Tant mal que bien (nouvelle)

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                                                                                                –   Krishna NAGARATHINAM

La porte s’ouvre et se referme aussitôt. Une bouffée d’air frais entre et heurte les corps qui attendent patiemment, leur donnant un léger frisson. Parmi eux, certains se déracinent momentanément de leurs occupations diverses et braquent leurs yeux en direction de l’entrée. Pour ajouter à leur nombre, voilà qu’un couple de Nord-Africains se tient juste en dessous du panneau indiquant : « Le médecin est à l’intérieur. Silence s’il vous plaît ». La dame, la tête couverte d’un châle, est restée debout à moitié cachée par son mari. Semblant avoir évolué, le contexte de la salle d’attente sans montrer, le mari (?) sans montrer aucun intérêt à la personne qui suit, s’est assis en trouvant un siège vide. Elle, debout, le visage tendu promène son regard aléatoire et indifférent sur les personnes qui attendent. De toute évidence, elle aussi a besoin de s’asseoir. Elle tapote l’épaule de son mari et marmonne quelque chose. Lui, il est en train de caresser son téléphone portable d’un air très affectueux. D’un air résolu, elle se dirige vers une chaise vide et s’y assoit, la faisant suffoquer par son poids. Sans exception, les patients qui attendent ont perçu ce déroulement des événements comme faisant partie de leur attente, et continuent leurs occupations favorites. Une nouvelle fois, la chaleur de l’attente emplit la pièce.

Dans la clientèle, on trouve un certain Victor Condappa, cinquante ans, originaire de Pondichéry, l’ancien comptoir de l’Inde française. Tour à tour Indien et Français selon les personnes qui le rencontrent, l’homme vit en France depuis maintenant trente ans. Son grand-père, en effet, pendant la guerre d’Indochine, combattit le Vietminh. Son père aussi, véritable caporal de l’armée française, retourna en Inde après 15 ans de service et mena une vie que ses voisins lui enviaient. Profitant d’une vie agréable, Robert Condappa pouvait être un fan passionné d’un des acteurs du cinéma indien, sans se soucier de ses études. Aujourd’hui encore, en France, s’il y a un pot, à n’importe quel événement, une fois bu à grandes gorgées, il se mettra à parler de son acteur. Mais le problème, c’est qu’il y aura toujours quelqu’un pour s’opposer à ses propos. À une occasion, cela a conduit à une bagarre au point que la sécurité a dû intervenir. Depuis lors, Mme Condappa a l’œil sur son mari, et si elle sent que quelque chose ne tourne pas rond chez lui, elle intervient immédiatement d’une voix ferme et forte et ils quittent la pièce sans plus tarder.

Robert Condappa consulte ce médecin depuis de nombreuses années. Il ne se souvient pas de l’année exacte de sa première consultation. Mais il est certain que c’était trois mois après son arrivée de l’Inde. C’était l’hiver et le temps était mauvais, il était sorti pour faire quelques courses sans s’habiller de manière appropriée. Le jour suivant, pendant trois jours, il souffrait d’un mauvais rhume et d’une forte fièvre. Un compatriote lui recommanda alors ce médecin.

Bien que les heures de consultation du médecin l’après-midi soient entre 16 et 19 heures, la clinique ouvre à 15 heures. Afin d’éviter une longue attente, certains patients essaient d’être en avance, Condappa est l’un d’eux. Cependant, la chance ne lui sourit jamais, comme c’est le cas aujourd’hui, trois célestes, soi-disant trois patients l’ont précédé. Si vous demandez à Condappa pourquoi il est si pressé, il vous répondra sans attendre : « Que faisons-nous à la maison ? Presque rien, alors il vaut mieux venir et attendre à la clinique ». Il a raison, car pour chaque patient le médecin prend au moins 15 minutes, même aujourd’hui son temps d’attente a dépassé le temps habituel. Heureusement, le dernier patient qui était là avant lui a été appelé il y a quelques minutes. M. Condappa lève la tête et regarde autour de lui comme on la dresse au-dessus de la surface de l’eau pour respirer.

Un éternuement bruyant a secoué la pièce. L’auteur de l’acte, assis au fond de la salle d’attente, semble plus âgé que Condappa et son museau est plongé dans un mouchoir. S’arrêtent ensuite ses yeux sur une grande et jeune femme qui fait descendre bas son enfant de ses girons. L’enfant, qui semble avoir pris notre homme pour cible, se précipite vers lui, tout en affichant un sourire malicieux, et fait tomber la béquille de Condappa qui se trouvait sur ses genoux. Cela n’a pas du tout plu à la mère, celle-ci s’est levée et s’est empressée de le remettre à sa place initiale, envoyant un signe d’excuse à notre homme mécontent. « Êtes-vous du Pakistan ou de l’Inde ? », une question inattendue a attiré l’attention de Condappa. Le questionneur n’est autre que le mari du couple maghrébin. À la question, notre homme a répondu son origine. Et l’homme a ajouté qu’il regardait beaucoup de films de « ShahRukh Khan ». Peu désireux de poursuivre la discussion sans rapport avec son acteur préféré, celui-ci la termine par un sourire narquois et commence à se concentrer sur son téléphone portable.

Sur les réseaux sociaux, pour le post mis en ligne avant-hier, il a reçu quarante « ’like » dont deux « Super ». De fait, on y voit une photo où sa femme et leur chien adoré écoutent une chanson de façon absorbée. Le mot « super » était assez déroutant pour notre ami, et il s’est demandé si c’était sa femme ou leur chien. Cependant, il voulait remercier ses amis. À ce moment-là, le docteur a appelé son prochain patient. M. Condappa éteignit son téléphone portable et le suivit péniblement en s’appuyant sur ses béquilles. Le docteur s’est assis sur son siège, affichant un faux sourire à son patient.

— Dites-moi monsieur, pour quelle raison êtes-vous venu, surtout, ne recommencez pas à dire que vous avez mal au dos ou aux jambes, même si c’est le cas je ne le croirai pas, vous comprenez ?

— Si vous parlez comme ça, où, peut-on aller docteur ? Que vous me croyiez ou non, depuis quelque temps, je souffre de plus en plus des jambes, et même avec des béquilles, il m’est difficile de sortir. De plus, j’ai toujours mal au dos.

— Monsieur Condappa, la dernière fois, ne pouvant résister à vos plaintes, j’ai fini par me résigner en vous recommandant une invalidité de première catégorie. Vous savez ce qui s’est passé après. Le service social n’était pas convaincu, il avait des doutes sur le dossier. J’ai dû chercher des explications de-ci de-là, pour qu’ils acceptent ma recommandation. Il n’y a vraiment aucun problème avec vos jambes. Par conséquent, l’aide que vous recevez actuellement au titre du handicap n’est pas justifiable. Si le service me demande mon avis pour le renouvellement, cette fois je ne donnerai pas un avis favorable.

— Docteur, je ne m’attendais pas à une telle réponse de votre part, je suis venu vous voir parce que je souffre de bien des soucis physiques.

  — Écoutez bien, à mon avis, vous vous portez très bien. Faites-moi savoir s’il y a d’autres problèmes de santé et je les traiterai. Si c’est vrai que vous avez des douleurs persistantes dans les jambes et à la colonne vertébrale, il faudra peut-être vous faire tester. Le contenu de mon rapport sera conforme aux résultats des tests. Voilà, votre petit jeu est terminé, monsieur. Ne comptez plus sur moi, je ne referai pas mon erreur et ce n’est pas mon intention de vous recommander pour une invalidité de catégorie 2, fondée uniquement sur vos plaintes.

Comme il savait qu’il ne pourrait pas tromper son médecin avec sa tactique usuelle, M. Condappa quitta le bureau sans dire au revoir. Il feignit d’être handicapé sur quelques mètres de la clinique, puis marcha naturellement en s’approchant de la maison.

À son arrivée en France, il devait être hébergé chez sa sœur, dont la maison se trouvait en banlieue parisienne. Comme nous l’avons déjà dit, sa fréquentation scolaire était limitée, donc malgré lui, il devait travailler et effectuer ce que les Parisiens appellent des « sales boulots ». Pour une personne qui n’avait pas été trop fatiguée pour bien vivre, c’était difficile à supporter.

« Ton oncle avait aussi ce problème. Sois tranquille, au début, même mon mari a tout fait pour qu’on gagne notre vie. Fort heureusement, avec l’aide de l’État, nous avons pu sortir de notre misère. Justement, ceux qui n’ont pas de travail ont la meilleure vie. Trouve une fille à Pondichéry et reviens avec elle, tout ira bien », lui disait souvent sa sœur.

Il retourna en Inde et épousa une fille dans une famille qui cherchait un garçon et qui s’était installée en France. Il revint et continua à vivre à Paris, mais, cette fois, avec sa femme, sous leur toit. En dépit de toutes les prophéties selon lesquelles sa jeune épouse apporterait le bonheur, les rentrées d’argent restaient ni plus ni moins importantes.    Avec les salaires gagnés par le travail occasionnel, et grâce à l’aide financière de l’État accordée aux personnes à revenus modestes, il pouvait payer son loyer, prendre un verre en regardant la télévision et manger à sa guise. Sachant que l’État pouvait aider davantage un ménage doté d’enfants, il entreprit les démarches nécessaires pour concrétiser son projet. 

 Sept ans ont passé, un jour, il a décidé d’aller en Inde l’été suivant et de voir leur famille en découvrant que l’argent économisé par sa femme suffisait largement à la réalisation de leur projet. C’est en Inde, deux semaines après leur arrivée, qu’à l’improviste, dans une brasserie de la ville, il eut l’occasion de rencontrer un camarade parisien. Tous deux ont longuement discuté de la « chaleur indienne », d’un « film qu’ils avaient vu récemment », du « biryani d’un restaurant » et d’autres choses encore. En se quittant, le camarade parisien évoqua la pendaison de crémaillère de sa maison nouvellement construite à Pondichéry. Comme prévu, cet ami vint le lendemain avec sa femme pour inviter les Condappa pour l’événement. Naturellement, les époux Condappa ont assisté à la cérémonie.

Le fait que son ami l’ait invité et que Condappa ait participé à cette cérémonie avec sa femme s’est fait en bien ou en mal, c’est ce que notre Condappa essaie de comprendre jusqu’à présent.

Effectivement, cet ami parisien menait lui aussi une vie plus ou moins similaire à celle de notre Condappa, à cette époque. Ils se croisaient régulièrement jusqu’à il y a quelques années au Pôle emploi, dans les bureaux de l’intérim et des services sociaux… etc.   Peu importe, ce jour-là, ce qui l’a fait s’interroger, c’est : comment, avec quel argent, a-t-il pu construire aussi grand ? Et, s’enquiert un autre Parisien qui s’est assis devant lui :

 – Comment il peut construire une maison pareille, je n’en crois pas mes yeux ! Pour autant que je sache, il n’a pas d’emploi fiable en France. Sa belle famille a-t-elle un moyen d’aider sa fille ? Ou bien notre ami a-t-il gagné à la loterie ?

– Vous avez raison monsieur, c’est ce qu’on peut dire. Il a gagné à la loterie, ce qui signifie qu’il reçoit une pension d’invalidité et ne devra plus faire le dur labeur.

– De quoi parlez-vous, monsieur ? À voir notre ami dans cette forme, personne ne croira qu’il soit handicapé. 

– Ne parlez pas fort ! Il n’y a pas de mal à cela. Pas seulement notre ami, mais de nombreux hommes et femmes de tous les horizons profitent de cette bénédiction de l’État. Moi aussi, je viens de faire une demande.

– Comment cela est-il possible ? Les médecins peuvent-ils soutenir une telle démarche ? En outre, cela exige des preuves telles que des examens médicaux, des radiographies, etc. non.

– Qu’est-ce qui vous inquiète ? Allez voir votre médecin, dites-lui que vous avez mal partout. Laissez-le faire autant d’examens qu’il veut, mais maintenez vos plaintes jusqu’à ce qu’il retire son avis et approuve votre invalidité.

                      *                            *                            *

La réflexion, entamée à Pondichéry, s’est concrétisée au sixième mois de leur retour en France. Cette nuit-là, Mme Condappa récita : « Ô Vierge Immaculée, mère de miséricorde, consolatrice des affligés. Vous connaissez mes besoins, mes souffrances, daignez jeter sur moi un regard de faveur pour mon soulagement et ma consolation ».

Condappa compte désormais partie des milliers de Français qui bénéficient de cette aide gouvernementale accordée aux personnes handicapées. Ainsi, il parvient désormais de manière simple à gagner sa vie, et tout comme son camarade parisien, il a pu acheter une maison dans sa ville natale. Quelques jours plus tôt, un voisin lui disait qu’il recevrait encore plus s’il pouvait être accepté comme un invalide de 2e catégorie. Hélas, son médecin, non seulement de ne pas entendre ses doléances, mais aussi de mettre en péril les aides dont il bénéficie actuellement.

Avant de voir leur médecin, Condappa avait expliqué son intention à sa femme. La femme attendait donc avec impatience de connaître la suite de sa visite chez le médecin. À peine est-il entré à la maison, en colère et déçu, que l’épouse lui demandât nerveusement ce qui se passait avec le médecin. Il explosa de colère et dit :

– Je pense qu’il n’y a aucune raison de faire confiance à notre médecin. Cependant, j’ai un plan, chérie, et si tu m’aides à le faire, on aura ce qu’on veut. Voilà mon idée. Demain, tu sortiras la voiture du garage. Et en faisant la marche arrière, tu me renverseras par accident. Est-ce que tu comprends ?

– Non, je ne peux pas, je crains que ce ne soit pas faisable, répondit immédiatement Mme Condappa.

Cette nuit-là, il dut rester debout toute la nuit, à convaincre sa femme et à accepter son plan.

                      *                            *                            *                           

Ainsi, le lendemain matin, Mme Condappa était assise à la place du conducteur, priant avec ferveur Notre-Dame de Lourdes. « N’aie pas peur, il ne se passera rien, prends la voiture avec audace ! » l’encourage le mari. Après une énième prière, Mme Condappa s’est mise au volant et a enfoncé l’accélérateur, et le véhicule a heurté le mari plus fort que prévu.

Lorsqu’il s’est réveillé, il était dans un lit d’hôpital, entouré de personnel soignant. Un peu plus loin, il pouvait voir sa famille. Les enfants étaient à côté de leur mère, avec des larmes dans les yeux. Sur son torse, il y avait les mains d’un médecin. Pour rassurer la victime et sa famille, ce dernier a déclaré : il ne faut pas s’inquiéter, sauf pour la colonne vertébrale et les jambes, qui ont besoin de soins pendant un certain temps. ». Notre homme pour comprendre si ce qu’il disait était vrai a essayé de secouer sa jambe en se redressant. Ce petit jeu lui a toutefois procuré une douleur insupportable et l’a fait hurler. « Que s’est-il passé ? » Différentes voix se sont fait entendre en même temps. « Soyez plus prudent, ne bougez pas beaucoup, en attendant les interventions chirurgicales ainsi que les thérapies nécessaires. ». Le médecin, qui parlait de manière consolante, se retira comme si son devoir était accompli. Les autres l’ont suivi. Seuls sa femme et ses enfants étaient là, près de son lit.

– Ne t’inquiète pas, chérie ! Le plan a bien fonctionné. Nous avons gagné le loto, oui, on pourrait dire ça. J’obtiendrai une invalidité de catégorie 2, le prochain versement de l’État sera doublé, j’en suis sûr. Bien qu’il ait mal au dos, Condappa se réjouissait de partager sa grande fierté avec sa femme.

– Si tu ne comprends pas ce qui t’est arrivé, quel idiot tu fais ? Le sort t’a confiné dans une galère. À partir de maintenant, tu ne pourras plus te déplacer autrement qu’en fauteuil roulant. C’est ça, j’en ai assez ! Tant mal que bien. Ce n’est pas moi qui vais pousser ton fauteuil roulant, tu comprends ?

– Écoute mon chéri, ce n’est pas le moment de parler de tout ça, où tu vas, attends ! on va trouver une solution.

    Alors que Mme Condappa est déjà partie avec les enfants sans vouloir ne rien entendre.

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