Bavâni, l’avatar de Mata-Hari

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L’extrait du roman ‘Bavani, l’avatar de Mata-Hari’ lu, lors d’une manifestation sur ‘la découverte de la littérature tamoule de l’Inde’, à Châteaudun du 25 au 30 mai, organisée par l’Association ‘Tu connais la nouvelle?’.

Bavâni se rappelait souvent les vers du poète Barathi : «Tout est bien venant du ciel : la pluie, l’éclair, le tonnerre, la mer et la forêt. » Tous les aspects de la pluie lui plaisaient : fureur, quiétude, rebond, compassion, valeur, cruauté, charisme, malice, désir, physique, esprit, mesure, démesure… en somme la personnalité transcendante de celle-ci : de ses perles poussées à la limite des toits de chaume, de sa course sur la pente des feuilles à court terme, de ses retrouvailles avec ses origines, la mer, la terre. La pluie déclenchait, sur son corps et sur l’âme, des frissons dont elle s’était délectée déjà. Enfant, elle s’était amusée à faire flotter des bateaux en papier ; adolescente, en serrant bien sa jupe, elle sautillait joyeusement dans l’eau pluviale et, tout en craignant les foudres de sa grand-mère, elle savourait les délices qu’elle lui offrait en tombant sur son visage, en glissant dans son dos, sur sa poitrine. Elle en avait pris froid et s’était fait soigner par la vieille femme. N’empêche ! Elle préférait marcher sous la pluie ! Mais elle, qui accueillait avec joie le déchaînement des averses, rechignait aujourd’hui devant le déferlement de sa sensualité à l’égard de son ami, car elle savait que même ceux et celles qui s’y connaissaient s’y prenaient mal.

Dans la région de Pondichéry, il fait un temps exceptionnellement beau avant et après la saison des pluies. Les mois d’aïpasi et de kartikaï (octobre et novembre) pour le père de Bavâni, étaient les meilleurs de l’année. Il se tenait en extase devant le ciel qui accueillait les nuages pluvieux, comme s’il avait découvert une trouvaille inouïe. Son cœur et son corps en ressentaient les effets qui se transmettaient parfois à sa fille. Il préférait se présenter le buste nu : « Regarde ! Regarde ! C’est un spectacle unique, mais sans lendemain », disait-il à sa fille. Plus d’une fois, elle en sentait le frisson qui se répandait sur tout le corps. « La pluie est un être supérieur, disait-il, un objet de culte, le tremplin des rêves ». Il se mettait ensuite à contempler l’horizon où le soleil fatigué, assiégé par des nuages, se débarrassait de ses attaquants avec l’aide du vent. Quand d’autres nuages le prenaient d’assaut, il se résignait à la méditation que le mouvement onduleux des vagues s’acharnait à troubler. Mais en se sentant envahie par la senteur salée de l’air marin, la fille disait à son père :

– Papa, peut-on rentrer ?

– Il faut s’accoutumer à la pluie, répondait le père. Ni le froid de la neige, ni la fureur du vent, ni le soleil ardent n’ont une telle majesté ! Seules l’eau et la pluie, sa source, ont la capacité de niveler les hauts et les bas de la vie. C’est la pluie qui est la source de notre naissance et de notre vie ; même si je suis dépourvu de nourriture, je survivrai en consommant l’eau de la pluie comme l’oiseau mythique sakravaka. La pluie est, pour moi, une panacée.

Mlle Tamari

Le père, qui admirait tant la pluie, avait peut-être choisi un jour de pluie pour quitter ce monde. Des images se déroulaient devant ses yeux : le père qui descend dans la mer, elle qui crie au bord de l’eau, le corps du père ramené à la maison où on l’a étendu sur le perron, le ventre boursouflé, les yeux tout rouges, le nez pris d’assaut par les mouches, le corps, enfin, transporté vers le champ de la crémation, les gens qui apportent des quantités supplémentaires de pétrole pour brûler le corps… Si seulement on pouvait dissoudre le corps dans la pluie !

Elle sortit de sa chambre. Son regard embrassait la vaste étendue de terre vers le Sud, plantée d’arbres qu’elle ne distinguait pas clairement. Sur le bord de la rivière d’Ariankuppam, se dressaient des cocotiers, des manguiers, des jacquiers. Une foule de grues blanches planait au-dessus de ces arbres, puis un peu plus loin, on voyait un nuage gris. Tout à coup, quelques merles venus de nulle part s’envolèrent, les arbres détournèrent la tête devant le vent. Le vent était si frais qu’elle se décida à rentrer. Quelques secondes plus tard, elle se retrouva dans la cour intérieure de la maison ; tout en s’appuyant contre un pilier, elle leva sa tête vers le ciel et, pour répondre à son attente, des gouttes commencèrent à tomber.

Depuis quelques années, la liste des choses préférées de Bavâni contenait, entre autres, l’air, le feu, la terre et le ciel. Cela était peut-être dû à la pluie. Si son père était encore en vie, il lui aurait tout expliqué. C’est grâce à lui qu’elle avait appris à oublier tout ce qu’elle n’aimait pas et à s’enraciner dans le ciel, à étendre les branches au fond de la terre, à boire l’air, à respirer l’eau, à se tremper les doigts dans le feu. En fait, elle savait qu’elle n’était pas comme les autres, mais le dilemme en elle, c’était son impossibilité à être comme elle le souhaitait.

  • Tu t’amuses sous la pluie à longueur de journée et puis, la nuit, tu tousses. Si tu tombes malade, je ne saurai pas quoi faire à mon âge, disait la grand-mère.

Bavâni en avait marre (assez) d’entendre la même litanie depuis toujours.

  • Pâti, ne recommence pas !
  • Mais si ! Si tu tombes malade, où trouverai-je un médecin pour te soigner ?
  • Si tu n’arrêtes pas, un jour ou l’autre, je partirai sans rien dire.

Des larmes ruisselaient en cascade sur le visage buriné de la vieille femme.

  • Non, non, Pâti ! hurla-t-elle. Je ne te quitterai pas. Où veux-tu que j’aille sans toi ?

Elle serra la grand-mère contre elle, et laissa durer la situation afin que le corps mou de cette dernière, animé d’un souffle tiède, prît son temps pour s’assimiler au sien. Elle essuya les larmes de l’aïeule. Au dehors, la pluie tombait en averse. Le tonnerre grondait. L’eau coulait abondamment dans la rue. Elle faisait des bulles qui s’éloignaient les unes des autres en crevant.

« Laquelle de ces bulles suis-je ? Et laquelle est la grand-mère ? D’après la loi de la création, moi, je suis celle qui se forme et la grand-mère est celle qui crève. Celles qui se sont déjà éloignées représentent peut-être papa et maman. La vie est-elle un éloignement constant ? Comment pourrais-je m’éloigner de cette maison et de ma grand-mère ? »

***

Bavâni, l’avatar de Mata-Hari (Roman)

de Krishna NAGARATHINAM

Editions Edilivre – APARIS
Le Cargo
157 boulevard Macdonald
75019 Paris

Tél : 01 41 62 14 40
Fax : 01 41 62 14 50

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