A ‘Elle’ qui m’apprend le passé (Auroville) – Krishna NAGARATHINAM

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Exactement deux semaines plus tard, le 18 novembre 2017, après un voyage de douze heures, je descendais à l’aéroport de Chennai, en Inde. C’était vraiment une expérience nouvelle pour moi d’attendre en tant qu’étrangère la permission des douanes indiennes pour entrer en Inde. À l’aéroport, j’étais la seule qui semblait différente des autres à tous égards, tandis qu’en Europe, ce n’était pas étonnant de me voir parmi les gens de différents horizons, de différentes nationalités et de différentes cultures.

 

Avant de sortir de l’aéroport, j’avais changé deux cents euros contre des roupies indiennes pour faire face aux dépenses immédiates. La fin de l’après-midi montrait le visage pâle et fatigué de l’Inde. Je cherchai mon chauffeur parmi les visages de ceux qui s’appuyaient contre la barrière de sortie et balayaient des yeux les passagers qui sortaient pour retrouver leurs proches. J’avais demandé que l’on m’envoie un taxi à la maison d’accueil d’Auroville où j’avais réservé une chambre pour mon séjour. J’avais donc sur moi toutes les informations relatives au taxi et à son chauffeur. Pourtant, j’avais du mal à retenir le nom de ce dernier. Au bout du passage, un homme d’un certain âge, vêtu de blanc, m’attendait avec une pancarte portant les mots : « Meera – France ».  Je compris qu’il s’agissait de mon chauffeur, mais me rappeler son nom n’allait pas être une chose facile. En minimisant ce petit souci, je tendis la main et me présentai à lui. Il me demanda d’attendre et il alla chercher son véhicule. Mon apparence étrangère et le fait de rester là, seule, attirèrent les chauffeurs de taxi qui se trouvaient là. Ils me cernèrent et me proposèrent leur service. Heureusement, mon chauffeur était revenu avec son véhicule.

 

Dès qu’on fut sortis l’aéroport, la voiture passa à la vitesse supérieure. C’était une voie rapide, mais elle ne disposait ni de feux de signalisation ni de police pour contrôler le trafic. Le soleil tapait fort, un nuage de poussière nous enveloppait également. Comme des petits enfants, tout le monde s’amusait à donner des coups de klaxon brefs et répétitifs. Je demandai au chauffeur d’arrêter, de mettre le climatiseur en marche. Le téléphone portable dans ma main affichait l’heure européenne. À ma demande, le chauffeur me donna l’heure de notre arrivée à Pondichéry, laquelle, selon lui, serait autour de 20 heures. Après deux heures et demie de route, notre taxi quitta la voie rapide, tourna vers le sud-est à 90 degrés en direction du golfe du Bengale. Tout ce que j’avais vu, entendu, senti : hommes, véhicules de toutes sortes, boutiques, sons, odeurs… s’éteignirent subitement. La route non pavée, non goudronnée faisait retentir le grincement des roues. La couverture dense des arbres et des arbustes des deux côtés de la route ne cessait de m’angoisser. Quelques mauvaises scènes de cinéma passaient dans ma tête. Je me demandais (même ?) si je pouvais avoir confiance en mon chauffeur…

 

— Monsieur, est-ce que nous sommes sur la bonne route ? lui dis-je.

 

— Ne vous inquiétez pas, Madame, nous sommes presque arrivés. Dans quelques instants, on sera chez votre hôte.

 

Mais la réponse du chauffeur n’avait pas réussi à me convaincre car la route se prolongeait indéfiniment. J’avais un doute quant à la vie humaine en cet endroit. Comme si on voulait me répondre, j’aperçus un Européen, vêtu d’un dhoti à moitié replié, d’une chemise légère et portant un turban sur la tête, qui conduisait un deux-roues avec sa femme, assise derrière lui, son nourrisson dans les bras, laissant l’extrémité de son sari flotter dans l’air. Ensuite, je vis deux voitures qui venaient en sens inverse. Alors que j’étais immergée dans cet environnement étrange, le taxi s’arrêta devant une maison dont le toit était fait de chaume, encadrée d’une clôture vivante, faite d’arbres et d’arbustes.

 

L’arrêt du moteur de notre taxi fit sortir la femme de la maison. Je compris tout de suite qu’elle était l’hôtesse de la maison et que c’était avec elle que j’allais passer mon séjour. J’appris qu’elle s’appelait Devagui une fois que nous nous fûmes serré la main. La maison d’accueil, qui ressemblait à une conque, se trouvait à quelques mètres de la barrière. Ladite ‘maison’, comme je vous l’ai déjà dit, était construite avec des murs de briques et un toit de chaume.  À l’entrée, de part et d’autre, des lianes de jasmin remplissaient la charpente du palissage. Guidée par la lumière, je m’avançai vers la porte d’entrée. Le mari de Devagui, l’hôtesse, m’attendait en tee-shirt et en bermuda, patiemment, près des marches qui menaient au premier étage.

 

—  Hi, I’m Albert ! se présenta-t-il, me tendant la main et me posant une question sur mon long et fatigant voyage.

 

Ma réponse prudente : « Tout s’est bien passé jusqu’ici ! » fit rire le couple. Le mari poursuivit en disant que ma chambre se trouvait à l’étage et qu’après une douche chaude, je pourrais descendre pour le dîner. La clé de ma chambre était passée de la main de M. Albert à la main du chauffeur de taxi. Entre-temps, celui-ci avait dû également aller chercher ma valise dans la voiture. Deux minutes plus tard, comme quelqu’un connaissant bien de telles pratiques, le chauffeur, la valise dans une main, la clé dans l’autre, grimpa les marches et ouvrit la porte. Posant la valise par terre, il me dit « au revoir » tout en se grattant l’arrière de la tête. Ayant compris le sens de son geste, j’ouvris mon sac et lui donnai 100 roupies. Il semblait hésitant. Je lui demandai :

 

— Le pourboire ne suffit pas ?

 

La réponse fut immédiate :

 

— Non, Madame, vous avez tort ! Je dois vous mettre en garde contre le risque que vous courez en séjournant dans cette maison… voilà mon intention.

 

La phrase à peine terminée, il redescendit comme une flèche et disparut. Pendant deux ou trois minutes, je restai en état de choc, sans comprendre le sens de son avertissement. Heureusement, les activités qui m’attendaient firent la rupture avec cette mise en garde du chauffeur.

 

Une fois la valise posée, je commençai à détailler la chambre. C’était une petite pièce largement suffisante pour une personne. Au pied du lit, il y avait une grande fenêtre constituée de quatre panneaux.  À droite, sur le mur, dans un cadre, on voyait le couple spirituel : Sri Aurobindo et son amie européenne de ses derniers jours. La Dame – telle que je l’avais déjà vue à Paris sur la couverture du livret offert par la femme de métro, la chevelure d’or ondulée et courte et recouverte d’une mousseline – essayait en vain de sourire.  Son visage présentait des rides et des ridules en signe de vieillissement. En revanche, lui, présentait un visage ferme, portant moustaches et barbe longue et blanche se répandant sur son torse, lui cachant le cou. Sous le cadre, se trouvaient une table et une chaise en bois et sur la table, il y avait un réveil, quelques bougies de cire, du papier à lettres fait main, et un stylo. Je remarquai aussi un pot en terracotta pour de l’eau potable et un verre en inox. Avec une satisfaction totale, j’ouvris la fenêtre. Une légère brise m’embrassa le visage, mêlée au parfum des plantes et des arbres.

 

— Mademoiselle Mira, voulez-vous descendre ?

Devagui m’appelait pour le repas.

 

— Je n’en ai que pour une minute !

 

Croyant qu’elle aurait pu entendre cela, j’ouvris ma valise… Je n’arrivais pas à choisir la tenue appropriée pour partager le premier dîner avec le couple. Je suis donc descendue en ayant gardé mes habits de voyage, avec une bouteille de vin à la main.

 

Le couple m’attendait à la table, un sourire aux lèvres ; elle était au centre du salon et ressortait sur le fond blanc des murs. Je m’assis en tirant une chaise, en face d’eux, et donnai la bouteille à Devagui avec quelques mots de compliments.

 

Monsieur Albert saisit la bouteille avant que sa femme ne la prenne…

 

— Oh, that’s great !  Ça fait des mois que je n’ai pas bu de vin français, un grand merci à vous !  Au fait, nous sommes végétariens, j’espère que cela ne vous posera pas de problème, me dit-il dans un éclat de rire.

 

— En fait, c’est déjà beaucoup. Mon idée était de prendre juste quelques biscuits ce soir, rien de plus. Votre dîner est un festin pour moi !

 

— Le premier jour, on a coutume de prendre le repas avec nos invités. À partir de demain, vous devrez manger à l’extérieur.

 

Ce furent les mots de Devagui, toujours le sourire aux lèvres. Ils me servirent des chapatis et des lentilles. La fatigue de mon voyage m’empêcha de rester et bavarder longtemps avec eux. Après leur avoir souhaité une bonne nuit, je montai me coucher. Il était déjà 11 heures du soir.

à suivre….

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