à ‘Elle’ qui m’apprend le Passé

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Un jour, je suis allée avec ma mère boulevard de la Villette, près de La Chapelle. Je me souviens encore aujourd’hui de ce que je vis ce jour-là : un bon nombre de tentes aux couleurs très variées, une centaine d’immigrés, hommes et femmes, de toutes races, de toutes ethnies. La plupart d’entre eux étaient des jeunes. Parmi ces personnes, je remarquai un jeune Africain qui rompait un pain rassis et le mangeait ; autour de lui, quelques pigeons tentaient d’en récupérer des miettes.

 

— C’est triste de le voir, ai-je murmuré, manifestant mon empathie vers lui.

 

— Désolée, ma chérie, pour ces gens-là, c’est déjà un festin ! répondit ma mère d’un ton sec de bourgeoise.

 

Au même moment, j’éprouvai l’envie de revoir ce jeune homme, tôt ou tard, pour deux raisons : premièrement, je n’aimais pas la manière de voir les choses de ma mère ; deuxièmement, son projet de quitter Louis et de vivre avec quelqu’un d’autre était inadmissible.

 

Le lendemain matin, quand je me suis présentée boulevard de la Villette, il était déjà neuf heures. Il y avait beaucoup de nouveaux visages. Je décidai de me renseigner sur lui, m’appuyant sur les visages que j’avais croisés la veille… Mais comment ? Avec quels éléments ? L’absence de renseignements précis suscitait en moi une grande confusion. Je pourrais toujours donner une taille appropriée et ajouter l’expression “jeune Africain”, mais c’était une simple information applicable à beaucoup d’autres gens ici. Je tentai de le chercher de mon mieux, lui attribuant une corpulence raisonnable par rapport à la base de données que je possédais.  Mais personne ne me manifesta sa faveur. Après une errance désespérée, un jeune s’approcha de moi, me disant qu’il serait disponible pour vingt euros et un repas du soir.

 

— Je ne suis pas venue pour cela, lui répondis-je.

 

Au même moment, un homme vint vers moi et me dit que le jeune allait partir pour un travail au noir, qu’il reviendrait le soir et il me promit de le retenir à son retour si je lui donnais quelques pièces.

Il tint parole et je pus voir le jeune Africain le soir même.

 

Les deux jours suivants, je les passai avec lui et avec d’autres immigrés.  Pendant la journée, me joignant à une association caritative, je distribuais des chaussures, des vêtements et de la nourriture collectés et le soir, je passais tout mon temps avec les femmes. Le troisième jour l’attitude du jeune Africain me poussa à agir autrement. En effet, je compris que dès qu’il trouverait une occasion, il tenterait d’effleurer mon corps ici et là de la main.  De façon claire et nette, je lui dis que je n’étais pas la femme qu’il croyait et, en entendant cela, son visage devint un masque grimaçant. Puis on se mit à discuter. Il m’avait fallu trois jours pour réaliser que ma pitié pour lui n’était rien d’autre que ma colère contre ma mère.

Partagée entre ma compassion pour son état — il avait quitté, comme on se déshabille, sa maison natale, sa patrie, sa famille, ses proches, ses camarades de classe, ceux qui avaient joué avec lui pendant les récréations ou nagé dans un fleuve ou une mer, il avait tout laissé derrière lui à la merci du temps, croyant à la bonne foi du passeur, pour voyager et arriver dans un nouveau pays — et ma colère contre sa conduite indécente de me demander de l’argent pour de la cocaïne et de la bière, c’est lui qui gagna. Je restai deux jours avec lui, pourtant ni lui, ni moi, nous ne voulions pas nous connaître mutuellement. Quoi qu’il en soit, j’allais devoir lui dire au revoir avant de partir… Mais malgré mon attente, il ne revint pas de son travail clandestin. Il était déjà 20 heures. Je savais comment ma mère m’accueillerait. Il était temps de partir, alors je commençai à marcher vers la station de métro.

 

– à suivre

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