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À propos de franceindechassecroise

Écrivain tamoul, essayiste et le traducteur

Jean Deloche

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Je viens d’apprendre la mort de Jean Deloche, le 3 déc.2019, l’ex-directeur de l’Alliance française de Chennai. Entre 1992 et 1994, il était responsable du centre d’Histoire et d’archéologie de l’École française d’Extrême — Orient à Pondichéry. Il est donc un chercheur réputé et un d’auteur de plusieurs ouvrages. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à Pondichéry grâce à M. Nandhivarman avant que je puisse lancer le projet de mon roman, KRISHNAPPA NAYAGAR KAUMITHI. Son Œuvre sur « SENJI » — la ville fortifiée du pays tamoul publié par l’EFEO très apprécié par les experts de domaine, dont je suis largement redevable comme à celle du Père Pimenta, pour le roman.

Ne laissons pas périr l’homme ! La réponse de Gandhi – Fernand SCHWARZ

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Éditorial N°311

Ne laissons pas périr l’homme !

La réponse de Gandhi

Le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi est l’occasion de redécouvrir cette figure historique, guerrier des temps modernes qui a inspiré de nombreux personnages dans leur quête de non violence, liberté et de changement pour la société.

Le 2 octobre, nous célébrons le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, à Portbandar dans l’État actuel du Gujarat, situé au Nord-Ouest de l’Inde. À cette occasion,  Nouvelle Acropole organise 17 évènements dans 9 villes de France, sous le haut parrainage de l’ambassade de l’Inde (1).

Comme Gandhi, nous pensons que nous avons besoin d’un changement pour le monde et qu’il dépend de chacun de nous de le réaliser et de le devenir. Un tel changement doit être positif, durable et en harmonie avec la nature et avec les autres.
Chez cette figure historique, ce qui nous inspire est que sa quête ne dissociait jamais exigence intérieure et extérieure, maîtrise de soi et respect d’autrui, voie philosophique et voie sociale. C’est dans son œuvre peu connue Hind Swaraj, L’émancipation à l’Indienne (2), que Gandhi exprime les bases philosophiques et politiques de sa démarche.

Inspiré de la sagesse plurimillénaire de l’Inde, il élabore un triptyque :
Swaraj (autogouvernance), qui, avant d’être politique doit être la capacité de gouverner son propre esprit.
Ahimsa, réduite en Occident à la non-violence, est plus encore l’action ou le fait de ne causer aucune nuisance à toute forme de vie. Il disait : « La véritable ahimsa devrait signifier que l’homme se trouve totalement libéré de son mauvais vouloir, de la colère et de la haine, afin de laisser la place à l’amour débordant pour tous les êtres. »
Satyagraha signifie servir une cause juste qui naît de la vérité et de l’amour.
« En appliquant le Satyagraha, j’ai découvert, dans les dernières manifestations, que la poursuite de la vérité n’admettait pas que la violence soit imposée à son opposant, mais qu’il devait être sevré de l’erreur par la patience et la sympathie » a écrit Gandhi.

En août 1947, après l’indépendance de l’Inde, le pasteur nord-américain William Stuart Nelson demanda à Gandhi pourquoi les Indiens qui avaient « plus ou moins réussi à obtenir  l’indépendance par des moyens pacifiques » ne parvenaient pas à endiguer les violences intercommunautaires qui s’étaient produites après l’indépendance.
Gandhi répondit qu’il avait fini par comprendre que nombre de ses concitoyens n’avaient pas pratiqué le satyagraha mais effectué de la résistance passive. Beaucoup d’entre eux, alors qu’ils prétendaient résister de façon non violente, avaient de la violence dans le cœur. Il a souligné que la résistance passive n’était qu’une arme des faibles.
Gandhi déclara : «  C’est une erreur de croire qu’il n’y ait pas de rapport entre la fin et les moyens, et cette erreur a entraîné les hommes considérés comme croyants à commettre de terribles crimes. C’est comme si vous disiez qu’en plantant des mauvaises herbes, vous pouviez récolter des roses ».

Aujourd’hui, la colère est employée pour des causes qui sont certainement justes et certains croient qu’il est légitime d’utiliser des moyens comme la colère et parfois la violence pour défendre des idées justes. Au milieu du XXe siècle, Gandhi nous a rappelés à l’ordre. Il est indispensable de mieux comprendre la pratique de l’ahimsa pour ne pas l’instrumentaliser.
Il faut d’abord comprendre et ensuite agir, en adoptant une posture à la fois ferme et respectueuse vis-à-vis de l’adversaire et en tentant toujours d’établir des relations utiles entre les parties. Bien sûr, il faut concevoir des actions simples et marquantes – ce que les actuelles générations savent bien faire –  et formuler sa demande de façon claire et calme. Même s’il y a urgence, il faut rester patient et ouvert.

C’est de notre capacité à formuler sereinement nos demandes, que dépendront d’abord notre légitimité et force de conviction et ensuite celle de ne pas provoquer des dégâts collatéraux inutiles.

Gandhi était très inspiré par le texte sacré de la Bhagavad Gîtâ (3).
« La colère conduit à l’égarement ; de l’égarement vient la perte de la mémoire, par quoi l’intelligence est détruite ; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt ».

Il est urgent de reconstruire notre intelligence.

(1) https://www.nouvelle-acropole.fr
(2) Hind Swaraj, L’émancipation à l’indienne, Gandhi, traduit par Annie Montaut, Éditions Fayard, 2014, 224 pages. Lire articles sur Gandhi dans revue Acropolis  N° 306 (avril 2019), N° 307 (mai 2019), N°310 (septembre 2019) et dans la revue page 3
(3) En sanscrit « Chant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur ». Partie centrale du poème épique le Mahabharata, un des textes fondamentaux de l’hindouisme.
Bhagavad Gîtâ, Traduction d’après Shri Aurobindo, textes français de Camille Rao et Jean Herbert, Éditions Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, 1984, 184 pages
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole

Auroville (Roman)  – Chapitre -19

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 Pondichéry, l’année Srimuga, le mois ‘Masi’, le jour 14 (Le 25 février 1934)

 

Ma chère sœur,

 

J’ai lu ta lettre avec plaisir. Les familles de nos oncles de Bahour, d’Alappakkam et nous, en Inde, allons tous bien. Le mari de Vadivou travaille maintenant comme tisserand dans une filature d’Henri Gaebelé. Ils habitent à Saram, près de Pondichéry. Récemment, je l’ai rencontrée avec son mari à l’occasion d’un mariage. Elle m’a demandé de vos nouvelles et quand je lui ai dit que jusqu’à présent je n’en avais pas eu, elle a été déçue. Si je lui parle aujourd’hui, je suis sûr qu’elle sera vraiment heureuse.

 

Le jour où nous avons reçu ta lettre a été un jour de fête pour nous. Le soir même, nos père et mère se sont rendus au temple de la Déesse Mari Amman avec des offrandes et ils ont prié pour votre famille. Nous sommes également heureux du nouvel emploi de ton mari car c’est ce que vous vouliez. Alors de quoi d’autre pourriez-vous avoir besoin ? Tu as écrit à propos de griefs nés de votre départ de Pondichéry et de ton éloignement de tes proches, tout en me demandant de ne pas en parler à nos parents. Contrairement à ta demande, je leur ai lu toute la lettre. Tu pensais qu’une telle nouvelle risquait de les inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. En fait, ils ont trouvé cela très réconfortant étant donné qu’il s’agissait d’une déclaration poignante et touchante affirmant à quel point tu nous aimais malgré la distance qui nous sépare ! Cela signifie que nos parents doivent être informés de façon optimale afin de connaître l’exacte réalité de votre situation.

 

Tu es plus intelligente que moi. Si une autre femme que toi disait que son mari est seul responsable de tous les incidents de leur vie, je la croirais peut-être. Mais en fait, tu dois être toi aussi tenue comme responsable de tous ces évènements. C’est ce que j’ai expliqué à nos parents qui, quand nous avons appris votre départ pour Saïgon, disaient que ton mari était à blâmer pour tout. Oui, d’après moi, si tu avais été très ferme sur ton « Non », cela ne serait pas arrivé.

 

Je dois t’informer d’une autre nouvelle. Ton petit frère Singaravelou est également parti pour Saïgon quelques mois après vous. Il s’est engagé dans l’armée française. Edward est son nom de renonçant. D’après ta lettre, nous avons compris que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Or y a-t-il un problème entre vous ? Si tu n’as pas eu l’opportunité de le croiser, essaie de le trouver par tous les moyens !

 

Il s’est peut-être installé dans une autre localité d’Indochine. Informe-toi quand même si tu as la chance de côtoyer des Indiens.  Comme il est soldat, tu peux tomber sur lui facilement si tu te renseignes auprès de personnes concernées. En outre, tu as précisé que ton mari était policier. Demande-lui donc de prendre la peine de retrouver notre frère. Si vous y parvenez, allez le voir chaque fois que vous en aurez le temps et insistez pour qu’il nous écrive.

 

Ma femme, apprenant que vous étiez partis pour Saïgon, m’a harcelé tous les jours pour suivre votre chemin. J’ai été tellement soulagé quand elle a cessé de grogner après moi ! Hélas, elle a recommencé en recevant tes nouvelles. Tu sais pourtant bien à quel point je déteste faire même le petit trajet entre Pondichéry et Bahour… Il est donc inimaginable pour moi de prendre un long-courrier au-delà de la mer.

 

Comme tu vis loin de notre ville, je dois te tenir au courant de ce qui s’est passé récemment ici. En novembre dernier, Gandhi a lancé une tournée de campagne à travers l’Inde, mettant l’accent sur l’abolition de la caste et de l’intouchabilité. Dans le cadre de cette tournée, certains dirigeants politiques de notre cité avaient invité Gandhi à prononcer un discours. Profitant de cette occasion, Gandhi a voulu rencontrer M. Aurobindo. Dans ce but, il avait exprimé son désir en écrivant à l’un des disciples d’Aurobindo, Govindabai Patel. Entre novembre 1933 et février 1934, plusieurs courriers ont été échangés entre les protagonistes. Le souhait de Gandhi a été catégoriquement refusé par Aurobindo et son amie Mira Alfassa. En outre, ils avaient averti leurs partisans de ne pas se rendre auprès de Gandhi lors de sa visite dans notre ville.  En revenant sur les faits, un doute planait en moi sur les personnes en question. Gandhi est un homme de jeûne dont les carêmes sont destinés à des fins politiques et pour encourager le peuple opprimé ; en revanche, l’ashram d’Aurobindo est réservé aux spiritualistes fervents et à ceux qui rotent la bouche pleine. Ainsi, dans ces conditions, on voit mal comment nous pouvions nous attendre à ce que l’ashram d’Aurobindo ouvre ses portes à Gandhi.

 

Finalement Gandhi est venu à Pondichéry, le 17 dernier. Environ dix mille personnes ont assisté au meeting. Il n’a pas même prononcé un seul mot sur son mouvement d’indépendance. Tout son discours, très émouvant, basé sur la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité », a plaidé pour des réformes sociales.

 

Dans quel état se trouve la politique en Indochine ? Les personnes et les parents que nous connaissons vivent-ils dans ton quartier ? Y a-t-il des magasins indiens où il est possible de trouver des produits provenant d’Inde ? Habituellement, quel genre de nourriture prenez-vous là-bas ? Votre conversion au christianisme a-t-elle changé votre mode de vie ? Ce sont des questions que notre mère te pose alors que je t’écris cette lettre.

 

Prends soin de ta santé et ton mari de la sienne et sois courageuse ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Envoie-nous souvent de tes nouvelles et n’oublie pas de te renseigner sur notre frère cadet. Nous te prions de donner notre salutation à ton mari et à tous vos amis de notre part.

 

Ton frère aimant,

Sadasivam

 

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* https://auromere.wordpress.com/2012/09/14/mahatma-gandhis-aborted-1934-attempt-to-meet-sri-aurobindo/

 

 

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.

Adonis, le poète visionnaire et révolté : Miroudi Belmir (Libération)

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Parmi les poètes des années cinquante,  dont l’œuvre brille encore pour nous, aujourd’hui, de lueurs vivaces, l’un, surtout, mérite de retenir notre intérêt, c’est Ali Ahmed Saïd dit Adonis. Depuis ses premiers textes, Adonis a traversé sans faiblir les paysages littéraires les plus divers. Ses poèmes, comme ses essais littéraires ont attiré l’attention sur l’importance de la poésie dans la vie humaine.
L’œuvre d’Adonis est une œuvre d’art, dans un sens bien différent. Sa poésie est celle d’un poète rêveur, visionnaire, désespéré et rebelle. Sur l’homme et sa destinée, la tradition et la modernité, l’obscurantisme et la lumière. Il ne cesse d’enquêter, de s’interroger. Comme le prouvent ses essais sur les sujets les plus divers, il est sensible aux idéologies obscurantistes. Tout ce qu’écrit Adonis est vérité, mais vérité qui dérange.
Ayant atteint les sommets de la poésie et conquis la célébrité en tant que figure éminente de la littérature universelle, Adonis était néanmoins resté le poète gardant des attaches profondes avec son identité culturelle. Ses liens avec son temps se sont notamment  manifestés dans ses œuvres. La plupart de ses œuvres sont des poèmes ou des essais critiques ayant pour thème l’identité du poète moderne, la crise de la conscience arabo-musulmane, la crise culturelle et le rôle de l’intellectuel dans le monde arabe,  etc. Actuels par leur contenu, dans un langage littéraire expressif proche des préoccupations de notre époque, les écrits d’Adonis se retenaient facilement et trouvaient droit de cité.
Ce poète remarquable, penseur aux larges horizons et personnalité captivante à qui l’on doit de grandes œuvres  a réinventé un nouveau style poétique. Dans l’ensemble, sa poésie est d’inspiration créatrice : passage du laid au beau. C’est ainsi que sa poésie est de tendance créatrice. Les critiques, parlant d’Adonis, l’appellent «un poète créateur» : «La poésie a joué magnifiquement son rôle. Elle a créé des manières de voir l’univers en sa pleine fraîcheur et l’existence en sa pleine beauté. La faille dans notre vie moderne est due à notre incompréhension de cette évidence. Comment transformer la vie en poésie ? Voilà la question».
On avait lu d’Adonis des poèmes et des essais remarquables (Chant de Mihyar le Damascène) ; (Tombeau pour New York) ; (Le livre des migrations) ; (Kitab Alhissar)) ; (Le temps des villes); (Mémoire du vent) ; (Le poème de Babel) ; (Chronique des branches) ; (Le temps de la poésie) ; (Le fixe et le mouvant) ; (Politique de la pensée) ; (Le livre «Al Kitàb») ; (Le regard d’Orphée), etc. Adonis a abordé d’autres sujets que la poésie, tout en donnant sa pleine mesure d’écrivain.
Sa poésie plonge dans un milieu de sensations, d’impressions, de mouvements éprouvés où les êtres et les choses se composent des climats. Si les poèmes d’Adonis ont le rythme, l’allure, les dimensions poétiques, ils sont bien des poèmes par leur structure et leur vision. C’est ainsi que les traits personnels d’Adonis, son goût inquiet de la vie, sa vision philosophique du monde, et jusqu’à ce souci de la connaissance, si sensible chez lui, trouvent leur meilleure expression dans l’accomplissement d’une œuvre d’art : «La poésie nous montre ainsi ce que l’on ne voit pas, sans que cela implique pour autant son irréalité ; il atteint plutôt un autre niveau de réalité».
Le sens du nouveau est une des qualités les plus précieuses d’Adonis et il ne se manifeste pas uniquement dans des œuvres poétiques de grande importance. On peut aussi trouver des exemples d’innovations authentiques  dans des écrits littéraires en prose. Il est profondément convaincu qu’il ne peut y avoir de ferment de progrès littéraire dans des œuvres où l’on ne sent pas de pensée vivante, curieuse et visionnaire : «Ce n’est pas au poète d’assumer ce rôle, sauf dans le sens qu’il continue, par la force de la création, ce que les  grands créateurs du passé ont fondé, à savoir continuer à créer des rapports entre langue et existence, ceux qui donneraient à notre vie une image plus belle et plus humaine».
La poésie d’Adonis est à la fois originelle et contemporaine, rebelle et engagée. Les événements brûlants du monde d’aujourd’hui sont éprouvés et vécus par lui avec une singulière acuité. Il a vécu une longue vie entre l’errance et la révolte. Selon lui, un poète est un révolté, un révolté savant, sans doute. Il se dresse contre une société, une idéologie, une expression porteuse d’une idéologie rétrograde. C’est dans cet esprit de révolte que le talent d’Adonis se manifeste avec le plus d’éclat. Ainsi, ses œuvres obtiennent l’adhésion des lecteurs et remportent un vif succès.
Mais c’est l’ouvrage monumental d’Adonis « Le fixe et le mouvant » qui va faire le plus de bruit. Le but d’Adonis, c’est d’élargir l’horizon  de la pensée arabe et de lui ouvrir des voies nouvelles. Dans cet ouvrage, l’auteur a fait une lecture critique du patrimoine culturel arabe et pose des questions qui peuvent «éclairer le présent. Pourquoi cet ouvrage ? C’est que «Le fixe et le mouvant » lance un cri de la conscience  et plaide pour une pensée rationnelle trop longtemps négligée, et qui pourtant constitue le creuset nécessaire de la liberté.
Malgré les diatribes lancées contre sa vie et son œuvre, Adonis s’est révélé par sa création  et la richesse de son œuvre. Le livre « Le fixe et le mouvant» ouvrait, selon les critiques, une nouvelle période dans son activité antidogmatique. Un tel ouvrage prenait alors le caractère d’une déclaration de rupture totale, non seulement avec le passé révolu, mais avec l’ancienne société, avec l’ordre religieux et l’idéologie conservatrice qui en était le foyer. Adonis traitait les ménagements. Il faisait le procès d’un système culturel reposant sur une vision passéiste de l’histoire.
Adonis parle  de tout cela dans ces lignes : «Puisque la culture arabe, avec sa forme ancestrale courante de fondement religieux, je veux dire, tant qu’elle est une culture imitatrice, elle ne confirme pas la tradition seulement mais rejette aussi toute créativité. Cette culture ancestrale bloque ainsi tout progrès réel».
L’idéal d’Adonis serait d’établir une théorie en accord avec la conception d’une poésie pensante qui privilégie la raison sur le mythe en se servant des formes poétiques innovantes et d’ajouter de nouvelles idées à cette poésie. Mais cette théorie se heurte à des obstacles qui freinent le changement. Les esprits dogmatiques n’ont pas le courage de changer ce qui peut l’être. Ils ne supportent pas ce triste sort de  leur culture révolue mais ils n’ont pas le courage de bouleverser cette existence.
Cette réalité, à laquelle nous sommes tous confrontés est magnifiquement évoquée dans cette citation d’Adonis : «Ils doivent créer une rupture avec toute la culture. La culture fait partie de l’histoire qui engendre l’obscurantisme. Je suis pour la liberté de l’être humain, donc je défends les droits de l’Homme. On ne peut pas faire une révolution avec cette culture qui est totalement rétrograde et qui reprend une tournure idéologique. Il faut donc faire changer les choses avec des lois, des institutions. Il faut repenser l’école, l’université et l’administration. Comment voulez-vous qu’un écrivain ou poète soit révolutionnaire s’il ne fait pas de rupture avec son histoire».
A la différence des autres poètes arabes, Adonis possède les dons créatifs du poète : l’imagination portant sur l’événement, une sympathie à la fois tendre et critique à l’égard des êtres humains, une lumière et un univers qui sont à lui seul. C’est dans son œuvre que l’on voit s’enlacer toutes les inspirations et les tentatives de notre époque. Elle relève du sens de l’histoire, de l’exaltation d’une critique positive, et finalement de l’espoir : «La poésie c’est comme l’amour, elle ne peut être réduite à une définition. C’est une expérience humaine profonde qu’on ne peut définir. La spécificité de la poésie est indéfinissable. On peut décrire et qualifier un poète mais non la poésie. La poésie n’existe pas, elle existe dans la personne, dans son rapport aux choses, dans sa vision du monde. Il ne faut absolument pas généraliser ou extrapoler. Dans le domaine de l’art, chaque artiste, chaque poète est unique en son genre».
Les premiers poèmes d’Adonis datent de 1954. Mais il a fallu attendre la publication de «La terre a dit», «Premiers poèmes» et «Feuilles dans le vent» pour mesurer la place vraiment centrale qui revient à ce poète, et l’espérance que nous mettons en lui. Aujourd’hui que de nombreux textes sont venus s’ajouter à ceux-là «Chroniques des branches», «Prends-moi Chaos dans les bras», «Jérusalem, Mercure de France». Cette œuvre est l’une des voies principales à travers lesquelles s’est opérée la transfusion du sang dans l’organisme de la poésie arabe contemporaine.
Les poèmes d’Adonis avaient éveillé de grands espoirs. On y aimait l’alliance d’une voix poétique neuve et déjà sûre d’elle-même avec un pouvoir d’émotion largement humain. Il y avait dans ces poèmes quelque chose qui rappelait l’apparition des méditations poétiques. Choisi entre d’autres, un poème comme celui-ci parle un langage assuré d’être toujours entendu : «Tu as dit : Mon visage est navire, mon corps est une île, et l’eau, organes désirants. Tu as dit : Ta poitrine est une vague, nuit qui déferle sous mes seins. Le soleil est ma prison ancienne, le soleil est ma nouvelle prison. La mort est fête et chant. M’as-tu entendu ? Je suis autre que cette nuit, autre que son lit souple et lumineux. Mon corps est ma couverture, tissu, dont j’ai cousu les fils avec mon sang. Je me suis égaré et dans mon corps était mon errance ».
S’il n’y a pas de poésie sans un retour à l’innocence originelle, nul n’est plus poète aujourd’hui qu’Adonis. Cette splendeur prénatale, il nous la donne. Partout, il trouve motif d’exaltation et pas dans le monde   seulement, mais dans l’homme même «  Vis lumineux, crée un poème et va : accrois l’espace de la terre ». La poésie, ici, est plus souvent lumière. Comme un diamant qui tourne devant nous et s’illumine à chaque instant d’un nouveau feu. La poésie nous propose les visions d’une vie accordée à la terre et à l’homme.
Notre génération a eu la chance d’observer l’épanouissement de son génie ; d’assister à la naissance de ses meilleures œuvres. On se rappelle l’impression stupéfiante laissée par ses soirées poétiques à Rabat. En dépit de toute originalité de l’écriture novatrice, son œuvre est aisément comprise du public, saisie par la poésie et la fraîcheur des images lyriques. Cette clarté de l’innovation complexe de la poésie d’Adonis s’explique avant tout par l’immense vigueur dont sont dotés ses poèmes et ses écrits.
Aujourd’hui, on ne peut trouver parmi les poètes contemporains quelqu’un de la grandeur d’Adonis. C’est un immense poète et un penseur critique par la précision  de sa langue, la densité de ses formules, l’éclat de ses images, la capacité d’interpréter les idées et la capacité d’expliquer les arguments qui sont fondamentaux dans ses déductions. A l’égard de la littérature arabe contemporaine, son attitude est beaucoup plus ouverte, moins critique ; apparemment plus objective. Il y a dans ses écrits une polémique contre l’époque, dont il dénonce l’obscurcissement des valeurs morales qu’il reproche à la société : «Dans nos sociétés arabes et musulmanes, l’élite intellectuelle ne remplit aucun critère de probité morale qui lui permet d’être à l’avant-garde des changements nécessaires. C’est-à-dire la sécularisation de la société qui est au cœur de la crise de la modernité dans ces sociétés».
Une telle analyse n’éclaire que pour guider. Pour une autre   génération et dans une autre perspective, c’est aussi un espoir que nous donne Adonis : «On ne peut pas être désespéré d’un peuple. Un peuple peut arriver un jour à trouver des solutions à ses problèmes »
L’expérience créatrice d’Adonis a joué un rôle important dans l’édification de la culture littéraire et le devenir de la poésie moderne de nombreux pays arabes. Le nom d’Adonis, son œuvre y sont largement connus, et il est facile de percevoir son influence directe sur les poètes de la nouvelle génération. Donc la venue d’Adonis au Maroc a été accueillie par l’opinion publique comme un événement de premier ordre.
Adonis a vécu une grande vie. Mais seules les générations futures pourront apprécier pleinement la portée historique de son œuvre. Nous sommes fiers de la reconnaissance mondiale de ses œuvres confirmant ainsi la force et la gloire de la littérature arabe.
On ne peut concevoir le devenir de la littérature arabe sans Adonis. Il est difficile de sous-estimer l’importance d’Adonis pour la poésie arabe autant dans la création que dans la vie de l’écriture. La maîtrise littéraire, l’amour de la poésie ont aidé ce grand poète à tracer les lignes de démarcation pour le développement de la littérature arabe dans le monde.
On achève ce tour d’horizon sur ce grand penseur et poète par un poème qu’il a écrit où il a rencontré un grand succès : «Par une nuit de pleine lune, essaye de fixer la galaxie. Tu verras qu’elle est cours d’eau avec tes bras pour affluents, ta poitrine pour estuaire. Aujourd’hui le ciel a écrit son poème & l’encre blanche. Il l’a appelé neige. Ton rêve rajeunit tandis que tu vieillis. Le rêve grandit en marchant vers l’enfance. Le rêve est une jument qui au loin nous emporte sans jamais se déplacer. Le nuage est las de voyager. Il descend à la proche rivière pour laver sa chemise. A peine a-t-il mis les pieds dans l’eau que la chemise se dissout et disparaît. Une rose sort de son lit, prend les mains du matin pour se frotter les yeux. Le palmier parle avec son tronc, la rose avec son odeur. Le vent et l’espace vagabondent main dans la main. Arc-en ciel ? Unité du ciel et fils de la terre tressés en une seule corde. Il marche sur les versants de l’automne, appuyé au bras du printemps. Le ciel pleure lui aussi, mais il essuie ses larmes avec le foulard de l’horizon. Quand vient la fatigue, le vent déroule le tapis de l’espace afin de s’y allonger. Je conclurai un pacte avec les nuages pour libérer la pluie. Un autre avec le vent pour qu’il nous libère les nuages et moi. La parole demeure dans l’exil, chemin dans la patrie. Qu’il est étrange ce pacte, entre les vagues et le rivage, le rivage écrit le sable, les vagues effacent l’écriture. Mémoires – ton autre demeure où tu ne peux pénétrer qu’avec un corps devenu souvenir».

 

Par Miloudi Belmir
Vendredi 28 Juin 2019
                                                                                                               Merci à : LIBERATION

A ‘Elle’ qui m’apprend le passé (Auroville) -10

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– 10 –

Il était dix heures quand Devagui me laissa devant le Town-Hall d’Auroville.

 

— Vous devrez être au Centre des Visiteurs aussi tôt que possible, autrement il vous faudra attendre jusqu’à 13 h 30 pour la réouverture, m’avertit-elle avant qu’elle ne me quitte.

 

Ma première expérience fut de voir le fonctionnement d’un bureau indien. Devant moi, il y avait une longue file d’attente. Pour comprendre la nonchalance et la façon dont les visiteurs étaient accueillis, il vous faut une expérience personnelle. Peut-être l’esprit européen de ma tête m’aurait donné cette déception par la comparaison d’Auroville avec le nôtre. Malgré son titre « Auroville, la ville internationale » et la particularité de n’appartenir à aucun pays, l’ironie du sort voulait qu’elle fût gouvernée par l’Inde. Le Town-Hall m’avait démontré cette vérité.

 

Ce fut mon tour dans la file. Une femme, allant sur ses cinquante ans, m’appela et, me tenant devant elle au guichet, je la saluai en souriant. Son geste fut un simple hochement de tête, même pas un petit sourire en coin. Le visage figé, elle me demanda une copie de mon passeport. Mon hôtesse Devagui aurait dû me prévenir, mais elle ne l’avait pas fait. Quelques minutes plus tard, je revins dans ce bureau avec une copie de mon passeport. En somme, il me fallut une heure de plus pour accomplir les formalités d’inscription et pour obtenir une carte de crédit d’Auroville. On m’avait également avertie de ne pas rester en dehors de la ville d’Auroville sans prévenir l’autorité concernée.

 

Il était déjà 11 h 30. Je devais aller au Centre des Visiteurs et pour cela il me fallut un vélo de location. « Mais comment m’y rendre ? » me dis-je. Ensuite, il me fallut aussi une carte d’Auroville. Je vis, devant moi, une jeune femme de mon âge qui marchait. C’était une Européenne, les cheveux détachés, vêtue d’un sari aux couleurs des feuilles mortes et d’une blouse indienne ; elle était en train de marcher à grands pas. Je courus derrière elle et je me tins en face d’elle comme si je voulais bloquer son chemin. Ses yeux perçants me balayèrent du regard avec une surprise totale, essayant de comprendre mon attitude. Sans lui laisser le temps de réagir :

— Je veux aller voir le Centre des Visiteurs, il est près d’ici ou loin ? la questionnai-je.

 

— Je dois m’y rendre moi aussi. Vous pouvez m’accompagner si vous voulez… Mais au fait, un vélo est indispensable, est-ce que vous en avez un ? me demanda-t-elle.

 

Avec une moue de la lèvre inférieure, je lui fis signe que « Non ».

 

— Dans ce cas, suivez-moi, on trouvera une solution ! » dit-elle en marchant devant moi, à nouveau.

 

Je la suivis comme un chiot. À la sortie du Town-Hall, elle se dirigea vers un parking à vélos. Prenant le sien, elle se tourna vers moi. Une chaleur agréable se répandit d’emblée dans mon corps ; j’avais l’impression que ses yeux avaient dérobé mon esprit pour se soumettre à son autorité rassurante. Je voyais en elle une Malala version américaine. Je peux vous dessiner un portrait complet d’elle : visage rond, yeux marron et grands, aux cornées brillantes ; lèvres minces ; seins fermes ; cheveux acajou, longs, courant jusqu’à la nuque ; enfin un tilak porté comme une femme indienne au centre du front, près de la racine du nez, entre les deux sourcils. Tous ces détails me furent largement suffisants pour être jalouse de cette Américaine.

 

Ignorant que j’étais hypnotisée par son charme, elle me dit : « Vanakkam », selon la coutume de l’Inde du Sud, en se joignant les paumes des mains devant le visage. Son geste élégant révélait une

 

— Je suis Jessica, des États-Unis et vous ?

 

En se présentant ainsi, brièvement, elle me serra contre elle. Me séparant d’elle, je lui serrai la main.

 

À l’instant même, un jeune Indien, qui avait garé son vélo à quelques pas de nous, s’adressa à nous d’une voix pleine de regrets.

— Vous attendez depuis longtemps ?

 

—  Simplement deux heures, c’est tout ! – Jessica lui répondit dans un éclat de rire.

 

Le jeune homme, troublé par la plaisanterie de son amie américaine, se gratta la tête. Pendant que je cherchais à comprendre s’il agissait de sa question à lui ou de la réponse de ma voisine, Jessica me présenta le jeune homme :

 

— Voici Madavan, jeune homme sérieux qui travaille au Town-Hall. Mais ce que l’on ne sait pas encore, c’est combien d’heures, il travaille ? Et lui ne le sait non plus. Néanmoins, c’est un gentil garçon. Même au moment où nous parlons, il maintient entre nous et lui une bonne distance, vous ne voyez pas ?

 

Une fois qu’elle me l’eut présenté de cette drôle de manière, elle me présenta à lui. Non seulement, le jeune homme hésita un bon moment pour me serrer la main, mais en plus je remarquai qu’il se tortillait sans arrêt.

 

Jessica dut intervenir en le taquinant :

 

— Il a agi de la même manière avec moi, le premier jour. Après, c’était à nous de nous séparer de sa main !

 

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle puis reprit, mais cette fois en direction du jeune homme :

 

— Madavan, elle aussi souhaite aller au Centre des Visiteurs. Prête-lui donc ton vélo, cela nous aidera. Ensuite, tu te débrouilleras pour nous y joindre. OK ?

Il hocha la tête en signe d’assentiment.

 

— Ça ne sera pas un dérangement pour lui ? demandai-je.

 

— Bien au contraire ! En fait, il le fera avec grand plaisir. Non seulement lui, mais tous les jeunes d’ici, pour une raison ou autre, sont prêts à aider les jeunes Européennes, me répondit-elle en clignant des yeux.

 

Il était 13 h 30 quand Jessica et moi arrivâmes au Centre des Visiteurs. J’avais très faim.

 

— Mademoiselle Jessica ! Un grand merci à vous ! Mais depuis ce matin, je n’ai rien pris… Si vous me le permettez, je vais aller manger quelque chose puis je me joindrai à vous deux.

 

— Ce n’est pas la politesse qu’on attendait de votre part ! En effet, pour le service qu’on vous a rendu, c’est à vous de nous inviter à dîner ! You cann’t escape from us, acheva-t-elle avec un gros rire.

 

Je pris ses mots au sérieux et restai silencieuse pendant quelques secondes. Elle me prit pris par les épaules et me secoua :

 

— C’est une blague, ne vous en faites pas ! On va manger ensemble dans le restaurant du Centre des Visiteurs. Madavan viendra se joindre à nous. Vous êtes mes invités. Vous comprenez ? me dit-elle avec un grand sourire.

 

À vrai dire, entre elle et moi, la différence d’âge semblait à peine exister. D’ailleurs, je crois très fort qu’il existe des éléments comme les regards, qui nous unissent au monde ainsi qu’à la société ; et d’autres, comme la naissance, l’éducation, les études, le milieu social qui nous séparent. Mais entre la différence et la similitude, je suis convaincue que ce sont plutôt les premiers qui sont la preuve d’une entente entre elle et moi, qui pourrait influencer favorablement notre amitié.

 

On entendit un bruit d’un deux-roues : c’était Madavan avec une fille indienne. Je le voyais arriver avec une certaine réticence…

 

— Elle est mon amie, et habite dans un village non loin d’ici.

 

Mais la fille en question ne nous dit rien et elle partit avec un signe de la main. Mes yeux continuèrent à parcourir le dos de cette jeune fille… jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans un tournant.

A suivre….

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