A ‘Elle’ qui m’apprend le passé (Auroville) -10

Par défaut

– 10 –

Il était dix heures quand Devagui me laissa devant le Town-Hall d’Auroville.

 

— Vous devrez être au Centre des Visiteurs aussi tôt que possible, autrement il vous faudra attendre jusqu’à 13 h 30 pour la réouverture, m’avertit-elle avant qu’elle ne me quitte.

 

Ma première expérience fut de voir le fonctionnement d’un bureau indien. Devant moi, il y avait une longue file d’attente. Pour comprendre la nonchalance et la façon dont les visiteurs étaient accueillis, il vous faut une expérience personnelle. Peut-être l’esprit européen de ma tête m’aurait donné cette déception par la comparaison d’Auroville avec le nôtre. Malgré son titre « Auroville, la ville internationale » et la particularité de n’appartenir à aucun pays, l’ironie du sort voulait qu’elle fût gouvernée par l’Inde. Le Town-Hall m’avait démontré cette vérité.

 

Ce fut mon tour dans la file. Une femme, allant sur ses cinquante ans, m’appela et, me tenant devant elle au guichet, je la saluai en souriant. Son geste fut un simple hochement de tête, même pas un petit sourire en coin. Le visage figé, elle me demanda une copie de mon passeport. Mon hôtesse Devagui aurait dû me prévenir, mais elle ne l’avait pas fait. Quelques minutes plus tard, je revins dans ce bureau avec une copie de mon passeport. En somme, il me fallut une heure de plus pour accomplir les formalités d’inscription et pour obtenir une carte de crédit d’Auroville. On m’avait également avertie de ne pas rester en dehors de la ville d’Auroville sans prévenir l’autorité concernée.

 

Il était déjà 11 h 30. Je devais aller au Centre des Visiteurs et pour cela il me fallut un vélo de location. « Mais comment m’y rendre ? » me dis-je. Ensuite, il me fallut aussi une carte d’Auroville. Je vis, devant moi, une jeune femme de mon âge qui marchait. C’était une Européenne, les cheveux détachés, vêtue d’un sari aux couleurs des feuilles mortes et d’une blouse indienne ; elle était en train de marcher à grands pas. Je courus derrière elle et je me tins en face d’elle comme si je voulais bloquer son chemin. Ses yeux perçants me balayèrent du regard avec une surprise totale, essayant de comprendre mon attitude. Sans lui laisser le temps de réagir :

— Je veux aller voir le Centre des Visiteurs, il est près d’ici ou loin ? la questionnai-je.

 

— Je dois m’y rendre moi aussi. Vous pouvez m’accompagner si vous voulez… Mais au fait, un vélo est indispensable, est-ce que vous en avez un ? me demanda-t-elle.

 

Avec une moue de la lèvre inférieure, je lui fis signe que « Non ».

 

— Dans ce cas, suivez-moi, on trouvera une solution ! » dit-elle en marchant devant moi, à nouveau.

 

Je la suivis comme un chiot. À la sortie du Town-Hall, elle se dirigea vers un parking à vélos. Prenant le sien, elle se tourna vers moi. Une chaleur agréable se répandit d’emblée dans mon corps ; j’avais l’impression que ses yeux avaient dérobé mon esprit pour se soumettre à son autorité rassurante. Je voyais en elle une Malala version américaine. Je peux vous dessiner un portrait complet d’elle : visage rond, yeux marron et grands, aux cornées brillantes ; lèvres minces ; seins fermes ; cheveux acajou, longs, courant jusqu’à la nuque ; enfin un tilak porté comme une femme indienne au centre du front, près de la racine du nez, entre les deux sourcils. Tous ces détails me furent largement suffisants pour être jalouse de cette Américaine.

 

Ignorant que j’étais hypnotisée par son charme, elle me dit : « Vanakkam », selon la coutume de l’Inde du Sud, en se joignant les paumes des mains devant le visage. Son geste élégant révélait une

 

— Je suis Jessica, des États-Unis et vous ?

 

En se présentant ainsi, brièvement, elle me serra contre elle. Me séparant d’elle, je lui serrai la main.

 

À l’instant même, un jeune Indien, qui avait garé son vélo à quelques pas de nous, s’adressa à nous d’une voix pleine de regrets.

— Vous attendez depuis longtemps ?

 

—  Simplement deux heures, c’est tout ! – Jessica lui répondit dans un éclat de rire.

 

Le jeune homme, troublé par la plaisanterie de son amie américaine, se gratta la tête. Pendant que je cherchais à comprendre s’il agissait de sa question à lui ou de la réponse de ma voisine, Jessica me présenta le jeune homme :

 

— Voici Madavan, jeune homme sérieux qui travaille au Town-Hall. Mais ce que l’on ne sait pas encore, c’est combien d’heures, il travaille ? Et lui ne le sait non plus. Néanmoins, c’est un gentil garçon. Même au moment où nous parlons, il maintient entre nous et lui une bonne distance, vous ne voyez pas ?

 

Une fois qu’elle me l’eut présenté de cette drôle de manière, elle me présenta à lui. Non seulement, le jeune homme hésita un bon moment pour me serrer la main, mais en plus je remarquai qu’il se tortillait sans arrêt.

 

Jessica dut intervenir en le taquinant :

 

— Il a agi de la même manière avec moi, le premier jour. Après, c’était à nous de nous séparer de sa main !

 

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle puis reprit, mais cette fois en direction du jeune homme :

 

— Madavan, elle aussi souhaite aller au Centre des Visiteurs. Prête-lui donc ton vélo, cela nous aidera. Ensuite, tu te débrouilleras pour nous y joindre. OK ?

Il hocha la tête en signe d’assentiment.

 

— Ça ne sera pas un dérangement pour lui ? demandai-je.

 

— Bien au contraire ! En fait, il le fera avec grand plaisir. Non seulement lui, mais tous les jeunes d’ici, pour une raison ou autre, sont prêts à aider les jeunes Européennes, me répondit-elle en clignant des yeux.

 

Il était 13 h 30 quand Jessica et moi arrivâmes au Centre des Visiteurs. J’avais très faim.

 

— Mademoiselle Jessica ! Un grand merci à vous ! Mais depuis ce matin, je n’ai rien pris… Si vous me le permettez, je vais aller manger quelque chose puis je me joindrai à vous deux.

 

— Ce n’est pas la politesse qu’on attendait de votre part ! En effet, pour le service qu’on vous a rendu, c’est à vous de nous inviter à dîner ! You cann’t escape from us, acheva-t-elle avec un gros rire.

 

Je pris ses mots au sérieux et restai silencieuse pendant quelques secondes. Elle me prit pris par les épaules et me secoua :

 

— C’est une blague, ne vous en faites pas ! On va manger ensemble dans le restaurant du Centre des Visiteurs. Madavan viendra se joindre à nous. Vous êtes mes invités. Vous comprenez ? me dit-elle avec un grand sourire.

 

À vrai dire, entre elle et moi, la différence d’âge semblait à peine exister. D’ailleurs, je crois très fort qu’il existe des éléments comme les regards, qui nous unissent au monde ainsi qu’à la société ; et d’autres, comme la naissance, l’éducation, les études, le milieu social qui nous séparent. Mais entre la différence et la similitude, je suis convaincue que ce sont plutôt les premiers qui sont la preuve d’une entente entre elle et moi, qui pourrait influencer favorablement notre amitié.

 

On entendit un bruit d’un deux-roues : c’était Madavan avec une fille indienne. Je le voyais arriver avec une certaine réticence…

 

— Elle est mon amie, et habite dans un village non loin d’ici.

 

Mais la fille en question ne nous dit rien et elle partit avec un signe de la main. Mes yeux continuèrent à parcourir le dos de cette jeune fille… jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans un tournant.

A suivre….

———————————————————-

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s