«attaque terroriste culturelle» et son auteur, Feng Tang, d’«obsédé des hormones» dans la presse chinoise. D’autres sont au contraire venus au secours de ce traducteur, qui est aussi un écrivain populaire en Chine, au motif que son droit à l’interprétation devait être respecté. L’ouvrage a finalement été retiré de la vente. «L’œuvre de Tagore a d’abord été traduite du bengali à l’anglais, puis de l’anglais au chinois, ce qui explique sans doute cette approximation», relativise Bikash Niyogi, le directeur de la maison d’édition indienne Niyogi Books. Il faut dire que les éditeurs indiens sont sensibles aux opportunités du marché chinois. «Le Salon du livre de Delhi est un pas supplémentaire vers la création d’un marché pour nous en Chine et vice-versa, il est temps que nous nous redécouvrions», reconnaît Diya Kar Hazra, la directrice de l’éditeur Pan Macmillan India.

Méfiance réciproque

Le traducteur, qui devait participer à une conférence à New Delhi sur « la contribution de Tagore à la littérature chinoise », a annulé, en toute sagesse, sa visite. Son éditeur l’avait mis en garde contre des menaces sur sa sécurité dans la capitale indienne. A-t-il reconnu une quelconque erreur ? Bien au contraire, à en juger l’entretien accordé par Feng Tang au magazine India TodayTagore lui-même était irrévérent et il n’était pas quelqu’un qui aimait être vénéré. Ce qui me dérange, c’est la manière dont [les critiques]décident de ce que Tagore voulait dire.»

Cette maladresse de traduction risque toutefois d’entretenir la méfiance réciproque qui gangrène les relations entre les deux pays, à la fois si proches et si lointains l’un de l’autre. Une guerre les a opposés en 1962, et les deux capitales continuent de se disputer la souveraineté de plusieurs territoires. Malgré leur frontière commune, les échanges culturels sont anémiques et il n’y a guère que le bouddhisme et la chaîne de l’Himalaya qu’ils ont en commun. L’Inde et la Chine ne sont pas encore tout à fait «une âme et deux corps» comme l’avait clamé, en 2014, le premier ministre indien aux côtés de son homologue chinois. Et pas seulement à cause de problèmes de traduction.

Merci:  C.I.D.F  et Le Monde (le 29 janvier 2016)