Quintessence et Initiation

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                    – Francis MANET

(L’existence précède l’essence, c’est vrai ! Mais il arrive que l’on se laisse emporter par l’essence)

Marcel ne m’a pas attendu. Le feu de bois est déjà pris dans la pièce à l’atmosphère bien inhospitalière, l’air est encore bien cru et la lueur blafarde. L’aube peine à dissiper la nuit dans cette matinée d’hiver qui s’annonce grise. Il est huit heures un quart, je viens d’arriver après une heure trente de route.

Peu importe, mon cœur est en joie, je vais pouvoir distiller ma récolte de mirabelles, enfin aller jusqu’au bout du processus qui m’avait échappé jusqu’à maintenant faute d’avoir eu l’occasion. Et c’est ce que Marcel m’offre, me montrer et faire à moi. Nous échangeons quelques mots et puis tout de suite il faut s’y mettre, la journée va être longue. Je l’accompagne à son domicile situé à cinquante mètres de là. La brouette est chargée d’un tonneau à destination du local aux alambics. En tout trois tonneaux soit cent vingt à cent trente litres de la précieuse matière.

Une casserole en guise de louche nous sert à transvaser les fruits et ainsi à remplir la cuve de cuivre, une sorte de cocotte-minute géante. La tiédeur qui s’échappe du fourneau sous l’alambic qui se fait sentir me donnant le sentiment d’être accueilli par le feu. Le premier alambic est fermé. Une fois rempli, Marcel me met à la manœuvre et j’installe le couvercle sur la marmite. Le moût de mirabelle va cuire, jusqu’à ébullition. Conscient du moment privilégié auquel je participe, je n’en perds pas une et j’admire au passage la beauté de ce couvercle dont la forme n’est pas sans rappeler l’oignon, le clocher à bulbe des églises russes. Ensuite, nous mettons en place la colonne, organe essentiel qui va relier le corps de chauffe au condenseur, c’est-à-dire à la cuve froide où baigne le serpentin. Je vois intérieurement l’antique col de cygne qui prolongeait la cornue dans les laboratoires où opéraient les hommes de l’art ! Retour au réel : Marcel peste après le Guy qui est venu la semaine dernière : il a interverti les colonnes : ce ne peut être qu’intentionnel ; drôle d’individu qu’il a été obligé de rappeler à l’ordre pour un vrai nettoyage de l’alambic municipal ! Enfin, ça y est, l’écrou serre parfaitement autour de la colonne. Il n’y a plus qu’à veiller à la conduite du feu. Je l’alimente prudemment avec des quartiers et des bûchettes de charme, morceaux de bois de trente centimètres, bien fendus et parfaitement secs que j’avais pris pour du hêtre ! Sa matière bien dure et sèche convient parfaitement.

Ça y est tout est en place. Le processus est bien en route. Pour finir, Marcel installe une bassine en dessous de la cuve du condenseur. Nous faisons de même avec le deuxième alambic. Les fruits sont différents, Thérèse les a apportés. Il y a mirabelle et mirabelle. On verra bien ce que cela va donner.

Le temps passe à faire de menues choses, je nettoie le tonneau à grande eau. Tout dans ce local transpire l’expérience acquise dans les siècles successifs : l’eau surgit de la fontaine du village après un dernier passage à l’abreuvoir contigu traverser le mur de notre officine et se déverse avec force dans deux grandes auges à l’intérieur. Elle apporte sa musique cristalline dans un murmure incessant. Sur le mur qui lui fait face, c’est le domaine de messire le feu, son opposé et son contraire. Il se consume sans faire de bruit dans les fourneaux. Ces deux-là sont parfois alliés, souvent ennemis. Ici, l’eau est se fait alliée et douceur, elle fait tampon entre le feu et la matière dans un bain-marie qui enveloppe douillettement le chaudron. Les fruits d’or mijotent doucement dans cette opération dont on a oublié la noble origine du mot : la cuite. Et puis c’est encore l’eau qui apparait grâce au feu, pas n’importe laquelle, car, elle nait des effluves de la matière : Les vapeurs s’échappant de la matière délicatement en fusion finissent par l’effet de la condensation à retrouver l’état liquide. Et miracle, un précieux condensat se met à couler dans un petit récipient mis à l’intérieur de la bassine. La chaleur du feu a fini par transmuter la matière pour lui faire exprimer de brûlantes vapeurs qui elles-mêmes ont été douchées par la fraicheur de l’eau qui court.

Assurément, cette eau porte un nom spécial, communément c’est l’eau-de-vie, dont bien sûr il ne faut pas abuser ; la cuite peut s’avérer grave, voire mortelle. Les quatre éléments, la terre qui a donné son fruit, l’eau, le feu et l’air ont collaboré pour nous offrir la quintessence. Le chiffre cinq s’impose. La doctrine des signatures si connue au Moyen âge et qu’affectionnait Paracelse nous met sous les yeux que ce chiffre qui signe cette opération n’est pas un hasard. Il exprime la beauté et la qualité, la perfection même ; il n’est qu’à observer une rose pour comment le cinq participe à la nature de la rose et consacre son harmonie. Je n’irais pas plus loin sur ce terrain-là, tant de merveilles portent en elles leurs mystères comme les rosaces des cathédrales ou même jusqu’à l’humble rosée dont les racines grecques nous disent que son nom signifie force, soit dit en passant. Mais pour l’heure, comme on apaise la fièvre en mettant des compresses d’eau froide ou aussi comme dans un ciel d’orage aux lumières si contrastées quand tout d’un coup s’abat la bienfaisante pluie d’orage qui transforme l’atmosphère suffocante et moite en une ambiance délicieusement respirable, le précieux liquide sort du condenseur. Marcel y a installé le zouave, ainsi appelé, car il va bientôt avoir les pieds dans l’eau. Petit clin d’œil bien à propos aux célèbres inondations parisiennes. Sorte de tube dans lequel flotte le densitomètre pesant le degré d’alcool. Le premier jus est recueilli dans un petit récipient ; impropre à la consommation, il contient de l’éthanol jusqu’à soixante-quinze degrés, ainsi se finit la première passe. Et puis jusqu’à la dernière goutte.

Ensuite le feu est arrêté et nous débarrassons le moût qui a exprimé tout son suc en versant la bassine dans un plateau en fer et permet de l’évacuer par une trappe. Elle est alors reprise par le courant d’eau qui s’est fait sous terrain sous la maison. J’admire les détails montrant à ceux qui veulent bien le voir toute l’expérience des hommes de l’art. Le feu, l’eau et le retour à la terre maintenant. Marcel me raconte qu’auparavant il y avait six alambics dans le village ! j’imagine les ambiances du bourg quand chaque grosse famille avait son alambic comme chez mon grand-père à Bruley. Je nettoie la cuve avec de la cendre constituée de potasse, une excellente lessive du temps jadis et ensuite tout cela est passé à grande eau.

Mais nous n’en avons pas fini avec le précieux liquide qui est remis dans la marmite et nous refermons la cuve pour la deuxième passe. L’opération reprend avec le feu, beaucoup plus léger. Et toujours le même miracle le liquide apparait. Il faut contrôler le débit qui doit être de la taille d’un brin de paille. Nous goûtons régulièrement pour vérifier la qualité. On arrête la distillation à trente-cinq degrés avant les produits de queue moins volatils que l’alcool et qui gâcheraient la production. Ainsi se finit la deuxième passe.

Je questionne le Marcel qui me parle du temps jadis et de ses relations avec les douaniers, les rats de cave ! Dans une bonne intelligence bien française, ceux-ci lui ont prodigué moult conseils pour faire les choses en règle et comme il dit si bien, pour tricher intelligemment. Les langues se délient de plus en plus. Je dois sortir prendre l’air et m’aérer la tête. Dominique et sa fille nous ont rejoints pour prendre quelques photos. Je reviens, ce n’est pas encore fini. Il reste à ajuster le degré d’alcool. Une opération finale faite de pesée d’apports d’eaux et de séance de dégustation. La question est simple : à quel degré est-elle la meilleure ? Mais la réponse se paie comptant ! Heureusement, nous avons pris notre casse-croûte. À l’extérieur, le soleil luit et embellit la beauté du cuivre. Le moment est unique, un air délicatement parfumé dans la lumière, chaque chose est à sa place et chaque personne sait ce qu’elle doit faire. Je viens d’être initié. Merci Marcel.

Je suis pris de nostalgie pour le temps jadis, pour la lignée de mon grand-père, pour les anciens qui devaient faire de bien belles fêtes en hiver quand il faisait bien froid. Le moment rêvé pour accueillir et célébrer ces fruits gorgés de soleil. Je reste saisi et fasciné par cette technologie inventée par les Arabes qui ont su faire exprimer la subtilité des fruits et des fleurs entrant dans les parfums et les eaux de soin diverses. L’alcool ainsi nommé par eux comme le subtil. Il reste de cette journée le parfum indescriptible de cette alliance de la nature et de la création de l’homme. De la perfection qui peut être atteinte dans le fait que l’homme accompagne les processus naturels, en premier celui de la fermentation. Puis, par l’excellence de son art, tire la quintessence d’un fruit récolté avec amour. Et bien sûr l’importance de la transmission ! je suis infiniment reconnaissant à Marcel.

Peut-être certaines de mes observations gagneraient à être plus précises, il faudra que je recommence !

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