Un amour signé aux toilettes publiques (la nouvelle) – Sandira

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Traduit par Krishna Nagarathinam

 

Il y avait trop de monde dans le bus à destination de Surulipatti et les gens étaient entassés les uns sur les autres. Jusqu’à la descente, à la ville de Kambam, elle   avait eu l’impression d’être suivie, comme tous les jours, tout le long du trajet, par les mêmes yeux ; parmi la foule, c’est vrai, elle avait essayé de les retrouver ; ils se collaient à sa peau, mais la puanteur qui l’obsédait sans cesse l’avait empêchée de le faire. Malgré tout, elle finit par trouver « les yeux » et leur propriétaire : il s’agissait d’un jeune homme grand et mince ; dans le bus, il avait l’habitude de faire le pied de la grue, devant elle, partout où elle se tenait assise ou debout et il la regardait avec les yeux tout pleins d’amour. Pour éviter de révéler son odeur nauséabonde, à lui et aux autres, elle avait ajouté quelques fleurs de jasmin à ses cheveux. Cependant, le garçon parvint à sentir à la fois l’odeur de l’amour qui se cachait dans le cœur de la jeune fille et le parfum pérenne qui embaumait son corps de sorte que, n’ayant un jour pu maîtriser sa passion, il vint près d’elle et effleura ses jambes des siennes ; alors, par un geste réflexe et afin de lui offrir le moins de prise possible, elle dut se recroqueviller et se reculer.

 

Afin de se protéger du regard du jeune homme, elle ouvrit son cahier de kolam, qu’elle ne quittait jamais et écrivit son nom en grandes lettres ; voyant ce qu’elle venait d’écrire, il le lut à haute voix. Entendant cela, les passagers, autour d’eux, pensèrent d’abord qu’il avait appelé quelqu’un à l’extérieur, puis ils comprirent qu’il s’agissait d’elle, mais elle baissait la tête, comme si de rien n’était. À ce moment-là, le conducteur du bus, qui venait de se rendre compte qu’il y avait une différence entre le nombre de passagers et celui de tickets vendus, cria haut et fort :

– Qui n’a pas encore acheté de ticket ?

Ce cri strident lui fit réaliser la gravité de son oubli : bien évidemment, elle était l’un des passagers qui voyageait sans titre ! C’était un oubli involontaire, alors, un peu honteuse, elle demanda un ticket pour Kambam.

– Vous êtes dans quel monde ? On est déjà à Kambam ! répondit le conducteur, le visage furieux.

Elle fut obligée de faire passer le montant du ticket par le jeune homme et lorsqu’elle récupéra son ticket avec le reste de monnaie, elle sentit que ses doigts avaient enlacé les siens.  Le bus, comme d’habitude, s’arrêta en premier devant le poste de Police. Comme s’il avait attendu ce moment précis, le jeune homme murmura à son oreille :

– Je m’appelle Siva.

Il descendit du bus alors qu’il se remettait en mouvement et il partit en courant. Surrise par son comportement, elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il ait commencé à marcher normalement. Elle, comme toujours, descendit devant les toilettes publiques, juste avant la gare routière.

 

La chaise en fer sur laquelle elle était assise, était bien dégradée et ses pieds bougeaient légèrement. Elle se mit à l’aise en retirant son dos de la chaise chaque fois qu’elle avait mal, mais, dans son esprit, une sorte de dilemme ne cessait de la tarauder. Le temps de repos n’était pas suffisant… Pourtant, son cahier dont la couverture comportait une image de bébé, déchirée, était toujours là, pour qu’elle puisse faire des kolams sans tenir compte les points.  Que faisait-elle dans un endroit pareil, se dit-elle ? Toutes les sandales, ainsi que tous les pieds qui passaient devant elle ne laissaient qu’une odeur de toilettes publiques. Un chagrin intense monta en elle… alors qu’elle se demandait comment une jeune fille comme elle, à dix-huit ans, pouvait travailler comme caissière dans des toilettes publiques ?

 

Les attitudes du jeune homme lui procuraient aussi bien de la joie que de la peur. C’était, pour elle, le premier amour. Elle se demandait souvent, s’il apprenait son métier ainsi que le secret de son odeur désagréable, si son amour envers elle resterait inchangé ? Dans cette histoire, c’était lui qui avait tout fait pour qu’elle puisse tomber amoureuse. En outre, il n’y avait pas la moindre raison de penser qu’un homme, qui avait montré son amour et indiqué ne rien connaître d’elle, puisse la détester un jour.

 

Sa façon de lui parler, son regard sur elle, en descendant du bus, tout son amour manifesté à travers ses doigts, tout avait réussi à la convaincre. Son nom, à travers sa voix, continuait de résonner en elle et, exceptionnellement, elle remplit son cahier de kolams avec le nom de jeune homme ; ce jour-là, rien n’était revenu à son esprit car tout son cœur était rempli de la lumière de ses yeux.

Elle détestait prendre les pièces mouillées des utilisateurs. Avant, elle travaillait dans un magasin de photocopies et gagnait environ sept cents roupies indiennes, mais la moitié de cette somme était dépensée pour le transport. Un jour, le bailleur de ces toilettes publiques, qui n’habitait pas loin de chez elle, lui a proposé de la payer mille roupies, plus les frais de transport pour s’occuper de son établissement. Excitée par cette proposition, sa mère l’avait contrainte à le prendre ; par ailleurs, son patron la traitait bien à cause de son honnêteté.

Il s’agissait de toilettes publiques des femmes… Elle aurait pu se contenter de son travail, mais malheureusement ce n’était pas le cas : les propos indécents, les conduites obscènes des gens, surtout lorsqu’ils paient, étaient devenus de plus en plus dégoûtants. En outre, certains parmi eux tentaient de toucher ses mains… En conséquence, depuis un bon moment, dès qu’elle voyait des hommes, elle retirait ses mains et les essuyait sur sa jupe.

Elle se demandait ce que le jeune homme faisait comme travail. Sa manière chic de s’habiller lui faisait peur car cela prouvait qu’il exerçait un métier digne. Son amour pour elle n’était justifié que par deux raisons : d’abord son teint clair, et puis, ce jour-là, afin d’être bien assortie, elle portait un demi-sari de couleur noire ; en effet, depuis un certain temps, son demi-sari préféré était le noir ; la plupart des autres avaient perdu leur éclat ; seulement cinq d’entre eux étaient en bon état. Elle avait donc décidé de s’habiller avec ceux qui étaient corrects, d’ajouter sur ses cheveux longs quelques fleurs de jasmin, de porter des bracelets assortis à ses vêtements, d’éviter de porter son collier de cristal et de mettre à sa place un collier doré ; Par chance elle possédait une paire d’anneaux en or pour les oreilles, et ceci lui donnait satisfaction.

Notre jeune homme avait l’air d’avoir oublié le monde ; il était entré dans une salle de cinéma pour commencer son travail de poinçonneur, l’esprit plongé dans ses rêveries concernant la jeune fille… Il regrettait d’avoir quitté l’école tôt et de s’être enfui de son village : « Si j’avais suivi mes études au moins jusqu’au lycée, j’aurais pu décrocher une place correcte ! En plus, si cette jeune fille apprenait quel genre de travail je fais, son amour vers moi prendrait fin », se dit-il avec crainte. Il l’imaginait assise devant un ordinateur et travaillant à son rythme dans une salle climatisée, alors que lui, il travaillait dans une salle de cinéma, comme simple poinçonneur et son activité quotidienne était de laisser entrer les spectateurs, une fois leurs tickets contrôlés et poinçonnés.  Dans ces conditions, il était impensable de croire encore en l’amour de cette fille. Pourtant certains gestes d’elle : regards dans le vague, longs soupirs, anxiété au moment où il descend du bus… disent contraire. Il imagina une scène : il est à l’entrée de la salle, elle tend sa main vers lui, au bout des doigts un ticket d’entrée, non ! Il ne veut pas qu’un jour cette vision devienne réalité. Si cela arrivait, il ne la verrait plus jamais. Pour conquérir vraiment le cœur de cette jeune fille, il n’y avait que deux options devant lui : devenir l’administrateur de la salle, faute de quoi, il lui faudrait partir et trouver ailleurs un poste décent. Possédé par ce nouvel état d’esprit, dorénavant, à l’entrée, lorsqu’il validait les tickets, il évitait de regarder s’il s’agissait de jeunes filles.

Quant à elle, elle avait envie de suivre une formation d’informatique. La raison qui l’avait poussée à accepter ce job était la situation précaire de sa famille… Alors, en ce cas, comment apprendrait-elle l’informatique ? Au moins, si sa mère le lui permettait, elle pourrait reprendre son ancien emploi, malgré son maigre salaire… Mais celle-ci ne voulait pas en entendre parler. C’est le sort qui avait décidé de son affectation aux toilettes publiques.

Lui, de son côté, alla voir son patron et lui demanda une place de bureau, se plaignant de sa situation. Mais le patron, entendant sa plainte, se mit en colère et lui dit :

– Tu es bête ou quoi ? Tu n’as même pas eu le brevet, alors comment peux-tu croire à un tel destin ? Pour l’instant, fais ton travail correctement, et si tout va bien, un jour je te mettrai au guichet.

Ayant compris ce qu’il voulait dire par là, notre « héros » retourna à son poste habituel.

Or, tous deux, depuis quelque temps, parvenaient à prendre toujours le même bus, à s’habiller bien afin d’attirer l’attention de l’autre. Ces voyages permettaient aux amoureux de prendre conscience de leurs envies. Comment franchir l’étape suivante ? Cette question leur taraudait l’esprit. Tout comme lui, elle voulait le suivre et comprendre un peu plus sur lui, mais elle n’osait pas.

Ce jour-là, une fuite à l’entrée des toilettes publique laissa déborder l’eau et une partie, ruisselant sur le sol, fit se lever les pieds de la jeune fille qui était assise sur la chaise. Comme d’habitude, elle était en train de griffonner sur son cahier. Soudain, un individu qui passa devant elle, attira son attention ; cet intrus lui donna des frissons et la força à penser que cette odeur horrible des toilettes publiques pourrait provoquer une tempête dans sa vie.

Chez le jeune homme, les déchets commençaient à s’accumuler au fond de son cœur, s’équilibrant avec ceux qui venaient d’être rejetés par le corps. Sur le mur des toilettes, il y avait toutes sortes d’images et de mots obscènes. Or le seul fait qu’elle aussi avait dû les lire lui donna nausées et vomissements. Il sortit de sa poche les pièces de monnaie pour payer ; ces pièces lui rappelèrent la scène avec le décor de bus, dont elle, lui et conducteur étaient les acteurs principaux ; dans ce scénario, il ne rendait jamais les pièces sans toucher les doigts de la jeune fille. « Mais cette fois-ci, elles auraient une toute autre valeur », murmura-t-il. Quand il avança lentement vers la jeune fille, elle attendit la suite avec impatience.

Il était devant elle, donna les pièces qu’il devait, sans lui toucher les doigts. Elle, jouant son rôle de caissière, prit et mit les pièces dans son sac, comme le ferait un robot. Lui, il s’en alla, sans dire un seul mot comme tant d’autres utilisateurs, laissant s’effacer ses traces de pieds sur le sol des toilettes publiques.

Le bus pour Kambam et son conducteur sont toujours là, mais il manque tout de même quelques passagers importants.

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