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Auroville (Roman)  – Chapitre -19

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 Pondichéry, l’année Srimuga, le mois ‘Masi’, le jour 14 (Le 25 février 1934)

 

Ma chère sœur,

 

J’ai lu ta lettre avec plaisir. Les familles de nos oncles de Bahour, d’Alappakkam et nous, en Inde, allons tous bien. Le mari de Vadivou travaille maintenant comme tisserand dans une filature d’Henri Gaebelé. Ils habitent à Saram, près de Pondichéry. Récemment, je l’ai rencontrée avec son mari à l’occasion d’un mariage. Elle m’a demandé de vos nouvelles et quand je lui ai dit que jusqu’à présent je n’en avais pas eu, elle a été déçue. Si je lui parle aujourd’hui, je suis sûr qu’elle sera vraiment heureuse.

 

Le jour où nous avons reçu ta lettre a été un jour de fête pour nous. Le soir même, nos père et mère se sont rendus au temple de la Déesse Mari Amman avec des offrandes et ils ont prié pour votre famille. Nous sommes également heureux du nouvel emploi de ton mari car c’est ce que vous vouliez. Alors de quoi d’autre pourriez-vous avoir besoin ? Tu as écrit à propos de griefs nés de votre départ de Pondichéry et de ton éloignement de tes proches, tout en me demandant de ne pas en parler à nos parents. Contrairement à ta demande, je leur ai lu toute la lettre. Tu pensais qu’une telle nouvelle risquait de les inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. En fait, ils ont trouvé cela très réconfortant étant donné qu’il s’agissait d’une déclaration poignante et touchante affirmant à quel point tu nous aimais malgré la distance qui nous sépare ! Cela signifie que nos parents doivent être informés de façon optimale afin de connaître l’exacte réalité de votre situation.

 

Tu es plus intelligente que moi. Si une autre femme que toi disait que son mari est seul responsable de tous les incidents de leur vie, je la croirais peut-être. Mais en fait, tu dois être toi aussi tenue comme responsable de tous ces évènements. C’est ce que j’ai expliqué à nos parents qui, quand nous avons appris votre départ pour Saïgon, disaient que ton mari était à blâmer pour tout. Oui, d’après moi, si tu avais été très ferme sur ton « Non », cela ne serait pas arrivé.

 

Je dois t’informer d’une autre nouvelle. Ton petit frère Singaravelou est également parti pour Saïgon quelques mois après vous. Il s’est engagé dans l’armée française. Edward est son nom de renonçant. D’après ta lettre, nous avons compris que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Or y a-t-il un problème entre vous ? Si tu n’as pas eu l’opportunité de le croiser, essaie de le trouver par tous les moyens !

 

Il s’est peut-être installé dans une autre localité d’Indochine. Informe-toi quand même si tu as la chance de côtoyer des Indiens.  Comme il est soldat, tu peux tomber sur lui facilement si tu te renseignes auprès de personnes concernées. En outre, tu as précisé que ton mari était policier. Demande-lui donc de prendre la peine de retrouver notre frère. Si vous y parvenez, allez le voir chaque fois que vous en aurez le temps et insistez pour qu’il nous écrive.

 

Ma femme, apprenant que vous étiez partis pour Saïgon, m’a harcelé tous les jours pour suivre votre chemin. J’ai été tellement soulagé quand elle a cessé de grogner après moi ! Hélas, elle a recommencé en recevant tes nouvelles. Tu sais pourtant bien à quel point je déteste faire même le petit trajet entre Pondichéry et Bahour… Il est donc inimaginable pour moi de prendre un long-courrier au-delà de la mer.

 

Comme tu vis loin de notre ville, je dois te tenir au courant de ce qui s’est passé récemment ici. En novembre dernier, Gandhi a lancé une tournée de campagne à travers l’Inde, mettant l’accent sur l’abolition de la caste et de l’intouchabilité. Dans le cadre de cette tournée, certains dirigeants politiques de notre cité avaient invité Gandhi à prononcer un discours. Profitant de cette occasion, Gandhi a voulu rencontrer M. Aurobindo. Dans ce but, il avait exprimé son désir en écrivant à l’un des disciples d’Aurobindo, Govindabai Patel. Entre novembre 1933 et février 1934, plusieurs courriers ont été échangés entre les protagonistes. Le souhait de Gandhi a été catégoriquement refusé par Aurobindo et son amie Mira Alfassa. En outre, ils avaient averti leurs partisans de ne pas se rendre auprès de Gandhi lors de sa visite dans notre ville.  En revenant sur les faits, un doute planait en moi sur les personnes en question. Gandhi est un homme de jeûne dont les carêmes sont destinés à des fins politiques et pour encourager le peuple opprimé ; en revanche, l’ashram d’Aurobindo est réservé aux spiritualistes fervents et à ceux qui rotent la bouche pleine. Ainsi, dans ces conditions, on voit mal comment nous pouvions nous attendre à ce que l’ashram d’Aurobindo ouvre ses portes à Gandhi.

 

Finalement Gandhi est venu à Pondichéry, le 17 dernier. Environ dix mille personnes ont assisté au meeting. Il n’a pas même prononcé un seul mot sur son mouvement d’indépendance. Tout son discours, très émouvant, basé sur la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité », a plaidé pour des réformes sociales.

 

Dans quel état se trouve la politique en Indochine ? Les personnes et les parents que nous connaissons vivent-ils dans ton quartier ? Y a-t-il des magasins indiens où il est possible de trouver des produits provenant d’Inde ? Habituellement, quel genre de nourriture prenez-vous là-bas ? Votre conversion au christianisme a-t-elle changé votre mode de vie ? Ce sont des questions que notre mère te pose alors que je t’écris cette lettre.

 

Prends soin de ta santé et ton mari de la sienne et sois courageuse ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Envoie-nous souvent de tes nouvelles et n’oublie pas de te renseigner sur notre frère cadet. Nous te prions de donner notre salutation à ton mari et à tous vos amis de notre part.

 

Ton frère aimant,

Sadasivam

 

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* https://auromere.wordpress.com/2012/09/14/mahatma-gandhis-aborted-1934-attempt-to-meet-sri-aurobindo/

 

 

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.