Archives Mensuelles: avril 2019

À ‘Elle’, qui m’apprend le passé

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Les hommes et les femmes attendent d’entreprendre un voyage long et pénible. Eux aussi, comme moi, devaient  être fatigués de leurs chemins habituels, des visages qu’ils croisaient tous les jours, des voix facilement reconnaissables et ils cherchaient donc de nouveaux trajets, de nouveaux visages ou de nouvelles voix. Bien que mon point de départ présentât évidemment une similitude avec celui d’autres voyageurs, ma destination n’était pas la même. J’embarquerais en effet, comme eux, à Los Angeles, USA, mais je débarquerais à Chennai, en Inde.

Deux heures plus tôt, j’avais pris un taxi à Pasadena en Californie, pour arriver à l’aéroport. Selon notre planification de la veille, mon amie Jessica devait m’accompagner jusqu’à l’aéroport et me dire au revoir, mais malheureusement la visite surprise de son oncle l’avait empêchée de le faire. J’avais également décliné la bonne volonté d’une amie de Jessica qui avait voulu la remplacer. J’étais donc partie seule dans un taxi.

Sur le chemin, le chauffeur, un Afro-Américain, entama un dialogue ; cela pouvait être une manière de mettre son client à l’aise, mais je n’en étais pas certaineDes questions de routine portant sur mon pays d’origine, le racisme en France, le but de mon voyage aux États-Unis, etc.  Malgré le fait que j’avais l’esprit fermé et toute mon attention portée sur le compteur de taxi, je lui répondis calmement.

En effet, depuis un certain temps, j’étais obligée de regarder à la dépense ; c’est pourquoi toute mon attention était fixée sur le compteur du taxi, qui courait comme Usain Bolt ! En conséquence, à l’arrivée à l’aéroport, j’aurais dû payer plus que ce à quoi je m’attendais.

Dix minutes plus tard, j’étais devant le guichet de la Lufthansa. Après avoir enregistré ma valise, j’allai à la porte numéro 26 qui s’occupait des passagers de Frankfurt. L’horaire de l’avion et la destination inscrits sur le panneau d’affichage me rassurèrent, mais l’absence de personnel au guichet me poussa à promener mes yeux à la recherche d’un siège vacant pour attendre mon tour comme beaucoup de voyageurs.  Une fois assise, j’ai envoyé un SMS à Jessica pour l’informer que tout s’était bien passé.

Juste devant moi, assis, un homme d’un certain âge, dont la tête paraissait en fer forgé, me regardait sans relâche ; néanmoins, c’était un visage inoubliable. Je regardai tout autour de moi. Sauf quelques Européens ici et là, la plupart des passagers étaient Indiens. “Il faudra attendre au moins une demi-heure avant d’être appelé au guichet ”, pensai-je. Pour tuer l’ennui, je portai mon attention sur les voyageurs et les dévisageai : leurs habits, leurs voix, leurs langues, les expressions de leurs visages, leurs yeux et leurs quêtes. Lors de cette opération de curiosité, une famille sikh transportée par véhicule électrique, me fit réfléchir : “Étaient-ils venus de l’Inde ou y rentraient-ils ?” me demandai-je.  À part quelques exceptions, les plus nombreux des Indiens me paraissaient occidentalisés. Ils avaient tous soit un smartphone soit un iPad dans leurs mains. Et ils se tortillaient, étiraient les jambes, ouvraient la fermeture de leurs sacs, fouillaient leurs nez, papotaient, s’écoutaient parler, se riaient de quelqu’un et regardaient tout ce qui bougeait.

— Excusez-moi, y a-t-il quelqu’un sur ce siège ?

Frappée par la question, je me retournai. “La voix ! C’est la sienne ! Celle de la fille qui me poursuit nuit et jour”, me dis-je, mais non, contrairement à ce que je pensais, ce n’était qu’un homme, d’à peu près mon âge. Je levai la tête et je vis son visage . La demande avait été formulée avec une certaine déférence et avec un accent espagnol. Il était grand, avait environ trente ans, portait une chemise à damier noir et blanc et des jeans en denim Levy. La partie exposée de son corps était couverte de toutes sortes de tatouages : le diable, Bouddha, un aigle, un cœur avec une flèche, un poignard, etc. Il avait les cheveux noirs et brillants et une barbe finement taillée. Autour du cou, qu’il avait long, on voyait une écharpe sale en coton. Bref, on aurait pu dire de lui qu’il était le genre d’homme qu’on pourrait croiser dans un club peu recommandable.

Enlevant mon sac d’ordinateur du siège, je lui dis qu’il pouvait s’asseoir. Il me remercia en ajoutant une excuse avec modestie pour m’avoir importunée et il s’installa tout en se présentant comme étant Fernando Rodrigo, originaire d’Espagne. Au moment de nous serrer la main, je ne manquai pas de lui dire mon nom et mon pays d’origine. D’ailleurs, le fait qu’il ait branché d’emblée son téléphone portable à la prise du côté de mon siège m’avait fait comprendre que c’était son téléphone déchargé qui l’avait forcé à s’asseoir à côté de moi.

—  Ne vous excusez pas de m’avoir demandé cela ! Ai-je le droit de vous empêcher de le faire ? À vrai dire, assise seule sans parler à quelqu’un, ça m’ennuie. Bon, vous descendez à Chennai
—  En effet, c’est bien cela, mais ma destination finale est Pondichéry.

— Quelle surprise ! Je ne m’attendais pas à ça ! Moi aussi je vais à Pondichéry. En fait, je retourne en Inde après avoir passé quelques jours aux États-Unis pour voir mon amie. À Pondichéry, j’ai un devoir à accomplir… Je rentrerai dans mon pays, en France, après. Mais je ne sais pas quand

— C’est vrai ? Mon histoire est plus ou moins la même. Pour l’instant, je ne sais pas quand je rentrerai…  Malgré tout, je suis certain que mon séjour ne sera pas long. En plus, je ne pense pas que je puisse prolonger mon visa.

—  Si vous avez envie de partager avec moi l’objet de votre voyage, je suis prête à vous écouter, lui répondis-je avec enthousiasme.

Devant ma demande, ses yeux s’étaient légèrement tournés vers les ailes de son nez et s’étaient braqués sur moi quelques instants. Comme je comprenais mal son jeu de regard, tout en restant prudente et en affichant sur mon visage une expression de regret, je lui dis :

—  Si vous ne voulez pas m’en parler, je n’insiste pas !

—  Une petite minute ! Après le chargement de mon téléphone, je reviens vers vous…

Et disant cela, il se tourna vers la prise électrique. Moi, je me mis à tripoter mon portable mais, contrairement à ce que j’attendais, sans tarder, il m’adressa à nouveau la parole :

—   Le but de mon voyage est de retrouver mon père que je n’ai pas vu depuis ma naissance, c’est tout. Bon ! Est-il possible de vous croiser à Pondichéry ?

—  Pourquoi pas ? C’est une petite ville, alors on a de fortes chances de se rencontrer, soit au bord de la mer, soit dans la rue Nehru, faute de quoi nous nous verrons peut-être dans un des restaurants de la ville blanche.

Au moment où j’entendais “merveilleux” et “gracias señorita” de la part de mon compagnon de voyage, on nous appela pour l’embarquement. Alors que nous allions vers le comptoir, quelqu’un essaya de me dépasser : il s’agissait de la fille qui me suivait tout le temps.

 

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Au moment où le héros du film indien allait chanter, en laissant son bras avancer librement vers la taille de l’héroïne, l’écran de la télévision de l’avion s’éteignit, transformant la scène en un petit point noir. Puis la lumière s’alluma et se répandit soudainement.  Une voix rauque et monotone se fit entendre, espérant que notre voyage avait été agréable et nous annonça l’heure locale et la température extérieure. Les cheveux défaits, les tenues froissées, murmurant des “On n’a rien oublié ?”, les passagers se levèrent enfin, tapotant une deuxième fois les coffres à bagages et le siège.  Une femme corpulente d’âge mûr s’appuyait d’une manière insolite sur le dos de son siège, tout en étirant et secouant ses jambes et ses bras. Des mères éveillaient leurs enfants ensommeillés. À l’extérieur, l’aéroport de Chennai me semblait paresseux. Quelques passagers qui s’étaient hâtés pour sortir étaient déjà dans la file d’attente.

Je la revis. Elle était debout, habillée d’un T-shirt blanc, d’un pantalon jeans de couleur bleue et chaussée de baskets. En revanche, je ne vis pas la personne espagnole avec qui j’avais échangé quelques mots à l’aéroport de Los Angeles. Cette fille dont je vous en parle n’était personne d’autre que celle qui me suivait de jour comme de nuit et si j’acceptais son argument tel quel, elle était donc une partie de moi-même et moi une partie d’elle. Je ne voyais que son dos, mais il ne présentait aucun signe de précipitation. Elle tourna la tête, comme si elle voulait voir une dernière fois tous ses compagnons de voyage. Je lui souris mais elle m’ignora. Comme tous les voyageurs, moi aussi je m’avançai vers la sortie. Pourtant une voix dans ma tête me dit qu’il fallait attendre quelques minutes encore.

Malgré le fait qu’elle se fasse passer pour moi, j’aurais pu la considérer comme n’importe qui d’autre. Tous ceux qui étaient nés autour de moi et façonnés par la société étaient les autres pour moi. Parmi les voyageuses devant moi, peut-être y avait-il une mère, une sœur, une tante et, en même temps, elles pouvaient être un médecin, un professeur ou tout simplement une employée de bureau ? Ainsi, toutes pouvaient être à la fois un individu et une bonne citoyenne comme le voulait la vie humaine. Toutes ces femmes pouvaient également ressentir comme moi de la colère et de la joie ; du mépris et de l’amour ; la faim et des renvois aigres. Cependant, ce que je ne comprenais pas, c’était pourquoi elle seule m’intéressait particulièrement au milieu des voyageuses. Étais-je plus présente en elle que les autres ? Elle, comme moi, étions-nous si proches à la fois mentalement et physiquement ? Ou bien mon intérêt pour elle venait-il de la lueur  de la vengeance dans ses yeux ? De son regard qui  ressemblait à celui du chat dont le cri nocturne est indifférent à la nuit et au froid ? Je ne sais pas. La file d’attente avançait, c’était mon tour. Je me mis à marcher en voyant qu’elle me devançait. Quelques minutes plus tard, elle était devant l’officier de la douane et présentait ses papiers ;  je fis de même. Alors que je chargeais mes bagages sur un chariot, depuis le tapis roulant, elle passa avec le sien devant moi sans un mot.

 

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Il était quatre heures du matin lorsque mon taxi arriva à Pondichéry. J’admirai les spectacles qui contribuaient à la féerie de l’aube : les hommes avec les torses recouverts de draps, sirotant du thé dans un stand de thé ; les gens traversant la rue tranquillement avec leur gamelle en main sans se rendre compte des risques qu’ils couraient ; les jeunes femmes tamoules en churidar répandant de l’eau mélangée à de la bouse ; un fermier allant en charrette au marché ; une vache aux grosses mamelles marchant lentement le dos courbé… Je suis arrivée enfin à l’hôtel où j’avais réservé ma chambre pour le séjour. À ma grande surprise, alors que j’étais en train de faire le check-in et de recevoir la clé à la réception, la fille dont je vous ai parlé passa devant moi. Je pris l’ascenseur, atteignis le deuxième étage et ouvris la porte numéro 7… Voulez-vous savoir qui m’attendait avec un grand sourire, c’était elle !

……A suivre

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À Elle, qui m’apprend le passé (le roman)

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அட்டை இறந்த காலம்

Chers amis,

Voici le premier chapitre de mon nouveau roman tamoul, qui vient de sortir en janvier de cette année. Vous retrouverez ici même  les chapitres suivants selon le rythme de ma traduction.

Il y a un an, Bavani, l’avatar de Mata-Hari mon premier roman en langue française Bavâni , l''avatar de Mata hari couverture Finaleest sorti, mais peu connu encore. Néanmoins, sans perdre courage, avec un espoir que les efforts seront récompensés  un jour à leur juste valeur, je continue à travailler.

J’accueille avec gratitude votre soutien et votre amitié.

 

Affectueusement

Na.Krishna


 

                                           À Elle, qui m’apprend le passé (le roman)

– Krishna NAGARATHINAM

 

« On juge des choses présentes par le passé. »

 

– 1-

 

25 mai 2018. Lieu : États-Unis d’Amérique, Californie, Aéroport de Los Angeles, Terminal 2, porte numéro 26. En milieu d’après-midi.

— Que penses-tu faire ? C’était la deuxième fois qu’elle me posait cette question.

Elle n’était probablement pas loin de moi. Ayant choisi un espace idéal et gardé une distance appropriée afin de bien l’entendre, elle me posa cette question, simple et directe et la réponse ne nécessitait pas beaucoup de réflexion. Si elle portait sur la “Vérité”, cela prendrait-il du temps pour répondre ? Peu importe. Ce qui me  préoccupait, c’était le ton de la question et sa nature, en quelque sorte comparables aux flèches venant de nulle part qui ciblent des cerfs affectueux broutant tranquillement dans une forêt ; voilà mon véritable dilemme. Elle me dit que j’essayais de l’ignorer. Mais en faisant la sourde oreille, elle répéta avec une ardeur renouvelée que nous, elle et moi, étions la même personne, ajoutant un petit détail pour préciser qu’elle en était le début et moi, la fin. C’est-à-dire qu’elle était Meera-1 et moi, Meera-2. Quelle ténacité !

 

Aujourd’hui, si je retrace mon passé, il est hallucinant !  Il est vrai que jusqu’à présent j’avais passé ma vie, même au grand jour, à rechercher l’obscurité et le brouillard au lieu de la lumière du jour et de l’air pur. Pourtant, malgré mon jeune âge, j’avais appris davantage de la vie en marchant sur des gravats et des éclats de verre. Bien que ma naissance ressemble à beaucoup d’autres, je suis sûr que ma mort sera différente ; ma vie ne se terminera pas par une perte de mémoire et elle ne me laissera déféquer sans m’en rendre compte ou respirant bruyamment à pleins poumons ; enfin, le toucher n’est absolument pas un moyen pour moi de reconnaître mes proches. Cette nuit-là, j’étais profondément endormie dans une maison d’hôtes à Auroville, près de Pondichéry, dans le sud de l’Inde. Au milieu de la nuit, je me réveillai avec la voix de la fille une fois encore, et qui me surprenait depuis un certain temps. Sans raison valable, pourtant je la suivis.

 

Après une longue marche, je me retrouvai seule dans une forêt dense, sombre et profonde. Je ne voyais pas les nids d’abeilles et n’entendais pas leur bourdonnement autre part. Croyez-moi, il n’y avait pas de bruits d’oiseaux comme ceux des pélicans, des bécasseaux, des hérons, des flamants roses présentés par Madhavan au lac Usutéri à Pondichéry, ou les oiseaux que j’avais eu l’occasion de voir à Auroville, moineaux, merles des Indes, tourterelles, perroquets ou pics. Où étaient-ils allés ? Je me le demandais… Devant moi se trouvait une butte et, en poussant les buissons sur le côté, je montai plus haut et regardai : c’était horrible ! Même aujourd’hui la scène me reste dans la mémoire comme une nature morte. En me la rappelant aujourd’hui, je maîtrise si peu mes nerfs que je frissonne et tremble. À l’endroit où mes yeux s’étaient posés, je voyais un fleuve tel un être cloué au lit, l’eau stagnait, couverte de mousse et d’algues. Au bord, des corps épars de paons… Je descendis comme une folle, le cœur battant, je les saisis les uns après les autres pour savoir s’ils étaient encore en vie et je compris qu’ils n’étaient rien d’autre que des carcasses. C’est exactement à ce moment-là que je sentis un souffle sur mon cou. Je tournai la tête, devant mon visage, il y avait une femme qui m’effleurait. Deux seins semblables aux miens me touchaient. Elle essaya de m’attraper, je me servis de toute ma force pour l’écarter, mais mes mains pivotèrent dans le vide. Il n’y avait personne. Tout à coup, une voix s’adressa à moi sur un ton assuré :

 

— N’aie pas peur ! Je suis la même fille que celle qui t’a parlé l’autre jour. Tu ne peux pas tolérer la mort prématurée des oiseaux, je comprends ta souffrance. Dans le monde d’aujourd’hui, toutes les personnes touchées par cette tragédie sont innocentes. Nous ne chassons que le bien en laissant le mal prospérer. Viens, on va réécrire les règles de la chasse, m’expliqua-t-elle.

 

— Quelle qu’en soit la raison, la chasse est une action injuste, non ? lui demandai-je.

— S’il y a un risque de perdre tous les cerfs, chasser deux ou trois tigres est raisonnable. Même les paons et les perroquets doivent avoir des canines pour déchirer les animaux sauvages. Nous savons l’importance de chasser la guerre par la paix et l’hostilité par l’amitié, eh bien notre chasse est identique.

 

Après cette réponse claire et satisfaisante, je dormis comme un bébé.

 

Le jour s’était levé. Je ne me souviens plus des traits du visage qui étaient apparus dans mon rêve, mais la voix douce, modulée, et l’explication qu’elle m’avait donnée me firent réfléchir. Je pensais que la relation entre la voix et moi était terminée et qu’il n’y avait aucune raison de continuer… Mais c’était un premier maillon d’une longue chaîne. Si cette voix était telle que celle que l’on entend dans la bouche de certaines personnes, on pouvait la suivre ou bien l’ignorer selon la manière dont on regarde son propriétaire. Or c’était une voix que j’entendais souvent dans ma tête, une sorte d’interrogatoire constant.

 

Tout avait commencé quelques semaines plus tôt dans un restaurant du centre d’accueil d’Auroville à Pondichéry, dans le sud de l’Inde. C’était la fin de l’après-midi, j’étais sous le choc après la disparition soudaine et incompréhensible de mon amie intime, l’Américaine Jessica. J’attendais l’arrivée du thé vert que j’avais commandé il y avait quelques minutes. En face de moi, derrière la table, j’avais l’impression que la chaise bougeait et que quelqu’un s’était assis, mais je ne pouvais voir personne. Après quelques secondes : “- Que t’est-il arrivé ? Pourquoi as-tu une mine de déterrée ?”, me demanda-t-on. La voix était une imitation de la mienne. La conversation entre elle et moi avait commencé comme ça. Je cherchai du regard la fille qui me parlait… Personne… Sauf une image abstraite dessinée par sa voix. Mes yeux parcoururent toutes les tables, il n’y avait toujours personne. Alors que je me dirigeais vers l’origine de la question en demandant : “Qui est-ce ?”, la réponse fut ferme : “Moi ? Je ne suis rien d’autre que toi. En d’autres termes, je suis l’ombre de ton passé”.

 

Êtes-vous confus ? C’est possible. Moi aussi j’étais confuse ce jour-là. Même aujourd’hui, je ne suis pas encore complètement rétablie. Je ne sais pas si ce “moi” d’aujourd’hui est le résultat de mon karma du passé, comme l’hindouisme le définit, mais la voix insistait sur le fait que mon “moi” du présent était l’unité de tous mes “moi du passé”. Chaque jour, à l’aube, je pense que je suis une nouvelle venue, libre de mes jours d’hier. D’un autre côté, tous ceux qui sont autour de moi, comme l’affirme la voix, s’empressent de me renvoyer à l’époque d’hier. Dans ce contexte, comme beaucoup d’entre nous, je suis aussi une prisonnière du passé. Alors, comment puis-je quitter mon passé ?

 

—  Disparais ! Pourquoi es-tu derrière moi tout le temps ? demandai-je avec une certaine nervosité.

 

— C’est mon devoir, dit-elle en ajoutant : je devais te le faire comprendre autrement. C’est ma faute. Voici ma question : que cherches-tu ? Réponds-moi s’il te plaît !

 

Cette nouvelle approche, un genou posé à terre, me toucha beaucoup et je dis calmement :

 

— Bref, j’ai compris que le succès de ton devoir dépend de moi. Si tel est le cas, tu aurais dû poser cette question différemment. Ainsi, nous aurions pu éviter de perdre du temps inutilement et à ce stade, nous aurions pu nous trouver dans la bonne direction.

 

— D’accord, j’accepte ton conseil et pose la question autrement :   qu’est-ce qui ne va pas maintenant ? Que cherches-tu ?

 

— Je ne le sais pas exactement, même si je crois chercher quelque chose depuis quelques jours.

 

—  Crois-tu que l’on puisse chercher sans motif apparent ? Es-tu certaine de le trouver ? me demanda-t-elle soudain dans un éclat de rire.

 

Je ne m’attendais pas à ce que sa voix puisse mettre à nu ma stupidité.  J’avais un peu honte. La défaite m’avait coupé la voix. En imaginant que la jeune fille était devant moi, je restai quelques secondes la tête baissée. Cependant, ne voulant pas cacher mes sentiments, je répliquai brutalement en fuyant ses yeux :

 

— À ton avis, pourquoi on se lève, on change de tenue, on marche, on attend un bus, on participe à des concours de recrutement, on veut postuler pour des emplois ?  S’il est certain que nous ne trouverons rien à la fin, nous pourrions vivre comme de gentils animaux, broutant de l’herbe ou comme des animaux sauvages dévorant nos concitoyens. Et un jour nous mourrions, après les avoir bien ruminés. Je ne recherche pas ce que j’ai perdu mais ce qui m’a été volé et la personne qui l’a fait. Tout en agitant le bassin de ma mémoire, je veux attraper le crocodile et le jeter sur le rivage et le lyncher.

— Enfin, tu viens là où je t’attends ! Mais il faudra faire attention à attraper ce crocodile, sinon l’aventure se terminera mal !

Je n’avais pas bien compris son avertissement. En même temps, cela ne pouvait pas non plus être ignoré, car c’était une voix que j’entendais régulièrement au fond de ma tête depuis quelques semaines. Cela ressemblait à ma propre voix et je sentais que la locutrice n’était autre que moi.

….à suivre

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