Le monde indien : populations et espaces Les inégalités de genre en Inde(3) – Kamala MARIUS

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(Kamala MARIUS, maitresse de Conférences HDR, Université Bordeaux Montaigne, UMR LAM (CNRS/Sciences Po Bordeaux), et Institut Français de Pondichéry, UMIFRE 21 CNRS/MAEE)

Au-delà de la légitimation de l’enfermement des femmes depuis des siècles, l’inégalité des rapports de pouvoir se manifeste, dans sa forme la plus extrême, à travers la violence des rapports de genre.

Une étude sur la masculinité menée en 2011 dans plusieurs pays du monde  montre que c’est en Inde que la violence des hommes envers leurs partenaires est la plus courante. [9] Par ailleurs, 14 % des Indiens attestent avoir abusé sexuellement de leur partenaire ou de leur épouse durant l’année passée, tandis que 20 % auraient abusé sexuellement de leur partenaire ou de leur épouse au cours de leur vie. La violence conjugale est justifiée par 68 % des Indiens qui pensent qu’une femme « doit tolérer la violence physique dans le but de préserver l’équilibre familial » ; 65 % des Indiens sont d’accord avec le fait que « dans certains cas, une femme mérite d’être battue », alors que 37 % affirment avoir recours à la violence physique envers leur compagne, d’après les résultats de l’enquête. Pourtant, 92 % des hommes ont déjà entendu parler des lois sur les violences commises contre les femmes. L’enquête de l’IHDS confirmait déjà ces résultats à quelques nuances près, en précisant que le fait de sortir sans permission (39 %), de négliger les tâches ménagères (35 %), de ne pas bien faire la cuisine (29 %) étaient des raisons suffisantes pour que les femmes soient battues (fig. 10). On sait par ailleurs qu’en Inde, l’éducation, le fait de bénéficier de revenus élevés et de vivre en ville sont autant de facteurs limitant la violence conjugale.

Fig. 10 : Perception de la violence conjugale par les hommes indiens :
l’« acceptable » et ses bornes

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Un homme ayant au moins bénéficié d’une éducation secondaire a davantage tendance à concevoir les relations hommes-femmes de manière plus équitable, selon le rapport de 2011. Certains auteurs ont pourtant noté une prévalence de la violence domestique plus importante auprès des femmes ayant une activité génératrice de revenus, car les conjoints se sentiraient menacés par l’autonomie potentielle de ces femmes actives. [10]

Dans ce contexte d’inégalités cumulatives largement démontrées, il est utile de s’intéresser à l’impact de la croissance économique actuelle sur l’accès des femmes à l’emploi. Si cette croissance économique a eu des conséquences positives sur l’accès à l’emploi des femmes, ce n’est pas pour autant que les disparités liées au genre ont disparu.

5. Inégalités d’accès à l’emploi et informalisation du travail des femmes

Même si l’économie indienne a réalisé un rattrapage rapide au cours des deux dernières décennies avec une croissance moyenne de 7 à 8 %, elle n’a pas pour autant favorisé la croissance de l’activité des femmes.

Un tiers seulement des femmes en âge de travailler occupe un emploi en Inde, alors qu’en Chine par exemple, plus de deux tiers des femmes sont actives. Leur taux d’activité est plus élevé en zones rurales qu’en zones urbaines, et dans les États du Sud et du Nord-Est que dans ceux du Nord (OCDE, 2014). [11]

Contrairement aux autres pays émergents, le taux d’activité des femmes indiennes recule depuis dix ans, tandis que celui des hommes reste stable. Ce déclin depuis 2005 s’explique en grande partie par la chute de l’emploi indépendant non rémunéré des femmes dans le secteur agricole. Si le nombre de femmes d’âge actif a augmenté d’environ 99 millions, leurs emplois n’ont progressé que de 6 millions entre 2000 et 2012. Pendant la même période, le nombre d’emplois occupés par des hommes a progressé de 69 millions (Marius, 2013).

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Ainsi, en dépit d’une libéralisation économique amorcée dans les années 1980 et d’une stratégie de croissance qui auraient dû faciliter l’émergence du salariat industriel féminin, on assiste plutôt à une informalisation massive du travail des femmes, notamment à travers la sous-traitance de travaux d’artisanes à domicile (panier, broderie, objets d’artisanat, encens…) passant par de multiples intermédiaires. Afin de compléter les revenus familiaux, les femmes qui commencent à travailler de plus en plus jeunes se retrouvent dans des activités informelles sous-payées. On reprend ici la définition de l’OCDE (2009) qui définit bien la taille et l’évolution de l’emploi informel :

– emploi informel dans le secteur informel : travailleurs indépendants : travailleurs à leur compte, employeurs, travailleurs familiaux ; employeurs et employés rémunérés travaillant dans des micro-entreprises comprenant moins de cinq travailleurs ou employés.

– emploi informel dans le secteur formel : employés rémunérés dépourvus de protection sociale dans des entreprises comprenant cinq travailleurs (ou employés) ou plus ; travailleurs domestiques rémunérés dépourvus de protection sociale.

Ainsi dans le contexte de compétitivité internationale, les employeurs préfèrent installer leurs usines en zone rurale ou semi-urbaine afin d’optimiser les coûts de production et de bénéficier des économies d’échelle. Les femmes, dont le travail coûte généralement moins cher, et moins encore en milieu rural qu’en milieu urbain, sont très recherchées par les employeurs qui sont prêts à les former quelques jours. Leur préférence va aux femmes les plus jeunes et aux célibataires. Les femmes sont considérées comme adroites, dociles et disposées à accepter des bas salaires. En effet, leur faible niveau d’éducation et de qualification les incite à accepter des emplois précaires et peu rémunérateurs dans le secteur informel. Par ailleurs, les femmes préfèrent une certaine flexibilité d’emploi afin de pouvoir s’occuper de leur famille, d’où leur présence dans des secteurs faiblement concentrés et demandant peu de compétences. En effet, selon le NCEUS (2007), le niveau d’années d’études minimum requis pour travailler dans le secteur formel est au moins de 10 ans pour les femmes, tandis qu’il n’est que de 4 ans dans le secteur informel (K. Marius-Gnanou, 2013). En raison de la situation très précaire de ces travailleurs informels, le gouvernement a proposé en décembre 2008 un projet de loi leur permettant d’avoir accès à une sécurité sociale et à un salaire minimum, grâce à la mise en place d’une carte d’identité.

Au total, c’est moins d’une femme sur sept qui travaille dans le secteur organisé. Elles sont surreprésentées dans les emplois agricoles peu productifs, le secteur manufacturier traditionnel à petite échelle et dans les services tels que l’éducation et les emplois domestiques. En 2012, 60 % des femmes occupant un emploi salarié ou occasionnel percevaient moins que le salaire minimum, contre 25 % chez les hommes (OCDE, 2014, p.39).

La rigidité du marché du travail dans les secteurs secondaire et tertiaire est un facteur essentiel qui empêche les ouvrières agricoles d’occuper des emplois mieux rémunérés dans l’industrie à cause de l’obligation d’obtenir une autorisation pour licencier même un seul salarié dans les unités manufacturières de plus de 100 travailleurs. Comme l’a démontré une étude du FMI, le transfert de main-d’œuvre indienne depuis le secteur agricole vers l’industrie est le plus bas d’Asie.

Si on prend le critère le plus pertinent pour mesurer les inégalités de travail à savoir le nombre de jours de travail par an, on peut considérer que la participation des femmes au travail est bien moindre que celle des hommes avec des inégalités qui s’exacerbent avec l’âge, plus en milieu urbain qu’en milieu rural (fig.11).

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Alors que le pourcentage de femmes travaillant en milieu rural a toujours été plus important qu’en milieu urbain, le nombre de jours travaillés en milieu urbain est plus élevé (180) qu’en milieu rural (106). Ceci s’explique sans doute par le fait que les femmes ont d’autres activités informelles et aléatoires liées à l’agriculture, l’élevage etc…qui relèvent de l’auto-emploi (fig. 12). En effet, sur les 127,3 millions de femmes actives recensées, 90 % d’entre elles travaillent dans le secteur informel qui inclut l’auto-emploi (self employment) et le travail occasionnel (casual labour). Il faut aussi évoquer le travail des enfants, et des petites filles en particulier, particulièrement répandu dans les campagnes où 9 % des filles de moins de 15 ans travaillent. Nombreuses aussi sont les études qui montrent que les tâches du ménage pauvre incombent dans une large mesure aux filles. Elles s’occupent des tout-petits, font la cuisine, nettoient, vont chercher et portent de l’eau et toutes sortes d’ustensiles… Les filles plus âgées vont aux champs avec leurs parents pour les aider à semer, replanter, sarcler, récolter, etc.

Cependant, en milieu urbain, d’après les données du NSSO analysées par Kundu (2009, 22), on note depuis les années 1980 une diminution de l’emploi occasionnel (casual labour) au profit de l’emploi salarié : en effet, le pourcentage d’emploi salarié est passé de 25,8 % en 1983 à 35,6 % en 2004-2005 (fig. 13). Cela s’explique par la mondialisation qui a impulsé une relocalisation des entreprises à la périphérie des grandes villes ou dans des districts industriels, même si les chiffres restent encore modestes ; en effet, le travail payé dans les manufactures ne concerne que 12,3 % des femmes actives. Par ailleurs, le pourcentage de l’emploi non payé, notamment en milieu rural, reste encore élevé, de l’ordre de 43 % en 2007-2008. Cependant, si l’on tient compte uniquement des femmes payées, 67 % des femmes seraient concernées par le travail occasionnel, 26 % par l’auto-emploi et à peine 7 % par un travail régulier.

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Même si les femmes indiennes sont de plus en plus nombreuses à travailler, la majorité d’entre elles, à savoir les plus pauvres, travaillent parce qu’elles n’ont jamais eu le choix, pour des salaires nettement inférieurs à ceux des hommes (à l’exception des emplois de la fonction publique). En revanche, les femmes au-delà d’un certain niveau d’études, dès lors qu’elles sont mariées à un conjoint ayant un revenu décent sont moins contraintes à travailler, notamment en milieu rural (S. Desai et al., 2010). Cependant, la majorité d’entre elles subissent une inégalité salariale qui reste forte (fig. 14) : en effet pour 10 Rs gagnées par un homme, les femmes gagnent 5,4 Rs en milieu rural et 6,8 Rs en milieu urbain (IHDS, 2009).

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En milieu rural, les salaires sont versés soit en argent, soit en nature, soit de façon mixte. Le salaire moyen d’un ouvrier agricole est à deux euros par jour (150 Rs/j en 2015-2016) et les hommes gagnent une fois et demie de plus que les femmes malgré leur participation à des travaux agricoles similaires (semis, repiquage, coupage, récolte, désherbage…). Seuls ceux de l’Himachal Pradesh, du Jammu et Cachemire et du Kérala touchent des salaires supérieurs à 150Rs/j. Paradoxalement, dans des États aussi urbanisés et industrialisés que le Maharashtra ou le Tamil Nadu, les conditions de salaires sont les mêmes que dans ceux du Bihar ou du Madhya Pradesh.

En Inde, les discriminations générées par le marché, les contraintes institutionnelles et les conventions sociales persistantes se combinent pour renforcer les inégalités de genre d’où la nécessité de s’attaquer aux facteurs qui cloisonnent les opportunités économiques et enferment les femmes dans le piège d’une faible productivité. Paradoxalement, ces nouveaux espaces de travail localisés dans les zones les plus reculées présentent des nouvelles possibilités de libération, d’autonomie, tout en créant de nouvelles formes de dépendance (rémunération dérisoire, temps de travail abusif, augmentation de la charge de travail…).

Conclusion

Dans le contexte indien, l’identité de genre est certainement un facteur additionnel d’inégalité sociale, mais elle n’agit pas indépendamment de la classe ou de la caste ou du lieu géographique.
Les expériences du Kérala, et, dans une moindre mesure, celles des Etats urbanisés et industrialisés montrent à l’évidence qu’une politique de planification familiale efficace implique non seulement une scolarisation générale des filles et une promotion de la santé, mais aussi un changement des comportements culturels et l’amélioration de la condition féminine en général.

À partir de cette analyse intersectionnelle des inégalités de genre en Inde, on est amené à se dire que la question de la justice est prioritaire dans la réflexion sociale, d’autant que ces débats de la justice pour les femmes ont été entamés, en Inde, dès les années 1950, au moment de la mise en place de la Constitution. En théorie, elle protège tous les Indiens de toute discrimination fondée sur la race, la religion, la caste et le genre (articles 15 et 16) en promouvant une discrimination positive sous forme de quotas dans les assemblées, dans l’éducation et dans le secteur public à l’égard des populations les plus « opprimées ».

Cependant, les inégalités de genre ont été régulièrement laissées de côté, comme l’ont été les désavantages liés au fait d’appartenir à une minorité religieuse particulière (notamment musulmane) lorsqu’elle se révèle incompatible avec la caste. La politique indienne, comme on pouvait s’y attendre, a montré au fur et à mesure du temps que les castes et les groupes apparentés, tels que les OBC (Other Backward Classes), ont tendance à l’emporter sur les identités du sexe ou des minorités, même si ces dernières s’imposent pour ce qui concerne les lois personnelles (Hasan, 2014).

En d’autres termes, les castes et tribus répertoriées et les OBC sont devenues des catégories politiques grâce aux quotas. Certes les femmes ne sont pas une entité homogène, elles sont différentes par la caste, la classe, la religion ou le lieu. Pourtant, c’est également le cas des OBC qui ont su néanmoins dépasser cette hétérogénéité et cette dispersion grâce à la mobilisation politique et aux quotas qui ont été déterminants pour leur succès politique. Cependant, les pesanteurs socio-culturelles semblent limiter toute évolution significative en termes d’égalité de genres, en dépit des nombreuses lois sociales rarement appliquées, notamment dans le Nord. En effet, la représentation des femmes comme épouses et mères, faibles, passives et nécessitant protection, inspire largement les interprétations et décisions judiciaires. Finalement, la famille continue à être construite comme une sphère privée, échappant à l’intervention légitime de la loi (K. Marius, 2016).

Le système légal en Inde doit encore dénouer cette contradiction fondamentale entre les différentes législations progressistes qui ont pour objectif l’autonomie des femmes, et leur traitement concret par le droit personnel et coutumier de leurs communautés.

Compléments bibliographiques

Voir aussi

 

Kamala MARIUS
Géographe, maîtresse de Conférences HDR,
Université Bordeaux Montaigne, 
UMR LAM (CNRS/Sciences Po Bordeaux)
Institut Français de Pondichéry, UMIFRE 21 CNRS/MAEE

Merci à Anne Le Fur pour la réalisation des cartes de ce corpus.

mise en web : Jean-Benoît Bouron


[1] L’intersectionnalité (Crenshaw, 2005) est une démarche tout à fait utile pour la géographie car elle permet d’étendre considérablement le travail de déconstruction sur les pratiques spatiales en intégrant les mécanismes de domination divers, liés au sexe, au genre, à la caste, à la communauté, aux générations. Cette réflexion sur l’intersectionnalité des catégories de genre, race et caste a très largement nourri le champ des postcolonial studies, des diapora studies, des queer studies.

[2] Les brahmanes appartiennent à l’ordre le plus élevé (varna) du système des castes (Marius-Gnanou et al., 28, 2015)

[3] Amartya Sen est sans doute l’un des penseurs indiens qui a proposé l’une des analyses les plus pertinentes sur les inégalités dans le contexte indien en adoptant une approche multidimensionnelle, combinant classe, caste et genre.

[4] Les données sont issues du recensement de 2011, c’est pourquoi dans les documents de cet article l’Andhra Pradesh n’est pas divisé comme c’est le cas depuis 2014 avec la création d’un nouvel État, le Télangana.

[5] Le gouvernement central a mis en place The National Girl Child Protection Scheme, qui attribue des aides aux familles pour la scolarité de leur fille, pour leur mariage, selon leurs revenus.

[6] Guilmoto, Christophe. « La masculinisation des naissances. État des lieux et des connaissances », INED, 2015 (pdf)

[7] LiveMint, 22/10/2015 Par comparaison, la France compte 52 000 écoles primaires publiques et privées. 

[8] Les données pour cet article proviennent essentiellement de Sonalde, Desai et al., Human Development in India, challenges for a society in transition, OUP, 2010. Ce rapport récent est sans doute le mieux documenté sur les questions de développement humain en Inde. Il a été réalisé par des chercheurs de l’Université du Maryland et du NCAER entre décembre 2004 et novembre 2005. L’enquête a été menée auprès de 41 554 ménages (soit 215 000 personnes) dans 33 États.

[9] Réalisée dans six pays (le Brésil, le Chili, la Croatie, l’Inde et le  Rwanda), l’enquête menée par l’International Centre for Research on Women (ICRW) basé aux États-Unis et en Inde, ainsi que l’Instituto Promundo au Brésil, a pris en compte plus de 8 000 hommes et 3 500 femmes entre 18 et 59 ans. La conception des relations hommes-femmes y est étudiée notamment à travers les situations de violences conjugales, sexuelles, ou encore la distribution des tâches au sein de la famille. L’Inde partage le pire bilan avec le Rwanda en termes de violences conjugales et d’inégalités hommes-femmes. Les Indiens sont en tête des inégalités des sexes concernant la répartition des tâches domestiques. http://www.icrw.org/publications/evolving-men

[10] Sahoo, Raju, 2007, Social change, vol 73, n°4 p. 131-152

[11] http://www.oecd.org/fr/eco/Inde%202014%20Synthese.pdf

 

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