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À propos de franceindechassecroise

Écrivain tamoul, essayiste et le traducteur

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Bavâni, l’avatar de Mata Hari

 La couverture

Chers amis,

 

C’est avec grand plaisir je partage la sortie de mon roman « Bavâni, l’avatar de Mata Hari.

 

Cordialement

Krishna Nagarathinam

 

 

Bavâni, l’avatar de Mata Hari

« Le roman de Krishna NAGARATHINAM décrit la longue quête identitaire vers l’épanouissement personnel de plusieurs figures féminines. Par-delà les frontières et les préjugés socio-culturelles, ses protagonistes imposent leur   personnalité riche et complexe. Situant à la fois son action dans la France contemporaine et celle du début du vingtième siècle, l’auteur brouille la chronologie historique pour réunir personnages réels et fictionnels. Le lecteur est tenu en haleine au fil d’une enquête sur la mort mystérieuse d’une jeune indienne originaire du Pondichéry, confondue avec la célèbre espionne Mata Hari. Sa fille part à la rencontre de ceux qui l’ont connue pour découvrir la vérité. A travers elle, c’est une part de l’histoire de l’émancipation féminine qui nous est racontée. »

 

Krishna NAGARATHINAM (1952)

Écrivain, traducteur indien vit à Strasbourg depuis 1985. Il a déjà écrit quatre romans, cinq recueils de nouvelles, un recueil de poèmes, et neuf recueils d’essais donc cinq sur la littérature française. Il est Aussi l’auteur de neuf traductions en tamoul(dont Bonjour tristesse de Françoise Sagan, le Procès-verbal  de Le Clèzio  et l’Homme révolté d’Albert Camus) et d’une traduction en français (De haute lutte, avec Dominique Vitalyos aux éditions Zulma). Ses romans ont connu le succès et reçu le prix littéraire de l’état du Tamilnadu, INDE

 Bavâni , l''avatar de Mata hari couverture Finale Editions Edilivre – PARIS
175 boulevard Anatole France
Bat A, 2e étage
93200 Saint Denis
Tél : 01 41 62 14 40 / Fax : 01 41 62 14 50

 

 

Le Théâtre Indianostrum de Pondichéry

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du 21 avril au 4 juin 2017

Nos amis du Théâtre Indianostrum, qui nous avaient si bien accueillis et hébergés à Pondichéry pour le début de nos répétitions d’Une chambre en Inde, présentent :

Trois spectacles en tamoul, sur-titré en français

Mises en scène de Koumarane Valavane
Musique de Jean-Jacques Lemêtre

Avec Charles Vinoth, Kalieswari Srinivasan, Mani Bharati, Radhika Prasidhha, Rency Philip, Ruchi Raveendran, Santhosh Kumar, Vasanth Selvam, Vetri Premkumar. Interprète musique Arjun Chandran

 

• Kunti Karna



du 21 au 30 avril, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
Trouvant dans l’hypnotique rythme du rituel et la force vive du Kalaripayatt, antique art martial indien, le souffle même de l’épopée, cette création d’aujourd’hui, inspirée du grand mythe indien du Mahabharata, fouille les immémoriales questions de l’identité, de l’abandon et de l’orgueil. Inspirée de « Karna et Kunti » de Rabindranath Tagore et du « Mahabharata » de Jean-Claude Carrière.

 

• Terre de cendres



du 5 au 21 mai, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
Dans la nuit des destinées humaines, deux mères, deux étoiles guident l’exode de ceux que la guerre sacrifie. L’une est la déesse Ellamma, mère de toutes les victimes. Elle apaise les morts ; l’autre est Flora, jadis lueur de rêve dans l’obscurité d’un camp de concentration, qui aide les vivants à résister. Poème intense, « Terre de cendres » est un voyage qui rappelle combien, aux heures les plus sombres, le théâtre maintient le cap : raconter et entendre.

 

• Karuppu



du 26 mai au 4 juin, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
C’est sous la forme d’un théâtre dansé que nous faisons et défaisons les liens qui unissent Purusha (l’homme) et Prakriti (la femme), convoquant les mythiques et envoûtantes figures d’Iphigénie, d’Ophélie, de Clytemnestre, de Médée… et de Kali.

 

INFORMATIONS PRATIQUES


Durée des spectacles :
- Kunti karna : 1h20
- Terre de cendres : 3h (entracte inclus)
- Karuppu : 1h30
Réservations : 01 43 74 24 08, tous les jours de 11 à 18h || indianostrum.theatre@gmail.com || Fnac || Théâtre Online
Prix des places : Individuels : 18 € ou Tarif Intégrale Indianostrum : 13 € (par spectacle) || Collectivités, demandeurs d’emploi : 13 € || Scolaires et Etudiants – de 26 ans : 10 € ||

Jallikattu – Gérard JOSEPH

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Jallikattu« Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines ».Marcus Garvey

Il y a 3 semaines que plus d’un million de Tamouls sont descendus dans la rue pour la défense de leur langue et de leur culture. L’interdiction de jallikattu par la Cour Suprême a soulevé une vague de protestations dans toute la région tamoule. Grâce aux réseaux sociaux, la mobilisation a remporté un immense succès. La manifestation en faveur de jallikattu a commencé à Allangânallûr,un village de l’extrême sud de l’Inde et a franchi tous les contients puisque la diaspora tamoule est omniprésente. Les Tamouls en transcendant toutes les barrières de la caste, de la  religion et des pays ont affiché leur unité pour soutenir le jallikattu,une pratique culturelle bimillénaire.

Jallikattu au stricto senso est « pièce de monnaie » et « attacher ». Au fait, le mot « salli » veut dire l’argent et « kattu »est littéralement,lier ou attacher. (par exemple le mot tamoul francisé catamaran (kattu + maram) signifie « attacher les bois ». Au cours des siècles et dû à une sanskritisation legère, le mot  salli est devenu jalli. (nous disons en tamoul : salli kâsuku kûda othavâthu qui signifie que c’est complètement inutile). Il s’agit d’un jeu qui consiste à récupérer les pièces attachées aux cornes des taureaux. La coutume d’attacher les pièces aux cornes de l’animal remonte à l’époque de Nayaks. Ce spectacle se passe normalement au lendemain de mâttu pongal (fête à laquelle les vaches et taureaux sont honorés) qui tombera vers mi-janvier. Dans la littérature classique tamoule, les noms de cette pratique ancestrale sont: yer thazuvuthal (embrasser le taureau), manju viratu (chasse au taureau), kolayeru thazhuvuthal(dompter le taureau qui risque de tuer) etc. Le terme jallikattu a fait son apparition un peu plus tard.

Un article journalistique imagine ainsi la genèse de ce sport :  » Lorsque les tribus pastorales déplaçaient avec leurs troupeaux, quelques bêtes égarées pouvaient dévoyer les autres et semer le chaos. Afin de les rattraper, les bergers étaient obligés de courir à toutes jambes pour les arrèter en saisissant par leur bosse et les ramener à leur troupeau. En général, les jeunes dynamiques avaient le devoir de rétablir l’ordre parmi les bêtes. La pluie des louanges tombait sur ces aventuriers et ils étaient récompensés pour leurs actes audacieux. Ainsi cette pratique avait évolué et s’etait métamorphosée en jeu au cours des siècles.

Probablement, on peut situer l’origine de ce sport au temps de la civilsation de l’Indus. Un des sceaux de cette civilisation datant de 4000 ans dépeint un taureau furieux qui terrasse un homme ou plusieurs dans l’air. Visiblement, le taureau sort vainqueur. La plupart des archéologues opinent qu’il s’agit d’un combat de taureau. Cette tablette se trouve au musée de New Delhi. Les spécialistes de la civilisation dravidienne affirment que le jallikattu doit être un réliquat de la civilisation indusienne.

La littérature tamoule classique souligne l’importance de ce sport. Kalithogai, un livre qui remonte au début de l’ère chrétienne donne des détails minutieux sur cette coutume. « Que le taureau est plus féroce qu’un éléphant en furie, ne lâche pas prise sur lui et les épaules de notre fille t’apporteront les drapeaux de la victoire « , chante le poète de Kalithogai. Un autre poème du même recueil donne un avertissement aux lâches : » Aucune des bergères n’étreignera un jeune berger même dans une autre naissance s’il n’a pas le courage d’embrasser un taureau ». Kalithogai situe Jallikattu uniquement dans le paysage de mullai. Aucun de quatre autres paysages soit marutham,pâlai,neithal et kurunchi n’est associé au jeu bovin. La partie mullaikali abonde en vers sur ce sport. Elle détaille l’espèce, la couleur et la fureur du taureau. Le jour où une fille est née, on sépare un veau du bétail et on l’éleve avec soins. On y trouve la description de jeunes filles regardant le spectacle, les règles, les scènes horribles suite à des blessures etc. Un autre ancien chef d’œuvre tamoule Cilapathikâram fait aussi référence à ce sport. Aucun ouvrage ne parle de tuer ou torturer les bêtes et cela continue jusqu’à nos jours. Quelques peintures rupestres dans les villages de Tamil Nâdu dépeignent également les scènes de la domestication des taureaux.

Le jallikattu peut se différer d’un département à l’autre.. Nous allons vous décrire celui qui est très populaire. Allangânallûr, une commune du sud du pays tamoul est mondialement connue pour ce spectacle. La particularité de Bos Indicus est sa bosse. Le dompteur doit s’agripper à la bosse du taureau,se laisse traîner avec l’animal avant de le freiner. Personne ne peut l’approcher ni par devant ni par derrière. Le seul moyen de contraindre l’animal est de passer par ses côtés et saisir sa bosse. Ces bêtes sont très élevées avec beaucoup de soins et de prévenances. L’entrée s’appelle vâdi vâsal. Les taureaux y attendent avec leurs maîtres et les participants guettent leur arrivée sur deux côtés. On libère en premier le taureau qui est dédié au temple et personne ne le touche. Il erre librement et rentre dans le village ou au point de rassemblement. Les autres taureaux sont relâchés l’un après l’autre. Il devient très féroce, voire excité, dès qu’il entre dans l’arène. Il accourt en folie devant les cris d’une marée humaine. L’animal charge violemment celui qui essaie de l’attraper. Il le projette en l’air, le piétine et sans l’encorner, il passe à un autre homme. Aucun mal n’est fait aux personnes qui tombent même par hasard. Étonnant, n’est-ce pas? Si le taureau parvient à briser tous les cordons et dépasse les paramètres indiqués,il est déclaré vainqueur et choyé. Si le participant parvient à le retenir pendant quelques secondes sur quelques mètres ou l’arrêter complètement au dedans des frontières, un trophée ou une autre récompense lui sera remks. (Ceux qui tombent ou franchissent la ligne lors de cette aventure, sont éliminés tout de suite).

Donc, pourquoi tant de tollés? Qu’est-ce qui donne lieu aux controverses?  La Cour Suprême de l’Inde a interdit la pratique de ce sport sur demande de PETA (People for the ethical treatment of animals) et d’autres associations luttant pour les droits d’animaux. Les accusateurs réclament l’interdiction en prétextant que les organisateurs enivrent et torturent l’animal. Au lieu de réglementer le jeu, le plus Haut Tribunal a carrément banni ce sport. Cette décision a soulevé une vague de protestations chez les Tamouls. « Pourquoi n’embrassent-ils pas les lions », ironisent les juges sans comprendre la gravité,la sensibilité et la compléxité du problème. Il est vrai qu’il y ait des inconvénients. Mais l’interdiction n’est pas une remède.. Pourquoi pas les surmonter en rectifiant les erreurs? Dans cette aventure, c’est plutôt l’homme qui encourt beaucoup plus de risques voire la mort. Pas comme en Espagne où l’animal est tué cruellement.

Les partisans de jallikattu accusent les sociétés laitières étrangères. Les éleveurs tamouls croient que les pays étrangers en vue d’exporter leur race bovine vers l’Inde et de promouvoir leurs produits laitiers ont manipulé PETA et ont sollicité l’interdiction. Le jallikattu, l’agriculture, le paysan, le consommateur, l’identité etc sont tissés par un lien fort. Le lait que donnent ces vaches étrangères est moins énergétique que celui des indigènes. Les taureaux reproducteurs sont servis pour jallikattu et pour l’accouplement. Un laitier aura recours à l’insémination artificielle pour augmenter sa production et les taureaux locaux seront à l’abandon voire extinction. Aussi, la viande de Bos Indicus est très prisée au Moyen Orient. La plupart des taureaux destinés pour jallikattu ont aboutidans l’abattoir ces  deux dernières années. Les paysans y voient une complicité entre PETA et les pays étrangers pour détruire le tissu social des Tamouls. Nous n’ avons énuméré que quelques raisonnements qui visent droit à la vie quotidienne des paysans. Ce mécontentement populaire a engendré un rassemblement colossal.

Les étudiants tamouls ont manifesté leur colère premièrement ,le 8 janvier. Suite à des appels sur les réseaux sociaux et sans appui de partis politiques, la manifestation a fait l’éruption comme un volcan, le 15 janvier et a pris d’une grande envergure. Toute la population tamoule s’est liguée avec les étudiants dans toute la région. À la plage de merina, ils se sont amassés en million. On peut y voir les enfants de bas âge, des couples qui viennent de se marier, des femmes avec leurs bébés, des personnes âgées, les policiers, etc en scandant les slogans en faveur de leur sport culturel. Leur seule revendication est la révision de la loi. Les manifestants étaient figés pendant une semaine et aucun incident de la violence n’est rapporté. Seul le dernier jour, la situation a dégénéré et a mal tourné. Quelques bandits déguisés en étudiants ont incendié les véhicules, ont jeté des cailloux, et s’en sont pris aux policiers. C’est le plus grand rassemblement que connaît le pays tamoul depuis 1965. En 1965, les étudiants manifestaient contre l’imposition de l’hindi. Quelques étudiants en ferveur se sont immolés et en défense de leur langue quelques uns sont tombés sous les balles des policier.  Le Congress, le parti national a été chassé du pouvoir en 1967 à cause de leur stratégie linguistique. Depuis 1967, aucun parti national ne peut s’ancrer fermement au pays tamoul. Les personnes de troisième génération qui accusent souvent les jeunes de 21è siècle pour leur nonchalance, s’étonnent et se félicitent de cette manifestation. Les nouvelles technologies, les résaux sociaux, le modernisme, etc n’empêchent pas cette nouvelle génération d’afficher leurs affections pour leur langue et leur culture. Dès qu’il y a un danger imminent pour leur mère tamoule, ils n’hésiteront pas à descendre pour la protéger comme ont fait leurs ancêtres. L’indifférence du gouvernement fédéral vis à vis de Tamoul Nâdu concernant des disputes avec les régions voisines ont vexé énormément la population tamoule. À force d’emmagasiner ces déceptions, la colère populaire a soudainement explosé et le problème de jallikattu a servi de tremplin.

Pour conclure, les pouvoirs régional et national se sont inclinés devant le pouvoir majestueux du peuple. La loi a été révisée en faveur du jeu ancestral. Le pays tamoul se réjouit d’avoir retrouvé le jallikattu, un sport bimillénaire qui témoigne le courage et la vaillance des Tamouls. Enfin la jeune génération tamoule a pris le taureau par les cornes. Oui dans une démocratie, le peuple est toujours le maître incontestable : vox populi, vox Dei.

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Vient de paraître : « La dernière fois à Pondichéry » de Catherine Brai

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Un roman, qui a pour cadre Pondichéry, vient de paraître aux éditions L’Harmattan. Il nous est signalé par l’un des fidèles lecteurs du CIDIF qui nous demande si nous pouvons en parler sur le site. Bien volontiers. Nous envoyons ci-dessous l’annonce de l’Harmattan. C’est avec plaisir que nous publierons un compte rendu de lecture si l’un de nos lecteurs ou l’une de nos lectrices veut bien nous communiquer ses impressions.


C.I.D.I.F
Centre d’information et de documentation de l’Inde francophone

SITE CIDIF

Catherine Brai
« Philosophe de formation, j’ai enseigné dans de nombreux pays dont les Comores, le Japon, la Turquie, le Mexique.

Née à Saigon (Vietnam), d’un père métis et d’une mère vietnamienne. Je suis arrivée en France à l’âge de dix-sept ans pour faire mes études supérieures à La Sorbonne. Je vis actuellement à l’île de La Réunion.« 

Professeure bénévole à Pondichéry, l’héroïne-narratrice se retrouve peu à peu coupée de son milieu et amoureuse d’un homme qui sans cesse se dérobe. Elle doit lutter pour ne pas confondre le réel et l’imaginaire, l’objectif et le subjectif, la raison et la folie. Le sujet pourrait être angoissant mais l’auteure le traite avec humour et autodérision, rendant le lecteur complice de ce voyage où s’entrechoquent les deux cultures.

184 pages • 18 €
EAN : 9782343113739

Editions diffusion L’Harmattan

Adresse : 16 Rue des Écoles, 75005 Paris
Téléphone :01 40 46 79 11

La fenêtre opaque, par Krishna Nagarathinam

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Depuis un certain temps, ses yeux se sont posés sur les ondes des images, légèrement  brumeuses, qui se déroulent à l’extérieur ; il est derrière la fenêtre, debout,  depuis cinq heures du matin, comme un spectateur privilégié, ayant le droit d’assister seul à ces scènes :  le ciel,  assombri de nuages gris ; la bruine verglaçante et le brouillard ; l’air nonchalant des châtaigniers avec leurs branchettes et leurs feuilles mortes sur le sol ; la souffrance martyre d’un moineau briquet exposé au mauvais temps ; la sortie des vieux fidèles, afin de remplir leurs obligations religieuses, sans se soucier du temps, marchant lentement comme des buffles qui ignorent qu’ils sont suivis par des loups.

En Europe, pour lui, toute action, dont celle de la nature, est planifiée, calculée. Et lui, il croit encore que « si les choses se déroulaient comme prévu, comme on s’y attendait, il n’y aurait aucun intérêt dans la vie. » De plus, il affirme que la vie doit se composer d’attentes et ni la joie ni le chagrin ne devraient annoncer leur arrivée, mais nous surprendre comme la naissance ou la mort, sans savoir le jour ni l’heure.

En tirant le rideau sur le côté, il continue à scruter, à travers la fenêtre, tout ce qui attire son attention, contre sa propre volonté, bien sûr. Cette attitude fait partie de sa routine du dimanche. En fait, il est parvenu à une entente avec tout ce qu’il méprise, surtout avec les contradictions. Il lui arrive parfois de se hâter de sortir de ce vécu externe. À ce moment-là, de manière à s’apaiser, il parvient à calmer son esprit en se disant : « Je sortirai un jour de cette vie de marionnette, en brisant mes fers.

Soudain, il entend un bruit monotone. Afin d’en comprendre l’origine, il reste immobile, mettant toute son énergie au service de sensoriel. Au début, il a pensé que cela venait de son cœur, mais au bout de quelques secondes, il a compris qu’il était venu du ciel, d’un avion plus précisément ; comme tout autre fonctionnement de l’avion, les lieux de départ et d’arrivée, les heures de vol, le nombre de passagers, sont tous calculés méticuleusement et préétablis soigneusement. Vers quel pays va-t-il ? En partance pour quelle destination ? Il cherche à comprendre, pourtant il sait bien que c’est impossible.

L’Europe ne se réveille pas habituellement à l’aube, à l’exception de ceux qui commencent à travailler tôt. Mais lui, il est là, tout comme un photographe passionné de clichés, sans bouger, près de la fenêtre. Cette coutume de se réveiller avec la lumière de l’aube a débuté en Inde. Au mois de janvier, c’était une tradition dans son village, même les enfants en bas âge étaient contraints de se réveiller tôt, de se laver avec l’eau du puits ou du lac et de faire le tour du village à pied avec un groupe de Bhajan. Naguère, il s’était laissé porter par l’enthousiasme de faire tout cela. Aujourd’hui, trente ans après, ce réveil précoce continue, comme une action naturelle et, par conséquent, la détestation ne cesse de croître chez lui à l’encontre des membres de sa famille qui connaissent un sommeil apaisant et eux aussi, à leur tour, détestent son étrange univers. Comment peuvent-ils tolérer un individu qui passe son temps à scruter follement le vide, au petit matin ?

Il a décidé de parler à Prêma, sa femme. Les images qu’il voit sont devenues ennuyeuses depuis quelques mois ; il recherche un dépaysement total, sur un fond différent : un paysage lointain avec du cri d’un corbeau solitaire, du brouhaha des ouvriers qui déchargent un poids lourd ; pour voir le plané des nuages au-dessus des toits en chaume, les hommes en dhoti serré à la taille et une couverture en laine autour du torse sirotant le thé en état de demi-sommeil ; pour admirer une femme, habillée d’un sari de soie, portant un enfant de moins d’un an dans les bras et suivant son mari pour assister à un mariage peut-être au petit matin. En somme, un tel spectacle lui manque ! Mais quand partira-t-il ? Demain, après-demain, le mois prochain ou l’année prochaine ?

Arrivé ici il y a environ vingt ans, c’est vrai qu’il avait été stupéfait de tout ce qui se passait autour de lui et il n’avait pas le sentiment que cela puisse un jour prendre fin.

Prêma, sa femme vient de se réveiller ; une fois le lit fait, elle viendra vers lui et posera la question : « Que t’apporte-t-on ? Du café ou du thé ? Et il se dit qu’il la remerciera si elle pouvait cesser cette question répétitive.

Il sent un petit souffle tiède derrière son cou, c’est sa femme, Prêma.

— Prêma, peux-tu apporter du café ? Je veux te parler.

— C’est à quel sujet ? Il ne s’agit pas de retourner en Inde, comme d’habitude ?

— Si, Si… Mais cette fois la décision est prise, le retour en Inde est certain. Viens, assieds-toi !

— J’en ai pour une heure, dit-elle, puis elle part .

Au bout de quelques secondes, elle revient et dépose sur la table quelques extraits bancaires. Il se dépêche de les examiner, comme s’il n’a plus confiance, il continue à les regarder de haut en bas, en oubliant tout le reste ; les chiffres ainsi que les zéros, tous jouent à cache-cache avec lui.

Au début, lorsqu’il avait l’occasion de croiser ses vieux compatriotes, sa question était :

— Comment arrivez-vous à vivre dans un pays étranger ? »

Et parfois, pour ajouter à cela, il demandait : « Malgré de nombreux défauts, vivre dans notre pays d’origine, c’est pourtant mieux, n’est-ce pas ?

Et leur réponse était, plus ou moins :

— On ne dit pas le contraire ! N’empêche, que faire face au destin ? Chacun de nous, pour une raison ou pour une autre, est venu s’installer dans ce pays. Tout porte à croire que c’est une question de survie, non un choix. Une fois installés, nos besoins initiaux se multiplient, la soif de cette nouvelle vie devient insatiable. Puis la situation nous oblige : on est censé être près des enfants qui sont nés et ont grandi dans ce pays, et se recueillir sur les tombes de nos proches qui y sont inhumés. Avec les jambes que j’ai, vous croyez que je peux voyager encore ? Et là-bas, qui est-ce qui m’attend ?

— Monsieur ! Je m’excuse de vous couper la parole, je ne suis pas d’accord avec vous. Si j’ai l’argent qu’il me faut, je partirai demain.

Avec un sourire aux lèvres, les vieillards s’en allaient.

Son éternel problème à lui, c’est de chiffrer le montant. Depuis son arrivée il le cherche sans relâche. Mais par malchance, chaque fois qu’il s’avance, il s’éloigne de lui. Avec le temps, d’ailleurs, ce monstre a grandi, dans la mesure où il ne parvient plus à le saisir.

Tout en laissant les chiffres emporter son esprit, il appelle sa femme :

— Prêma !

— Tu m’as appelée ?

— Oui ! Il faut contacter notre banquier pour prendre un rendez-vous. J’ai appris que le taux d’intérêt a atteint son niveau le plus bas. Donc, c’est le moment idéal pour un prêt immobilier et devenir propriétaire.

— Alors, ce n’est pas pour demain, notre départ ?

Sans réagir à sa question, il se tourne vers la fenêtre opaque.

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La culture tamoule – par David Annoussamy

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david-annusamyDavid Annoussamy, La culture tamoule, Éditions Kailash, 11/12/2016

 

Les livres de David Annoussamy sont toujours agréables à la lecture et donnent le sentiment au lecteur d’avoir appris et compris beaucoup sur le sujet traité. C’est encore le cas avec La culture tamoule parue en décembre 2016 et qui devrait être très prochainement disponible en librairie.

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Le projet de l’auteur est à la fois simple et ambitieux : faire connaître le fait tamoul dans le monde d’aujourd’hui.

Partie intégrante de la culture indienne, la culture tamoule présente un particularisme très marqué, d’abord par son ancienneté, les joutes littéraires des Sangam existaient aux siècles précédant l’ère chrétienne, et ensuite par la vigueur de ses institutions, les différentes dynasties Chola, Pandya et Pallava qui, du nord au sud du golfe du Bengale et au-delà des mers, ont su installer leur autorité et marquer leur présence par la construction de monuments dont beaucoup sont maintenant classés au patrimoine mondial de l’Unesco.

 

L’auteur nous présente et nous explique le monde tamoul d’aujourd’hui dans tous ses aspects et d’abord dans ses relations avec le temps. Et le charme du livre opère immédiatement. Nous apprenons que le calendrier solaire est un peu en décalage avec celui que l’on connaît en Occident, mais surtout que toutes les heures de la journée n’ont pas la même valeur ni les mêmes qualités, certaines sont néfastes, d’autres fastes et qu’il importe donc de savoir à quel moment il convient d’entreprendre ou de faire des choses importantes, comme engager une affaire immobilière ou célébrer un mariage.

 

Entré dans le monde tamoul par le temps, nous continuons notre voyage en explorant la pensée religieuse et la vie religieuse que l’auteur distingue à juste raison. La journée est ponctuée de gestes rituels aussi bien à la maison qu’aux différents temples de la localité. Ces comportements sont purement personnels et ne sont pas imposés par une religion qui ne comporte ni dogmes ni de véritables commandements. Religion peu contraignante, mais très forte religiosité qui se manifeste dans toutes les relations, que ce soit avec les dieux, avec les membres de la famille ou dans les nombreuses fêtes collectives qui jalonnent les différents moments de l’année.

 

Ce sentiment religieux se double ou se prolonge de tout un ensemble de croyances qui touchent  à la superstition, aux astres, à la numérologie, aux horoscopes, aux présages et auxquels chacun attache plus ou moins d’importance mais qui suscitent des professions à part entière : tout projet de mariage donne lieu à l’examen des horoscopes des futurs époux par un homme de l’art.

 

L’exploration de la vie familiale et du système de castes complète cette introduction à la connaissance de l’être tamoul. Organisation de la famille et fonctionnement du système des castes subissent les contrecoups de la vie moderne mais sont encore suffisamment prégnants pour garder, sans doute pour de nombreuses années encore, leurs caractéristiques.

 

Il y a une  vie de société qui repose sur un ensemble de principes éthiques qu’une longue histoire littéraire a nourri, faite de bon sens et d’une profonde humanité, plus qu’humaine pourrait-on dire puisqu’elle s’étend à tout le monde vivant. Certains moralistes estiment que « le ventre du consommateur de viande est le cimetière des êtres vivants ! Celui qui élève des bêtes dans le but de les tuer et les mangers est un pécheur sans nom. C’est l’abus de confiance d’une suprême gravité ».

 

Religiosité, éthique, organisation familiale, contrats sont les éléments constitutifs des affaires que peut connaître la justice, qui doit leur trouver une solution équitable. Il est très intéressant de constater que les Tamouls n’ont jamais eu un corpus juridique sinon sous la période coloniale qui a voulu leur en donner un par une erreur totale d’appréciation de la situation. « Si les Tamouls n’ont pas donné une forme écrite à leur loi, ce n’est pas par incapacité mais par volonté délibérée … Une loi, dès qu’elle est écrite, tend à échapper au peuple. Un groupe de personnes spécialisées fait son apparition pour dire au peuple en quoi consiste la loi. ».

 

Pratiquement tous les aspects de la culture tamoule donnent lieu à analyse, de la médecine aux arts, à la littérature, à la musique, à la danse, au théâtre et au cinéma. Chaque chapitre est écrit de façon à être lu ou relu sans nécessairement revenir sur les sections antérieures.

 

D’où vient le plaisir que suscite la lecture de ce livre ? C’est l’auteur lui-même qui nous en donne l’explication en faisant l’éloge de la vertu de la parole dans son exposé sur les principes éthiques :

 

« Les moralistes accordent une grande importance à la parole. Ils prennent grand soin d’indiquer les règles du bon langage : tenir compte du lieu, de l’assistance, ne pas débiter trop vite, ne pas répéter, pas trop développer, s’abstenir de dire des faussetés, s’exprimer de façon concise. La meilleure façon de parler c’est de parler avec naturel sans jamais forcer son talent. Toute affectation produit de mauvais résultats ».

 

David Annoussamy applique à l’écrit ce que les moralistes recommandaient à l’orateur et participe ainsi à la culture tamoule qu’il connaît si bien et qu’il veut faire connaître à tout un public francophone qui vient et revient avec plaisir sur la côte Coromandel.

Pondichériens d’origine ou d’élection, avant le voyage périodique sur la Baie du Bengale et avant l’acquisition de tout autre guide, emportons, lisons et relisons ce livre : celui-ci nous ouvre vraiment les portes du monde tamoul que l’auteur aime tant et sait nous faire aimer.

 

Roland Bouchet, La Lettre du CIDIF janvier 2017.

 

Le monde indien : populations et espaces Les inégalités de genre en Inde(3) – Kamala MARIUS

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(Kamala MARIUS, maitresse de Conférences HDR, Université Bordeaux Montaigne, UMR LAM (CNRS/Sciences Po Bordeaux), et Institut Français de Pondichéry, UMIFRE 21 CNRS/MAEE)

Au-delà de la légitimation de l’enfermement des femmes depuis des siècles, l’inégalité des rapports de pouvoir se manifeste, dans sa forme la plus extrême, à travers la violence des rapports de genre.

Une étude sur la masculinité menée en 2011 dans plusieurs pays du monde  montre que c’est en Inde que la violence des hommes envers leurs partenaires est la plus courante. [9] Par ailleurs, 14 % des Indiens attestent avoir abusé sexuellement de leur partenaire ou de leur épouse durant l’année passée, tandis que 20 % auraient abusé sexuellement de leur partenaire ou de leur épouse au cours de leur vie. La violence conjugale est justifiée par 68 % des Indiens qui pensent qu’une femme « doit tolérer la violence physique dans le but de préserver l’équilibre familial » ; 65 % des Indiens sont d’accord avec le fait que « dans certains cas, une femme mérite d’être battue », alors que 37 % affirment avoir recours à la violence physique envers leur compagne, d’après les résultats de l’enquête. Pourtant, 92 % des hommes ont déjà entendu parler des lois sur les violences commises contre les femmes. L’enquête de l’IHDS confirmait déjà ces résultats à quelques nuances près, en précisant que le fait de sortir sans permission (39 %), de négliger les tâches ménagères (35 %), de ne pas bien faire la cuisine (29 %) étaient des raisons suffisantes pour que les femmes soient battues (fig. 10). On sait par ailleurs qu’en Inde, l’éducation, le fait de bénéficier de revenus élevés et de vivre en ville sont autant de facteurs limitant la violence conjugale.

Fig. 10 : Perception de la violence conjugale par les hommes indiens :
l’« acceptable » et ses bornes

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Un homme ayant au moins bénéficié d’une éducation secondaire a davantage tendance à concevoir les relations hommes-femmes de manière plus équitable, selon le rapport de 2011. Certains auteurs ont pourtant noté une prévalence de la violence domestique plus importante auprès des femmes ayant une activité génératrice de revenus, car les conjoints se sentiraient menacés par l’autonomie potentielle de ces femmes actives. [10]

Dans ce contexte d’inégalités cumulatives largement démontrées, il est utile de s’intéresser à l’impact de la croissance économique actuelle sur l’accès des femmes à l’emploi. Si cette croissance économique a eu des conséquences positives sur l’accès à l’emploi des femmes, ce n’est pas pour autant que les disparités liées au genre ont disparu.

5. Inégalités d’accès à l’emploi et informalisation du travail des femmes

Même si l’économie indienne a réalisé un rattrapage rapide au cours des deux dernières décennies avec une croissance moyenne de 7 à 8 %, elle n’a pas pour autant favorisé la croissance de l’activité des femmes.

Un tiers seulement des femmes en âge de travailler occupe un emploi en Inde, alors qu’en Chine par exemple, plus de deux tiers des femmes sont actives. Leur taux d’activité est plus élevé en zones rurales qu’en zones urbaines, et dans les États du Sud et du Nord-Est que dans ceux du Nord (OCDE, 2014). [11]

Contrairement aux autres pays émergents, le taux d’activité des femmes indiennes recule depuis dix ans, tandis que celui des hommes reste stable. Ce déclin depuis 2005 s’explique en grande partie par la chute de l’emploi indépendant non rémunéré des femmes dans le secteur agricole. Si le nombre de femmes d’âge actif a augmenté d’environ 99 millions, leurs emplois n’ont progressé que de 6 millions entre 2000 et 2012. Pendant la même période, le nombre d’emplois occupés par des hommes a progressé de 69 millions (Marius, 2013).

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Ainsi, en dépit d’une libéralisation économique amorcée dans les années 1980 et d’une stratégie de croissance qui auraient dû faciliter l’émergence du salariat industriel féminin, on assiste plutôt à une informalisation massive du travail des femmes, notamment à travers la sous-traitance de travaux d’artisanes à domicile (panier, broderie, objets d’artisanat, encens…) passant par de multiples intermédiaires. Afin de compléter les revenus familiaux, les femmes qui commencent à travailler de plus en plus jeunes se retrouvent dans des activités informelles sous-payées. On reprend ici la définition de l’OCDE (2009) qui définit bien la taille et l’évolution de l’emploi informel :

– emploi informel dans le secteur informel : travailleurs indépendants : travailleurs à leur compte, employeurs, travailleurs familiaux ; employeurs et employés rémunérés travaillant dans des micro-entreprises comprenant moins de cinq travailleurs ou employés.

– emploi informel dans le secteur formel : employés rémunérés dépourvus de protection sociale dans des entreprises comprenant cinq travailleurs (ou employés) ou plus ; travailleurs domestiques rémunérés dépourvus de protection sociale.

Ainsi dans le contexte de compétitivité internationale, les employeurs préfèrent installer leurs usines en zone rurale ou semi-urbaine afin d’optimiser les coûts de production et de bénéficier des économies d’échelle. Les femmes, dont le travail coûte généralement moins cher, et moins encore en milieu rural qu’en milieu urbain, sont très recherchées par les employeurs qui sont prêts à les former quelques jours. Leur préférence va aux femmes les plus jeunes et aux célibataires. Les femmes sont considérées comme adroites, dociles et disposées à accepter des bas salaires. En effet, leur faible niveau d’éducation et de qualification les incite à accepter des emplois précaires et peu rémunérateurs dans le secteur informel. Par ailleurs, les femmes préfèrent une certaine flexibilité d’emploi afin de pouvoir s’occuper de leur famille, d’où leur présence dans des secteurs faiblement concentrés et demandant peu de compétences. En effet, selon le NCEUS (2007), le niveau d’années d’études minimum requis pour travailler dans le secteur formel est au moins de 10 ans pour les femmes, tandis qu’il n’est que de 4 ans dans le secteur informel (K. Marius-Gnanou, 2013). En raison de la situation très précaire de ces travailleurs informels, le gouvernement a proposé en décembre 2008 un projet de loi leur permettant d’avoir accès à une sécurité sociale et à un salaire minimum, grâce à la mise en place d’une carte d’identité.

Au total, c’est moins d’une femme sur sept qui travaille dans le secteur organisé. Elles sont surreprésentées dans les emplois agricoles peu productifs, le secteur manufacturier traditionnel à petite échelle et dans les services tels que l’éducation et les emplois domestiques. En 2012, 60 % des femmes occupant un emploi salarié ou occasionnel percevaient moins que le salaire minimum, contre 25 % chez les hommes (OCDE, 2014, p.39).

La rigidité du marché du travail dans les secteurs secondaire et tertiaire est un facteur essentiel qui empêche les ouvrières agricoles d’occuper des emplois mieux rémunérés dans l’industrie à cause de l’obligation d’obtenir une autorisation pour licencier même un seul salarié dans les unités manufacturières de plus de 100 travailleurs. Comme l’a démontré une étude du FMI, le transfert de main-d’œuvre indienne depuis le secteur agricole vers l’industrie est le plus bas d’Asie.

Si on prend le critère le plus pertinent pour mesurer les inégalités de travail à savoir le nombre de jours de travail par an, on peut considérer que la participation des femmes au travail est bien moindre que celle des hommes avec des inégalités qui s’exacerbent avec l’âge, plus en milieu urbain qu’en milieu rural (fig.11).

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Alors que le pourcentage de femmes travaillant en milieu rural a toujours été plus important qu’en milieu urbain, le nombre de jours travaillés en milieu urbain est plus élevé (180) qu’en milieu rural (106). Ceci s’explique sans doute par le fait que les femmes ont d’autres activités informelles et aléatoires liées à l’agriculture, l’élevage etc…qui relèvent de l’auto-emploi (fig. 12). En effet, sur les 127,3 millions de femmes actives recensées, 90 % d’entre elles travaillent dans le secteur informel qui inclut l’auto-emploi (self employment) et le travail occasionnel (casual labour). Il faut aussi évoquer le travail des enfants, et des petites filles en particulier, particulièrement répandu dans les campagnes où 9 % des filles de moins de 15 ans travaillent. Nombreuses aussi sont les études qui montrent que les tâches du ménage pauvre incombent dans une large mesure aux filles. Elles s’occupent des tout-petits, font la cuisine, nettoient, vont chercher et portent de l’eau et toutes sortes d’ustensiles… Les filles plus âgées vont aux champs avec leurs parents pour les aider à semer, replanter, sarcler, récolter, etc.

Cependant, en milieu urbain, d’après les données du NSSO analysées par Kundu (2009, 22), on note depuis les années 1980 une diminution de l’emploi occasionnel (casual labour) au profit de l’emploi salarié : en effet, le pourcentage d’emploi salarié est passé de 25,8 % en 1983 à 35,6 % en 2004-2005 (fig. 13). Cela s’explique par la mondialisation qui a impulsé une relocalisation des entreprises à la périphérie des grandes villes ou dans des districts industriels, même si les chiffres restent encore modestes ; en effet, le travail payé dans les manufactures ne concerne que 12,3 % des femmes actives. Par ailleurs, le pourcentage de l’emploi non payé, notamment en milieu rural, reste encore élevé, de l’ordre de 43 % en 2007-2008. Cependant, si l’on tient compte uniquement des femmes payées, 67 % des femmes seraient concernées par le travail occasionnel, 26 % par l’auto-emploi et à peine 7 % par un travail régulier.

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Même si les femmes indiennes sont de plus en plus nombreuses à travailler, la majorité d’entre elles, à savoir les plus pauvres, travaillent parce qu’elles n’ont jamais eu le choix, pour des salaires nettement inférieurs à ceux des hommes (à l’exception des emplois de la fonction publique). En revanche, les femmes au-delà d’un certain niveau d’études, dès lors qu’elles sont mariées à un conjoint ayant un revenu décent sont moins contraintes à travailler, notamment en milieu rural (S. Desai et al., 2010). Cependant, la majorité d’entre elles subissent une inégalité salariale qui reste forte (fig. 14) : en effet pour 10 Rs gagnées par un homme, les femmes gagnent 5,4 Rs en milieu rural et 6,8 Rs en milieu urbain (IHDS, 2009).

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En milieu rural, les salaires sont versés soit en argent, soit en nature, soit de façon mixte. Le salaire moyen d’un ouvrier agricole est à deux euros par jour (150 Rs/j en 2015-2016) et les hommes gagnent une fois et demie de plus que les femmes malgré leur participation à des travaux agricoles similaires (semis, repiquage, coupage, récolte, désherbage…). Seuls ceux de l’Himachal Pradesh, du Jammu et Cachemire et du Kérala touchent des salaires supérieurs à 150Rs/j. Paradoxalement, dans des États aussi urbanisés et industrialisés que le Maharashtra ou le Tamil Nadu, les conditions de salaires sont les mêmes que dans ceux du Bihar ou du Madhya Pradesh.

En Inde, les discriminations générées par le marché, les contraintes institutionnelles et les conventions sociales persistantes se combinent pour renforcer les inégalités de genre d’où la nécessité de s’attaquer aux facteurs qui cloisonnent les opportunités économiques et enferment les femmes dans le piège d’une faible productivité. Paradoxalement, ces nouveaux espaces de travail localisés dans les zones les plus reculées présentent des nouvelles possibilités de libération, d’autonomie, tout en créant de nouvelles formes de dépendance (rémunération dérisoire, temps de travail abusif, augmentation de la charge de travail…).

Conclusion

Dans le contexte indien, l’identité de genre est certainement un facteur additionnel d’inégalité sociale, mais elle n’agit pas indépendamment de la classe ou de la caste ou du lieu géographique.
Les expériences du Kérala, et, dans une moindre mesure, celles des Etats urbanisés et industrialisés montrent à l’évidence qu’une politique de planification familiale efficace implique non seulement une scolarisation générale des filles et une promotion de la santé, mais aussi un changement des comportements culturels et l’amélioration de la condition féminine en général.

À partir de cette analyse intersectionnelle des inégalités de genre en Inde, on est amené à se dire que la question de la justice est prioritaire dans la réflexion sociale, d’autant que ces débats de la justice pour les femmes ont été entamés, en Inde, dès les années 1950, au moment de la mise en place de la Constitution. En théorie, elle protège tous les Indiens de toute discrimination fondée sur la race, la religion, la caste et le genre (articles 15 et 16) en promouvant une discrimination positive sous forme de quotas dans les assemblées, dans l’éducation et dans le secteur public à l’égard des populations les plus « opprimées ».

Cependant, les inégalités de genre ont été régulièrement laissées de côté, comme l’ont été les désavantages liés au fait d’appartenir à une minorité religieuse particulière (notamment musulmane) lorsqu’elle se révèle incompatible avec la caste. La politique indienne, comme on pouvait s’y attendre, a montré au fur et à mesure du temps que les castes et les groupes apparentés, tels que les OBC (Other Backward Classes), ont tendance à l’emporter sur les identités du sexe ou des minorités, même si ces dernières s’imposent pour ce qui concerne les lois personnelles (Hasan, 2014).

En d’autres termes, les castes et tribus répertoriées et les OBC sont devenues des catégories politiques grâce aux quotas. Certes les femmes ne sont pas une entité homogène, elles sont différentes par la caste, la classe, la religion ou le lieu. Pourtant, c’est également le cas des OBC qui ont su néanmoins dépasser cette hétérogénéité et cette dispersion grâce à la mobilisation politique et aux quotas qui ont été déterminants pour leur succès politique. Cependant, les pesanteurs socio-culturelles semblent limiter toute évolution significative en termes d’égalité de genres, en dépit des nombreuses lois sociales rarement appliquées, notamment dans le Nord. En effet, la représentation des femmes comme épouses et mères, faibles, passives et nécessitant protection, inspire largement les interprétations et décisions judiciaires. Finalement, la famille continue à être construite comme une sphère privée, échappant à l’intervention légitime de la loi (K. Marius, 2016).

Le système légal en Inde doit encore dénouer cette contradiction fondamentale entre les différentes législations progressistes qui ont pour objectif l’autonomie des femmes, et leur traitement concret par le droit personnel et coutumier de leurs communautés.

Compléments bibliographiques

Voir aussi

 

Kamala MARIUS
Géographe, maîtresse de Conférences HDR,
Université Bordeaux Montaigne, 
UMR LAM (CNRS/Sciences Po Bordeaux)
Institut Français de Pondichéry, UMIFRE 21 CNRS/MAEE

Merci à Anne Le Fur pour la réalisation des cartes de ce corpus.

mise en web : Jean-Benoît Bouron


[1] L’intersectionnalité (Crenshaw, 2005) est une démarche tout à fait utile pour la géographie car elle permet d’étendre considérablement le travail de déconstruction sur les pratiques spatiales en intégrant les mécanismes de domination divers, liés au sexe, au genre, à la caste, à la communauté, aux générations. Cette réflexion sur l’intersectionnalité des catégories de genre, race et caste a très largement nourri le champ des postcolonial studies, des diapora studies, des queer studies.

[2] Les brahmanes appartiennent à l’ordre le plus élevé (varna) du système des castes (Marius-Gnanou et al., 28, 2015)

[3] Amartya Sen est sans doute l’un des penseurs indiens qui a proposé l’une des analyses les plus pertinentes sur les inégalités dans le contexte indien en adoptant une approche multidimensionnelle, combinant classe, caste et genre.

[4] Les données sont issues du recensement de 2011, c’est pourquoi dans les documents de cet article l’Andhra Pradesh n’est pas divisé comme c’est le cas depuis 2014 avec la création d’un nouvel État, le Télangana.

[5] Le gouvernement central a mis en place The National Girl Child Protection Scheme, qui attribue des aides aux familles pour la scolarité de leur fille, pour leur mariage, selon leurs revenus.

[6] Guilmoto, Christophe. « La masculinisation des naissances. État des lieux et des connaissances », INED, 2015 (pdf)

[7] LiveMint, 22/10/2015 Par comparaison, la France compte 52 000 écoles primaires publiques et privées. 

[8] Les données pour cet article proviennent essentiellement de Sonalde, Desai et al., Human Development in India, challenges for a society in transition, OUP, 2010. Ce rapport récent est sans doute le mieux documenté sur les questions de développement humain en Inde. Il a été réalisé par des chercheurs de l’Université du Maryland et du NCAER entre décembre 2004 et novembre 2005. L’enquête a été menée auprès de 41 554 ménages (soit 215 000 personnes) dans 33 États.

[9] Réalisée dans six pays (le Brésil, le Chili, la Croatie, l’Inde et le  Rwanda), l’enquête menée par l’International Centre for Research on Women (ICRW) basé aux États-Unis et en Inde, ainsi que l’Instituto Promundo au Brésil, a pris en compte plus de 8 000 hommes et 3 500 femmes entre 18 et 59 ans. La conception des relations hommes-femmes y est étudiée notamment à travers les situations de violences conjugales, sexuelles, ou encore la distribution des tâches au sein de la famille. L’Inde partage le pire bilan avec le Rwanda en termes de violences conjugales et d’inégalités hommes-femmes. Les Indiens sont en tête des inégalités des sexes concernant la répartition des tâches domestiques. http://www.icrw.org/publications/evolving-men

[10] Sahoo, Raju, 2007, Social change, vol 73, n°4 p. 131-152

[11] http://www.oecd.org/fr/eco/Inde%202014%20Synthese.pdf