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Vingt ans après, Arundhati Roy fait un retour fracassant à la fiction ( Un article de Courrier International)

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rtxnji8_layout_compDepuis Le Dieu des petits riens, en 1997, elle n’avait publié que des essais. Tout juste paru en anglais, le deuxième roman de l’écrivaine et militante altermondialiste Arundhati Roy décrit un pays rongé par la misère et la violence. Et donne de l’urticaire aux fondamentalistes hindous.

 

La parution du nouveau roman d’Arundhati Roy, The Ministry of Utmost Happiness (“Le Ministère du bonheur extrême”, inédit en français), mardi 6 juin, ne passe pas inaperçue en Inde. Tous les journaux lui consacrent de longs articles. Il faut dire que l’auteure originaire de Shillong, capitale du Meghalaya, un petit État du nord-est de l’Inde collé au Bangladesh, “n’est pas tant une écrivaine qu’un fer de lance politique”, rappelleIndia Today.

 

Celle qui s’est fait connaître dans le monde entier, il y a vingt ans, avec son premier roman Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998) – un ouvrage écoulé à six millions d’exemplaires, immédiatement remarqué par The New York Times et récompensé par le Booker Prize, le prix le plus prestigieux pour la littérature anglo-saxonne – est pourtant régulièrement “tournée en ridicule” dans son propre pays. En cause : ses prises de position pacifistes, écologistes et altermondialistes. Dans un pays de plus en plus en proie au sectarisme politique et religieux, “on la traite de sympathisante terroriste, de communiste et de sécessionniste”, souligne India Today.

 

Signe de l’aversion qu’elle suscite, la parution de son deuxième roman (chez Penguin en Inde, Hamish Hamilton au Royaume-Uni et Knopf aux États-Unis) a valu à l’auteure un tweet menaçant (retiré depuis) d’un député du BJP [Parti du peuple indien], le parti nationaliste hindou au pouvoir : “Au lieu de lancer des pierres contre les Jeeps de l’armée”, a écrit Paresh Rawal, dans une allusion aux violentes manifestationsqui se déroulent depuis plusieurs semaines au Cachemire, “lapidez Arundhati Roy”.

 

Dans ce contexte pour le moins tendu, Open Magazine s’interroge : “Les gens de pouvoir sont habitués à être aimés ou détestés. Mais qu’en est-il des auteurs?” Face à ces attaques, Roy se comporte “comme le scarabée rhinocéros”, la créature “la plus résistante sur Terre”. Au cours des deux dernières décennies, observe le magazine Open, “elle n’a jamais abandonné aucun combat et ne s’est jamais dérobée devant l’ennemi”.

Un roman qui est aussi un “objet politique”

 

Il y a fort à parier que The Ministry of Utmost Happiness s’attirera “autant de génuflexions que de crachats, alors que l’ouvrage ne mérite ni les unes ni les autres”. Il ne sera sans doute “pas à la hauteur des attentes des fans” de l’écrivaine rebelle, tant celles-ci sont grandes. Mais il montre selon l’hebdomadaire (son journaliste a pu lire les épreuves avant sa parution) qu’Arundhati Roy incarne “une voix féroce et sans peur dans l’Inde d’aujourd’hui”.

 

Plaidoyer contre l’autorité et le pouvoir, ce livre est plus “un objet politique” qu’un véritable roman, affirme Open. Tel que le décrit The Guardian, il déploie une trame tentaculaire où l’on croise “une transexuelle de Delhi, un intouchable qui se fait passer pour un musulman, un insurgé au Cachemire, une membre de la rébellion maoïste du Bastar [un district de l’État du Chhattisgarh] et une femme révoltée qui kidnappe un bébé abandonné, pour ne citer que ces personnages”.

 

Autant d’histoires qui permettent à la romancière de traiter d’une impressionnante palette de sujets d’actualité, parmi lesquels l’intolérance qui traverse le sous-continent, l’opposition à un barrage sur le fleuve Narmada, les pogroms antimusulmans de 2002 au Gujarat [l’État d’origine du Premier ministre Narendra Modi] ou encore l’insurrection au Cachemire, le tout sur fond de montée du fondamentalisme hindou.

 

La force de la fiction

 

Dans une longue interview à Outlook, Arundhati Roy défend toutefois le caractère fictionnel de son livre, revendiquant le roman comme une arme politique :

 

“Au Cachemire par exemple, les reportages de journalistes ou les rapports sur les droits de l’homme ne disent pas vraiment la vérité sur ce qui se passe. Le roman est le seul moyen de dire, ou d’essayer de dire, ce que signifie vivre sous un régime militaire, ce que cela a comme impact sur l’esprit et les sentiments des gens.”

 

Et de conclure : “Un roman, c’est presque comme une prière. Il est composé de plusieurs couches qui ne sont pas destinées à être consommées, mais à dessiner un univers. The Ministry of Utmost Happiness devrait paraître en France, chez Gallimard, en 2018.

 

 

Merci à C.I.D.I.F

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