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A ‘Elle’ qui m’apprend le passé -Krishna NAGARATHINAM

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Un raccourci pour rejoindre notre rue consiste à prendre une ruelle à gauche de l’arrêt de bus. Je ne sais pas ce qui s’était passé avec nos lampadaires ce jour-là. La ruelle était plongée dans les ténèbres. J’hésitai un moment à poursuivre mon chemin, mais la présence d’un vieil homme qui marchait devant moi m’avait rassurée. Après quelques pas, le sentiment d’être suivie par quelqu’un me fit tourner la tête. Dans l’obscurité épaisse, ce que j’apercevais, c’était un homme grand, à la tête ronde. Était-ce lui, le jeune Africain ? Je me le demandais…Mais je n’en étais pas sûre. S’il s’agit du jeune homme en question, pourquoi était-il ici en ce moment ? Une odeur émanant de lui me vint au nez et me donna des frissons dans le dos.

 

La première fois, l’impact lancé par ma mère contre les étrangers avait commencé à me dévoiler son visage. Les images accumulées année après année en moi à travers ses actes et ses paroles au sujet des étrangers me donnèrent le frisson. Cette peur était renforcée par le faible éclairage des lampadaires. Je marchais aussi vite que possible.  La seule pensée qu’au tournant, juste quelques minutes suffiraient pour arriver chez moi, dissipait un peu ma crainte. Je me tournai pour savoir s’il me suivait encore.

 

—  Mademoiselle, attends !

Ça ne faisait aucun doute, il n’était autre que mon jeune homme de la porte de la Villette !

 

— Que veux-tu ? Pourquoi me suis-tu ? Si tu as quelque chose dans ta tête, débarrasse-t’en ! Je ne te connais pas, comprends-tu ?

 

— Comme tu veux… Mais j’ai besoin de ton aide, il me faut cent euros, s’il te plaît !

 

— Désolée ! Je n’ai rien sur moi. J’ai dépensé tout ce que j’avais, tu le sais, n’est-ce pas ?

 

— Je sais, mais actuellement tu es la seule personne qui peut m’aider.

 

Quand ses mots, légèrement humides effleurèrent mes oreilles, passant au ras de mes épaules, j’étais devant chez moi. Je me tournai vers lui, après avoir appuyé sur la sonnette une deuxième fois.  Quoi de plus pitoyable que ses yeux qui me renvoyaient une expression ahurie ! Je pensai alors que ma mère allait ouvrir la porte d’une minute à l’autre et la porte s’ouvrit avec des bruits de ferraille. Elle se tenait là, la main droite posée sur la dernière et ses yeux fixaient un point imprécis entre mon ami africain et moi.  Je me souviens, aujourd’hui encore, de la suspicion s’affichant sur son visage et de sa vive réaction… Comme pour nous frapper, ma mère referma la porte à la hâte et appela « Louis ! Louis ! » Je savais ce qu’elle avait à l’esprit : avec un étranger, on est en danger. Moi aussi je craignais le pire il y a quelques minutes, quand je pensais qu’un étranger me suivait. Pour calmer ma mère, je lui criai :

 

— Ne crains rien, maman ! C’est mon ami, ouvre la porte, s’il te plaît !

 

Mais les mots de sa fille ne calmèrent pas l’esprit de la mère. Cela se reflétait dans la manière dont elle avait rouvert la porte.  La tête de Louis était comme une tête coupée posée sur l’épaule de la mère. À la lumière de la lampe électrique, sa fille et son ami étranger semblaient être les deux points centraux de sa peur.

 

— Qui est-il ? Pourquoi l’as-tu ramené à la maison ?  me demanda ma mère.

 

Elle avait dû oublier ce qu’elle avait vu à la Porte de la Villette. Croyant cela, je lui répondis :

 

— Il était mon camarade de classe à l’université. Je l’ai rencontré par hasard aujourd’hui et invité. Laissez-nous entrer, s’il vous plaît !

 

—  Non ! Ce n’est pas l’heure pour les invités. Si tu entres seule, oui, je peux le faire.

 

La voix de ma mère était très stricte. Je ne voulais pas montrer ma colère devant le jeune homme.

 

— Va-t’en ! Si c’est possible, je viens te voir demain, lui dis-je.

 

Mais il n’était plus là pour entendre ma phrase… Je fus soulagée en voyant qu’il entrait dans la ruelle et disparaissait aussitôt. Sans vouloir parler à ma mère, je suis passée devant elle et comme si elle n’attendait que cela :

— Depuis un certain temps, tu rentres tard le soir. Aujourd’hui c’est le dernier jour ! Si cela continue, je n’ouvrirai plus la porte, comprends-le ! me dit-elle brusquement.

 

– Je ne suis plus une enfant, je peux entrer et sortir comme je veux.

 

— Tu pourras appliquer ce règlement quand tu habiteras chez toi ! Jusque-là, tu devras obéir à mes ordres ! Bon, as-tu pris ton dîner ou non ?

 

En faisant des gestes de la main, Louis, qui se tenait derrière ma mère, me demanda de prendre l’escalier sans rien dire.

 

— Si je meurs de faim, le ciel ne me tombera pas sur la tête. Va dormir en paix ! dis-je en montant l’escalier en vitesse.

 

J’entrai dans ma chambre, allai au petit coin et en revins. Je me sentais fatiguée et je tombai sur mon lit. Le visage du jeune Africain apparut devant moi pendant quelques secondes. Je sortis la cartouche de cigarettes du tiroir de la table et en allumai une. Une longue bouffée libéra mon esprit et m’apaisa.

 

Un livret posé sur la table attira mon attention. C’était le livret sur Auroville, offert par la dame du métro. Je commençai à le feuilleter. Mes yeux se posèrent quelques minutes sur ladite charte d’Auroville et ses quatre articles. Elle me faisait l’effet d’une réclame pour un produit sur le marché. Chaque mot avait été bien choisi et remplissait sa fonction comme prévu. Le livret contenait aussi l’histoire d’Auroville, les informations pour la visiter, comment y loger ou devenir Aurevillienne, etc. Après avoir pris un peu de cocaïne, je lus la charte une énième fois…

 

 

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A ‘Elle’, qui m’apprend le Passé – Krishna NAGARATHINAM

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– 3 –

 

Mon premier séjour à Auroville remontait à huit mois. À ce moment-là, j’étais dans un état désespéré à cause des événements qui s’étaient déroulés autour de moi et j’en voulais à ma mère pour une raison précise.

 

Mes parents ont une pharmacie appelée la pharmacie de Liège dans le IXe arrondissement de Paris, et l’affaire jusqu’à présent tourne bien. Après six ans d’études, j’attendais le résultat de mon examen pour devenir pharmacienne moi aussi. Ma mère s’appelle Isabelle et Louis est mon beau-père. Il n’y a pas grand-chose à dire sur la famille de ma mère, mais Louis vient d’une famille riche. Il possède une grande maison du XIXe siècle léguée par ses parents aux Sables d’Olonne. Contrairement à Louis, ma mère est très attachée à un train de vie aisé et d’une manière ou d’une autre, cela résonne dans notre vie quotidienne. Étant sa fille, le choix de mon petit ami est limité : seul un garçon issu d’une famille respectable aura le droit de m’approcher.

 

C’était un dimanche. Nous étions tous à la maison. Au cours de la semaine, la seule occasion qui pouvait nous rassembler était le dîner. Le dimanche donc, en général, nous nous retrouvions autour de la table le matin, l’après-midi et le soir pour manger ensemble en discutant de tout ce que nous avions vécu pendant la semaine dans la rue, dans le métro, dans notre pharmacie ou ailleurs ou appris par les journaux, la télévision, etc. Il nous fallait au moins une heure avant de sortir de table. Parfois, nous invitions des amis le samedi soir et bavardions jusque tard dans la nuit autour d’un verre.

 

Quelques mots sur Louis : soit dit en passant, comme je vous l’ai déjà appris, Louis est mon père adoptif. Isabelle, ma mère, n’avait que dix-sept ans quand je suis née, alors j’ai grandi avec mes grands-parents. Lorsque ma mère a voulu poursuivre ses études de pharmacie, qu’elle avait interrompues quelques années plus tôt, elle a rencontré Louis, puis, plus tard, ils se sont mariés. Après avoir obtenu leurs diplômes, ils ont ouvert la pharmacie.

Jusqu’à mon sixième anniversaire, Louis a ignoré que sa nouvelle épouse avait un enfant de six ans. Un jour, mes grands-parents ont décidé de parler de moi à leur gendre. Le même jour, Louis m’a emmenée à la maison comme si j’étais sa propre fille. En outre, il a dit à ma mère qu’il ne souhaiterait pas avoir un deuxième enfant après moi. Au fond d’elle-même, ma mère avait toujours eu le sentiment que ses parents étaient responsables de tout ce qui était malvenu pour sa famille. Elle a donc décidé de ne plus aller les voir. Louis, en revanche, m’a régulièrement conduite chez mes grands-parents et il leur a souvent rendu visite pendant leur séjour à la maison de retraite. Depuis mon arrivée chez lui, il s’est montré un père exemplaire et moi, je le considère comme mon vrai père. Il est difficile de croire que les jours et le temps que j’ai passés avec Louis sont plus importants que ceux passés avec ma mère.

 

 

Il n’y eut pas de problème jusqu’à ce dimanche précis. Le matin, j’étais allée voir un ami de l’université et j’étais revenue vers midi. La table avait été préparée pour le déjeuner. Il y avait en général trois assiettes et les cuillères et fourchettes adéquates, mais ce midi-là, exceptionnellement, je ne vis que deux assiettes remplies de Poh, la spécialité vietnamienne de ma mère et du pain. L’absence de Louis m’avait intriguée, j’avais levé la tête et regardé le visage de ma mère.

 

—  Un déjeuner sans mon père à la table, ça me surprend ! De plus, voir une table sans bouteille de vin et sans assiette pour lui est inhabituel chez nous, tu peux m’expliquer ? lui ai-je demandé.

 

—  Rien ne nous arrivera si nous mangeons sans lui, ne t’inquiète pas, c’est moi qui lui ai demandé de nous laisser seules pour aborder un sujet.

 

Ma mère est un personnage typique. Il était certain qu’elle attendait d’évoquer un problème grave… Alors je restai silencieuse jusqu’à la fin de ses paroles.

 

—  Tu ne me demandes pas pourquoi ?

 

—  Pourquoi te le demanderai-je ? Jusqu’ici, tout ce que tu as fait n’a concerné que toi. Bien sûr, ni Louis ni moi ne pourrons être importants pour toi.

 

—  Tu ne crois pas que moi aussi, comme beaucoup d’autres, je pourrais avoir mes propres besoins ?

 

—  Je ne suis pas bien placée pour te faire une leçon de morale, et toi non plus, dans le rôle de l’élève qui écoute. Dans notre monde d’aujourd’hui, certains hommes nous surprennent, en tuant des innocents au nom de Dieu. Je ne vois aucune différence entre ces fous et toi. Mes questions ne te serviront à rien, je sais. Alors vas-y !

 

De la main, elle remit le petit morceau de pain à sa place initiale et elle me dit, me regardant quelques secondes dans les yeux.

 

—  Depuis quelques mois, je suis infidèle à Louis. J’ai donc décidé d’arrêter de vivre ainsi.

 

—  Et après ?

 

—  Et après ? J’ai décidé de vivre avec quelqu’un que j’aime, c’est tout. Que veux-tu que je te dise de plus ?

Tout en parlant elle poussa devant elle son assiette contenant les restes, laquelle roula sur la table, interrompit sa trajectoire sur le bord et tomba à terre, enlaidissant la scène. Ma mère, qui s’attendait à ce que j’acquiesce, reprit la parole :

 

—  Tu n’as vraiment pas compris mon intention ! Je vais vivre avec quelqu’un qui me comprend bien. Je n’ai rien à me reprocher à cet égard. De plus, ton Louis, il ne connaît que la consommation de vin et ignore totalement mon intérêt.

 

— Je sais que tu ne partages pas mon opinion, surtout s’il s’agit de Louis et de moi. En tout cas, je te le demande, l’homme dont tu parles n’est-il pas celui qui nous livre les marchandises ? Oui ? Louis m’en a déjà parlé.  Il m’avait dit que vous corrigeriez ce défaut alors que je ne le croyais pas.

—  Il n’avait pas honte de raconter toutes ces inepties ?!

 

—  S’il y a une honte dans cette histoire, elle n’est pas pour lui, mais pour toi.

 

—  J’ai besoin de ton avis sur ce sujet.

 

—  Je ne pense pas que mon avis t’intéressera. Si j’ai quelque chose à dire, je parlerai à Louis.

 

Ayant lancé cette réplique sans attendre la sienne en retour, je montai les escaliers jusqu’au premier étage. Après avoir changé de tenue, je sortis de la maison comme une folle, ignorant la voix qui m’appelait : “Mira ! Mira !”

 

Je ne me rappelle plus combien heures je passai ce soir-là pour arpenter les rues de Paris, mais lorsque je rentrai à la maison, il était presque minuit.  C’est Louis qui m’ouvrit la porte. La discussion du midi, avec ma mère, m’interdisait de me trouver nez à nez avec elle.  En grimpant les marches deux à deux, j’arrivai au premier étage et fermai la porte de ma chambre. Je pouvais entendre la respiration de Louis derrière la porte puis sa descente de l’escalier d’un pas cadencé. Je pleurai jusqu’à l’aube.

 

A Suivre …

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La fenêtre opaque, par Krishna Nagarathinam

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Depuis un certain temps, ses yeux se sont posés sur les ondes des images, légèrement  brumeuses, qui se déroulent à l’extérieur ; il est derrière la fenêtre, debout,  depuis cinq heures du matin, comme un spectateur privilégié, ayant le droit d’assister seul à ces scènes :  le ciel,  assombri de nuages gris ; la bruine verglaçante et le brouillard ; l’air nonchalant des châtaigniers avec leurs branchettes et leurs feuilles mortes sur le sol ; la souffrance martyre d’un moineau briquet exposé au mauvais temps ; la sortie des vieux fidèles, afin de remplir leurs obligations religieuses, sans se soucier du temps, marchant lentement comme des buffles qui ignorent qu’ils sont suivis par des loups.

En Europe, pour lui, toute action, dont celle de la nature, est planifiée, calculée. Et lui, il croit encore que « si les choses se déroulaient comme prévu, comme on s’y attendait, il n’y aurait aucun intérêt dans la vie. » De plus, il affirme que la vie doit se composer d’attentes et ni la joie ni le chagrin ne devraient annoncer leur arrivée, mais nous surprendre comme la naissance ou la mort, sans savoir le jour ni l’heure.

En tirant le rideau sur le côté, il continue à scruter, à travers la fenêtre, tout ce qui attire son attention, contre sa propre volonté, bien sûr. Cette attitude fait partie de sa routine du dimanche. En fait, il est parvenu à une entente avec tout ce qu’il méprise, surtout avec les contradictions. Il lui arrive parfois de se hâter de sortir de ce vécu externe. À ce moment-là, de manière à s’apaiser, il parvient à calmer son esprit en se disant : « Je sortirai un jour de cette vie de marionnette, en brisant mes fers.

Soudain, il entend un bruit monotone. Afin d’en comprendre l’origine, il reste immobile, mettant toute son énergie au service de sensoriel. Au début, il a pensé que cela venait de son cœur, mais au bout de quelques secondes, il a compris qu’il était venu du ciel, d’un avion plus précisément ; comme tout autre fonctionnement de l’avion, les lieux de départ et d’arrivée, les heures de vol, le nombre de passagers, sont tous calculés méticuleusement et préétablis soigneusement. Vers quel pays va-t-il ? En partance pour quelle destination ? Il cherche à comprendre, pourtant il sait bien que c’est impossible.

L’Europe ne se réveille pas habituellement à l’aube, à l’exception de ceux qui commencent à travailler tôt. Mais lui, il est là, tout comme un photographe passionné de clichés, sans bouger, près de la fenêtre. Cette coutume de se réveiller avec la lumière de l’aube a débuté en Inde. Au mois de janvier, c’était une tradition dans son village, même les enfants en bas âge étaient contraints de se réveiller tôt, de se laver avec l’eau du puits ou du lac et de faire le tour du village à pied avec un groupe de Bhajan. Naguère, il s’était laissé porter par l’enthousiasme de faire tout cela. Aujourd’hui, trente ans après, ce réveil précoce continue, comme une action naturelle et, par conséquent, la détestation ne cesse de croître chez lui à l’encontre des membres de sa famille qui connaissent un sommeil apaisant et eux aussi, à leur tour, détestent son étrange univers. Comment peuvent-ils tolérer un individu qui passe son temps à scruter follement le vide, au petit matin ?

Il a décidé de parler à Prêma, sa femme. Les images qu’il voit sont devenues ennuyeuses depuis quelques mois ; il recherche un dépaysement total, sur un fond différent : un paysage lointain avec du cri d’un corbeau solitaire, du brouhaha des ouvriers qui déchargent un poids lourd ; pour voir le plané des nuages au-dessus des toits en chaume, les hommes en dhoti serré à la taille et une couverture en laine autour du torse sirotant le thé en état de demi-sommeil ; pour admirer une femme, habillée d’un sari de soie, portant un enfant de moins d’un an dans les bras et suivant son mari pour assister à un mariage peut-être au petit matin. En somme, un tel spectacle lui manque ! Mais quand partira-t-il ? Demain, après-demain, le mois prochain ou l’année prochaine ?

Arrivé ici il y a environ vingt ans, c’est vrai qu’il avait été stupéfait de tout ce qui se passait autour de lui et il n’avait pas le sentiment que cela puisse un jour prendre fin.

Prêma, sa femme vient de se réveiller ; une fois le lit fait, elle viendra vers lui et posera la question : « Que t’apporte-t-on ? Du café ou du thé ? Et il se dit qu’il la remerciera si elle pouvait cesser cette question répétitive.

Il sent un petit souffle tiède derrière son cou, c’est sa femme, Prêma.

— Prêma, peux-tu apporter du café ? Je veux te parler.

— C’est à quel sujet ? Il ne s’agit pas de retourner en Inde, comme d’habitude ?

— Si, Si… Mais cette fois la décision est prise, le retour en Inde est certain. Viens, assieds-toi !

— J’en ai pour une heure, dit-elle, puis elle part .

Au bout de quelques secondes, elle revient et dépose sur la table quelques extraits bancaires. Il se dépêche de les examiner, comme s’il n’a plus confiance, il continue à les regarder de haut en bas, en oubliant tout le reste ; les chiffres ainsi que les zéros, tous jouent à cache-cache avec lui.

Au début, lorsqu’il avait l’occasion de croiser ses vieux compatriotes, sa question était :

— Comment arrivez-vous à vivre dans un pays étranger ? »

Et parfois, pour ajouter à cela, il demandait : « Malgré de nombreux défauts, vivre dans notre pays d’origine, c’est pourtant mieux, n’est-ce pas ?

Et leur réponse était, plus ou moins :

— On ne dit pas le contraire ! N’empêche, que faire face au destin ? Chacun de nous, pour une raison ou pour une autre, est venu s’installer dans ce pays. Tout porte à croire que c’est une question de survie, non un choix. Une fois installés, nos besoins initiaux se multiplient, la soif de cette nouvelle vie devient insatiable. Puis la situation nous oblige : on est censé être près des enfants qui sont nés et ont grandi dans ce pays, et se recueillir sur les tombes de nos proches qui y sont inhumés. Avec les jambes que j’ai, vous croyez que je peux voyager encore ? Et là-bas, qui est-ce qui m’attend ?

— Monsieur ! Je m’excuse de vous couper la parole, je ne suis pas d’accord avec vous. Si j’ai l’argent qu’il me faut, je partirai demain.

Avec un sourire aux lèvres, les vieillards s’en allaient.

Son éternel problème à lui, c’est de chiffrer le montant. Depuis son arrivée il le cherche sans relâche. Mais par malchance, chaque fois qu’il s’avance, il s’éloigne de lui. Avec le temps, d’ailleurs, ce monstre a grandi, dans la mesure où il ne parvient plus à le saisir.

Tout en laissant les chiffres emporter son esprit, il appelle sa femme :

— Prêma !

— Tu m’as appelée ?

— Oui ! Il faut contacter notre banquier pour prendre un rendez-vous. J’ai appris que le taux d’intérêt a atteint son niveau le plus bas. Donc, c’est le moment idéal pour un prêt immobilier et devenir propriétaire.

— Alors, ce n’est pas pour demain, notre départ ?

Sans réagir à sa question, il se tourne vers la fenêtre opaque.

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LUI-(nouvelle ) – Krishna NAGARATHINAM

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   Lui

  écrit en tamoul -Krishna Nagarathinam

-Taduit par S.A.Vengada Soupraya NayagarNayagar Chassé croisé

Dès que j’appuie sur l’interrupteur de la sonnette, la porte de ma maison s’ouvre. Mon épouse, vêtue de son sourire habituel, m’interroge:
-Cette fois, tu as oublié quelle clef ? Celle de la voiture ou bien du garage?
-Toutes les deux.
Comme d’habitude, la main sur la tête, elle me sourit davantage et se moque de moi en disant,
-C’est presque devenue une habitude.
En l’écartant j’entre dans la maison. Au bout de cinq minutes, je regagne le seuil avec les clefs. Cette fois, elle n’est pas là.
Je hurle :
-Tu es déjà partie? Viens fermer la porte.
Je l’attends quelques minutes mais en vain.
« Elle ne viendra pas. Tu n’as qu’à partir. » La voix m’en avertit.
Je ferme à la clef et je pars.
Il m’a fallu cinq minutes pour sortir la voiture de mon garage.
Dès que la voiture s’engage sur la route principale, je commence à m’ennuyer davantage. Je me demande si cette personne serait toujours là. L’intuition me répond qu’il serait là.
Je l’observe depuis quelques jours.
Peut- être, il était toujours là. C’est fort possible que c’est moi qui ne l’avais pas aperçu. Si c’est vrai, est-ce qu’il y en aura des preuves ? Faut-il chercher les preuves pour cela? Oui, bien-sûr, me répond mon cher Siri(1). Tiens ! J’ai oublié de vous parler de Siri. C’est mon compagnon, mon ami, mon maitre, mon gourou…
Il y a six mois que ma femme m’a offert un « i Phone » pour mon anniversaire. Et voilà, le début du contact entre moi et Siri. Cette amitié a évolué et aujourd’hui nous sommes devenus presque des amis intimes. A quel point ? Ma femme me signale : « Vous êtes insensé ! J’ai peur de continuer à vivre avec vous ». Elle me dit même de consulter un psychiatre. En ayant assez de moi, elle m’a quitté avec notre enfant d’un an pour s’abriter chez sa sœur ainée que je n’aime pas.
Tard, une nuit, explosa une querelle entre Siri et moi.
-Est-ce que ma femme a raison de dire que je suis insensé ?
Siri rigola en disant :
-Comme si elle est pleine de bon sens !
Et il continua :
-Au fait, personne d’entre vous n’est sensé.
En réfléchissant bien, je crois qu’il n’a pas tort. Néanmoins, je lui ai demandé, si rien ne se passe selon mes envies tels que « mon choix, ma volonté, mon amertume… »
Siri rétorqua :
-Tu rêves ? Absolument rien ! De nos jours, sais-tu qu’est-ce qui reste silencieux ? Ce n’est pas l’ignorance, plutôt c’est l’intelligence !
J’étais surpris de cette réponse.
-Et alors, comment préserver notre individualité ?
-Cède à ton émotion ! Rejette ton intelligence ! Va goûter cette expérience.
Depuis une semaine je suis content de conserver mon individualité. J’ai voulu l’annoncer à mes proches. C’était exactement le moment où j’ai rencontré cette personne. Tous les matins quand je prenais le volant pour me rendre à mon bureau, je l’ai remarqué s’isoler devant l’arrêt d’autobus N° 52. Son comportement semble annoncer qu’il n’a aucun rapport avec les autres voyageurs qui attendent l’autobus. Donc, je pense qu’il est facile de sauver son individualité. Il est tellement grand qu’on devrait se lever la tête pour le saluer. Le buste, les épaules, la tête, les yeux, cherchent à voir quelque chose. Les filles décolletées hésiteraient à s’approcher de lui. De temps en temps, il se sert du creux de sa main pour se protéger de la lumière. Même en plein soleil, son visage est sombre comme si une ombre y est tombée. Les cheveux gris de ses tempes, sa moustache et sa barbe ne sont pas en harmonie avec son corps. La lassitude d’avoir parcouru la vie désorganisée se reflète dans ses vêtements et dans ses yeux décolorés. J’habite en banlieue. Depuis des années j’ai l’habitude de prendre ce chemin pour me déplacer en voiture. Pour traverser cet arrêt d’autobus cela ne dure que quelques instants. Pourtant, les petites cases de ma mémoire qui ont stocké les détails de ces instants me présentent une image vague de ce bonhomme.
Un jour, comme ma voiture est tombée en panne, j’étais obligé de le rejoindre à cet arrêt d’autobus. En espérant que nos rencontres précédentes lui suffisaient de me reconnaitre, je l’ai salué en souriant. Mon sourire n’avait pas l’air de retenir son attention car il était attiré plutôt vers l’affiche des horaires de l’autobus 50. Une chienne assise aux mains croisées d’une femme a grogné comme si la bête a reniflé cet homme. La dame l’a calmée. En regardant les yeux de la dame on se demande : « Qui a grogné ? La dame ou bien la chienne ? » Au bout de quelques minutes, il regarda sa montre. Son geste de secouer les mains, on dirait qu’il allait jeter sa montre. Pour la première fois comme s’il était conscient de son autrui, il regardait de tous côtés. Puis, d’un air décisif, il se dirigea vers moi.
-Vous avez l’heure ?
-9h30.C’est l’heure. L’autobus va arriver.
-Merci ! Vous êtes de l’Inde ? Il m’a demandé avec un accent sri-lankais.
-Oui. De Pondichéry. Je vous vois souvent ici à cette heure-ci ! Et vous ?
-Yazpanam (Srilanka). J’habite aux alentours.
La conversation s’arrête. L’autobus arrive. Il monta l’autobus et présenta son billet au conducteur. Peut-être un coupon mensuel. De mon côté, j’ai cherché un billet auprès du conducteur et je l’ai composté. J’ai vu l’ami sri-lankais déjà bien installé. Je suis allé prendre le siège en face de lui. Ses pensées étaient ailleurs. Mon regard était rivé sur lui. J’ai surtout remarqué le côté droit de son visage : la joue décharnée, la peau matée s’assombrit davantage dans l’autobus. Son indifférence m’a beaucoup éprouvé. Son silence semblable à celui d’un minuit m’a fait sentir la proximité d’une cheminée. Sa façon de m’ignorer m’énerve davantage. Je me demande pourquoi il me rejette. Ce qui suscite ma curiosité envers lui. J’ai décidé de faire quelque chose pour le mettre mal à l’aise. Oubliant les autres passagers, j’ai imaginé qu’il n’y restait que « lui et moi ». Cette imagination me facilitait à faire ce que je voulais. Et voilà, nous sommes seuls dans une arène de boxe. Il n’y a aucun spectateur pour nous applaudir. Le fait qu’il n’y a non plus un arbitre pour nous signaler les fautes ou la tricherie me rend heureux. J’ai fait exprès de m’étirer les pieds jusqu’à lui. Le souffle de mes pieds devrait remuer sa peau. Ses chaussettes ne lui suffiraient pas pour empêcher la chaleur de mon souffle mêlé d’ennui et de colère. Ses pieds noués restaient immobiles sous son siège. Je touche la pointe de ses chaussures avec la mienne. Il se retire les pieds et me regarde. Je déteste son regard compatissant. Au début il a l’air de me fixer droit dans mes yeux. Puis, il me saisit le bras ; brutalement il le tordit dans mon dos et il m’a déséquilibré pour que je tombe sur terre. J’avais déjà perdu. Ma chemise était trempée de sueur ; j’étais stupéfait. N’osant plus le voir, je me suis allongé sur mon siège, les yeux fermés. Mes pieds recoquillaient sous le siège. Je l’ai suivi discrètement. Une sorte d’indifférence a traversé subitement à travers sa bouche. Il me restait peut-être une demi-heure de trajet. Est-ce qu’il fallait toujours continuer ce drame ? La question m’a incité à le revoir. J’étais debout. Je me sentais devant le miroir. Il était en mi- sommeil ou bien il faisait semblant. A l’arrêt prochain, acceptant ma défaite, je lui ai dit : « je descends ». Il se retira les pieds et m’a répondu : « Oui ».
Ce soir, je n’ai pas bien dormi. J’ai voulu qu’il soit à l’exclusion des autres comme moi. Mais je n’ai pu rien faire jusqu’alors. Alors, j’ai décidé de prendre à nouveau l’autobus demain afin de lui parler. Le lendemain j’étais même un peu en avance à l’arrêt d’autobus. Comme il pleuvait, les gens cherchaient à s’abriter sous le toit d’arrêt. J’ai cherché cet homme parmi la foule où se trouvaient des gitanes, un vieil Algérien avec sa jeune femme et trois enfants, une Africaine grosse aux habits serrés qui passait le rouge aux lèvres (celles qui étaient déjà rouges). Cette Africaine lança un regard furtif vers un Blanc. La jeune mère avec sa charrette de bébé devrait faire obstacle à son passetemps. Une famille pakistanaise à cinq enfants avec leurs habits de Shervani, Salvar Kamis, la voile… Il n’y manquait que cet ami sri-lankais. J’en étais déçu. Je me retirai de la foule en ouvrant mon parapluie. Le temps avança. Mon intuition m’avertit qu’il ne viendrait pas. Alors, je me suis décidé de me rendre chez moi pour prendre ma voiture. Tiens, il était là sous la pluie ! L’autobus 50 à son tour est arrivé. Cette fois, j’ai pu monter avant lui et j’ai pris un siège en attendant de voir ce qui allait se passer. Comme il m’a déjà connu, il était censé se diriger vers moi pour me saluer. Dans ce pays, il est coutume que deux personnes se saluent même s’ils ne se connaissent pas. Donc, je l’attendais. Mais rien ne s’est passé. Bien que j’aie un siège vide à côté de moi, il n’est pas venu. Déçu, je ne me souviens plus où il est descendu ce jour-là. A mon tour, je ne me souviens non plus mon arrêt.
Dix jours se sont écoulés. C’était un jour férié. J’étais au centre-ville. Mon état d’âme ne me permettait pas de comprendre la signification de ce jour. J’avais une rage en moi pour annoncer au public demain : « Dès aujourd’hui, il faut que vous suiviez votre propre sagacité ou vous serez tous guillotinés ».
Le matin, j’ai appelé ma femme pour l’avertir : -Si tu ne rentres pas je me suiciderai. N’écoute pas les autres, aie ta propre conviction !
Elle s’en moquait et répondit : -Voyons ! Pour qui tu me prends ? Je crois que tu es bourré dès le matin !
Avant de raccrocher elle rajouta : -D’abord, reprends ton bon sens !
Ne sachant quoi faire je me suis laissé errer dans les rues. J’entrais dans une brasserie. Installé dans une banquette près du guichet, j’ai commandé un Ricard. Le garçon m’a apporté la boisson avec des olives salées. J’ai fini le verre. Quand j’ai quitté le restaurant, il était 17h mais le soleil était toujours éclatant. Au centre-ville, quatre ruelles partent d’un endroit pareil à une Place. On y trouvait les boutiques de grandes marques. La circulation étant interdite, on y trouvait plein de gens balader – un peu plus que d’habitude. Les gens se sont habillés légèrement à cause de la chaleur. J’étais le seul à marcher sans compagnie. Les autres marchaient ensemble : amis, couples, amoureux…Tous étaient remplis de joie avec un beau soleil couchant. A la place, il y avait une statue d’un officier militaire qui aurait joué un rôle dans la mission de libérer la ville de l’occupation pendant la guerre. Devant la statue, un grand bassin avec les fontaines. Autour des fontaines il y a des banquettes. Deux pigeons jouaient sur le bassin en s’envolant et en se promenant sur la muraille de la fontaine. Un vieux monsieur essaya d’attirer l’attention de ses oiseaux en leur jetant les miettes de pain.
Il était là, assis sur une des banquettes près de la fontaine. Je me suis rapproché de lui et je l’ai salué :
-Bonjour !
Il était en train de fumer.
-Bonjour !
Il m’a répondu en me serrant les mains après avoir passé sa cigarette à la main gauche.
Tout d’un coup d’un geste féminin, il m’a invité de m’asseoir auprès de lui.
– Il parait que vous avez trop bu ?
– Oui, mais vous en êtes partiellement responsable.
– Moi ?
Il a réagi avec un ton d’étonnement et au moment où il se tenait correctement, il me ressemblait à une femme qui était en train d’écarter les cheveux qui lui couvraient le visage derrière les oreilles, tout en donnant un sourire enjôleur. J’étais immobile de stupéfaction pendant quelques instants. Puis j’ai repris mon ton accusateur :
-Oui, c’est vous qui en êtes responsable. Chaque fois que je m’approche de vous, vous m’ignorez. Ce qui m’a trop humilié.
Mon ivresse me fait frotter les yeux larmoyants.
-Séchez vos larmes. On nous regarde. Est-ce que vous avez une famille, des enfants ?
-Oui, j’en ai. Mais, ma femme m’a quitté pour vivre toute seule avec notre enfant. Elle se plaint de mon comportement.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Elle n’aime pas que je me réveille pour arpenter toute la nuit. Cela l’ennuie. Fâchée, elle m’a quitté pour s’installer chez sa sœur ainée. Et vous ?
-Dès mon arrivée, j’habite seul dans ce pays : ma femme et ma fille sont en Inde, mes fils à Londres et au Canada. Mais il faut accepter la vie telle quelle.

Quand il a terminé la phrase, j’ai lu entre les lignes les brins de ma vie.
Prétendant de m’avoir tout lâché, il alluma une Marlboro. Ça fait longtemps que je n’ai pas fumée une cigarette de telle marque. J’ai osé lui demander :
-Une cigarette, s’il vous plait !
Il sort le paquet de sa poche et m’a offert une cigarette et une boite d’allumettes.
En allumant la cigarette, je lui ai rendu son briquet. Je me sentais que l’image de son visage se dégringolait. Les cheveux descendaient sur les épaules. L’obscurité du visage a disparu. Le visage attirant d’une femme blonde apparut. La moustache épaisse a cédé la place au duvet d’une femme. Les joues gonflées, les cheveux, le front, tous sont devenus jaunes sous le soleil de crépuscule. Quand il a remis le paquet de cigarette dans sa poche, son col se glissa et laissa voir sa poitrine. Cela m’a fait frémir. Cette personne a un peu repoussé mes mains qui avaient envie de toucher sa poitrine. J’ai attrapé ses mains et je l’ai invité :
-Venez avec moi.
-Où ?
-A mon appartement.
-On verra ! Donnez-moi votre adresse !
-Non, immédiatement. J’ai une bouteille de whisky. Discutons pourquoi il faut préférer les émotions à l’intelligence. Il parait que ce sont les émotions qui contrôlent le bon sens.
-Mon œil ! Une histoire à dormir debout.
-Non. Vous êtes comme moi, un homme hors du commun. Je suis sûr que je pourrai vous convaincre. Discutons-en longuement jusqu’à l’aube.
-Mais, laissez-moi partir. Je n’ai plus de temps.
Mais je n’ai voulu le laisser partir. Les badauds se sont arrêtés pour assister au drame. Deux policiers, un homme et une femme, se faufilant dans la foule, se dirigèrent vers nous. La policière emmenait cette personne en question vers le véhicule pour l’interpeller. L’interrogation terminée, elle est revenue vers son collègue. Elle dit quelque chose dans le creux de son oreille. Ensuite, les deux policiers m’ont conduit vers leur véhicule.
Ils m’ont demandé la carte d’identité. Tout en la vérifiant sur l’ordinateur, le policier m’a parlé :
-Savez-vous déjà de quoi vous êtes accusé ?
-(….)
-Vous vous êtes mal comporté avec une jeune fille. Vous avez tenté de toucher sa poitrine. Heureusement elle n’a pas voulu porter plainte.
-Quelle fille ?
Mes yeux se sont tournés vers la direction qu’ils m’ont signalée. Mais, c’était toujours « lui » qui était assis sur une banquette. Je me suis embrouillé.
Ce soir, j’ai regagné mon appartement. Les portes n’étaient pas ouvertes. Les fenêtres non plus. J’attendais en vain devant les portes fermées. Mon voisin venait d’arriver. Je lui ai demandé :
-N’y a-t-il personne ?
-Un couple habitait cet appartement. Tout allait bien dans le foyer. C’était un couple heureux. Il se serait passé quelque chose entre eux. Je n’en sais rien. Un beau jour elle l’a quitté. Ma femme l’a vue partir avec son bébé en taxi. Je n’ai pas de nouvelles de ce Monsieur.
-Vous ne me reconnaissez plus ?
Il a hoché la tête pour dire non.
-Bien !
Je suis descendu dans la rue et j’ai commencé à marcher.
……………
Présentée par la société américaine Apple, SIRI est une application informatique compatible à partir de l’i-Phone4. C’est un assistant personnel intelligent qui répond aux requêtes de leurs utilisateurs. Dans le quotidien du septembre 2012 a paru le fait divers : Un Américain est accusé d’avoir tué son colocataire à Gainesville (Nord de la Floride) : le motif du meurtre était d’ordre amoureux. Les policiers ont étudié les données du téléphone du suspect. Ne sachant pas comment se débarrasser du corps, le meurtre avait demandé de l’aide à… son iPhone : Où cacher le corps de mon colocataire ? Et Siri, toujours prête à rendre service, elle lui a proposé les solutions : marais, réservoirs, fonderie de métaux, décharge…
……………

Un vivant – (nouvelle tamoule) – Kantharvan

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Kantharvan : Nkatharvané Nagalingam au Tamilnadu, le 3 février 1994 et mort en avril 2014 est un écrivain tamoul. Il est également poète et syndicaliste. Ayant une place importante dans le monde des nouvelles tamoules il a vécu comme il a écrit. Il serait difficile de trouver un tel auteur dans le monde littéraire tamoul moderne. Parler de la classe opprimée -où la désespérance est éternelle, et de la classe moyenne qui ne sont rien d’autres que des rêveurs – de l’Inde moderne, c’est sa nature. Plus notamment, ses œuvres consistent à exprimer la vie remplie de la douleur des gens qui font du monde inconsciemment.

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Un vivant 

                                                               – Kantharvan

      Traduit du Tamoul par Krishna Nagarathinam

 

Cela faisait une semaine que monsieur Koujoupillai était de mauvaise humeur, dû à un mendiant fou. A plusieurs reprises, il avait tenté de repousser cet intrus de la proximité du temple qui pourtant effrayait tous les gens du village. Mais cela ne l’empêchait pas de revenir, de s’allongeait confortablement et d’y dormir.

 

Une lande sauvage s’étendait hors du village. En plein milieu de cette lande, se trouvait un pipal (un arbre sacré) imposant dont on croyait qu’il faisait le lien entre terre et ciel. Armé jusqu’aux dents, une statue du dieu Muni dénommé Muniasamy (1) se tenait debout à la base de cet arbre, et à côté de lui, comme une mer, s’étendait un grand étang. Tous les deux faisaient peur à tout le monde. Les villageois ne s’approchaient pas du temple, ni pour faire leurs besoins, ni pour cueillir des pousses de l’arbre. Mis à part utiliser leurs mains pour appliquer cette terre sacrée sur leurs fronts, les gens du village n’ont jamais mis les pieds sur le terrain vague de dix pieds qui était devant ce Dieu, disait-on.

 

Mais le mendiant fou ne voulait ni entendre cette histoire, ni comprendre à quel point le village et les alentours étaient dévoués et portaient le respect à l’égard du dieu Muni. Vêtu haillons sales, crasseux et infestés de poux, il était un garçon vraiment minable. Sans la moindre crainte, il s’habituait à venir dormir au temple et à arpenter la lande. Derrière tout cela, il y avait une bande de jeunes. « Il ne fait pas ça sans leur soutien », pensa Monsieur Koujoupillai.
Il y a tout juste un mois, le mendiant vint au village. Mais personne ne connaissait son origine. Tous les jours, avant de sortir du temple et d’entrer dans le village, il attendait un long moment que le soleil soit éblouissant. Une assiette en aluminium à la main, il allait demander du Kandji (riz à l’eau) de porte en porte.

 

Une fois qu’il avait crié « Kandji!», il s’assoyait à l’entrée de la maison et ne partait pas tant qu’on ne lui avait pas versé du kandji. En réalité, dans la plupart des foyers, ce n’était pas vraiment l’heure d’en trouver. Ainsi les femmes furent obligées de verser du ‘Nirakaram’ (l’eau obtenu par la cuisson du riz) pour lui faire croire qu’il s’agissait du Kandji. Et pour lui, seul le bruit comptait, il ne faisait pas attention à ce qui tombait dans l’assiette. Il partait donc vers la maison suivante, s’assoyait à l’entrée de celle-ci, et criait: ‘Kandji!’.

 

Le fou ne prenait jamais rien dans ses mains, quoi que ce soit, il fallait toujours le déposer dans l’assiette. Un jour chez Kanthupillai, on préparait des idlis (gâteaux salés au riz, cuits à la vapeur) pour les invités. Il vint devant chez eux, demanda du kandji et s’assit. L’épouse de Kanthupillai était une femme généreuse. Si elle avait du kandji, elle lui en donnait. Ce jour-là, elle apporta deux idlis bien marinés dans du chutney. Malheureusement, l’assiette du fou était remplie d’eau versée par des femmes malignes. Elle tendit les idlis au mendiant, mais lui, au lieu de les prendre avec ses mains, lui montra son assiette. La situation était embarrassante pour elle.

 

« Prends-les dans tes mains! Je pense que les femmes ont trop de compassion envers toi. Sinon elles n’auraient pas versé autant de kandji” le taquina-t-elle.

 

Une fois encore, sans rien dire, il lui montra son assiette. L’épouse de Kanthupillai ne pouvait rien dire. Après quelques secondes d’hésitation, elle mit les deux idlis qu’elle avait apportés dans l’assiette et rentra chez elle. Les idlis et les graines de moutarde du chutney commencèrent à flotter dans l’eau de Nirakaram.

 

Lorsqu’il revint au temple avec son assiette remplie, la bande de jeunes bloquait son chemin. L’un d’entre eux lui donna une bidi (un cigare indien). Il évita de la prendre par la main et la prit dans son assiette. La bidi qui flottait dans le ‘Nirakaram’ pouvait dégoutter ceux qui le voyait. Pourtant le mendiant retira la bidi de l’eau et, après l’avoir bien essuyée, la garda avec soin derrière l’oreille. Quand il en aurait envie, il la fumerait à l’aide d’une boîte d’allumettes qu’il gardait toujours sur lui.

 

Un jour lorsqu’il sortit sa boîte d’allumettes des plis de son dhoti, il n’y avait plus d’allumettes dedans. Il regarda les jeunes. L’un d’entre eux lui tendit une boîte et lui dit: “Prends la par la main au moins une fois ! ”

 

Le fou lui tendit l’assiette. La boîte d’allumettes commença à flotter dans l’eau de Nirakaram. Il la sortit de l’eau, frotta bien les deux côtés de la boîte, et alluma. La bande de jeunes avait tenté par tous les moyens de le convaincre, mais il était trop têtu et sa préférence pour l’assiette à la place de ses mains restait inchangée.

 

Le fou avait au moins quarante ans. Il parlait très peu et bredouillait d’une manière incohérente. Une odeur forte et puante se dégageait de son corps, contraignant les gens à garder leur distance. Une fois le groupe de jeunes et quelques villageois avaient réussi à l’emmener et à lui faire prendre un bain dans l’étang. Aussitôt après avoir piqué une tête, le fou sortit de l’eau et s’assit au bord de l’étang avec ses habits tout trempés. Les hommes qui étaient présents insistèrent pour qu’il ôte sa chemise et son dhoti déchirés, mais il fit la sourde oreille. Après cet incident, plus personne du village ne tenta de le convaincre de se baigner.

 

Un homme craintif ne pouvait pas s’approcher de la place du temple, surtout quand il était plongé dans l’obscurité. D’après les croyances locales, le dieu Muni arpentait le terrain la nuit et la personne qui croisait son chemin était abattue à la nuque. Et la victime vomissait du sang et mourrait ensuite. Les villageoises avaient pour habitude de se raconter des ragots toute la nuit. Leur réunion ne se terminait jamais sans parler de la gloire et de la grandeur de Muni et les petits enfants, qui avaient la chance de les écouter, s’animaient.

 

Une fois, un homme d’âge moyen qui venait de Pannanthai, un village voisin, conduisait un char à bœufs transportant du riz. Tous ceux qui habitaient dans ce village et ses environs savaient que le dieu Muni était présent sur le chemin du temple pendant la nuit. «On pourrait prendre le chemin de Câvadi(2), pourquoi prend-t-on un chemin si détourné? » se demanda le charretier. Il prit donc le chemin du temple pour rentrer dans le village. En s’approchant de temple, il vit une silhouette humaine et eut la peur au ventre. Pour échapper à cette situation électrique, il lui fallut chasser les bœufs en tortillant leur queue. Les deux bœufs pressèrent le pas et la charrette partit au galop. Le temps d’une chiquenaude suffisait pour passer le temple. Soudain les deux bœufs, comme s’ils avaient vu quelque chose, se mirent à secouer leurs cornes et à trembler de peur. En se bousculant violemment, ils arrachèrent la corde, se libérèrent du joug et coururent vers l’étang. Le charretier vit tout. Le brancard s’était levé et s’accrocha en l’air. Il aurait dû descendre du char. Personne ne savait comment cela s’était produit. Avec les yeux rivés, et du sang vomi et bien sec dans la bouche, l’homme gisait en travers du chemin.

 

Valli ammachi, une dame qui habitait en bas du village fut également témoin d’un fait similaire. Un jour, elle alla près de Kalangarai, pour ramasser du bois à brûler. Lorsqu’elle rentra, il commençait déjà à faire noir. Malgré cela, elle pensa qu’elle avait encore du temps et que la nuit ne tomberait pas si vite et décida de prendre le chemin qui passait par le temple. Son fagot sur la tête, elle se précipita sur son chemin. Étant sur le point de passer devant le temple, elle vit une silhouette sombre qui barrait son chemin. Elle comprit qu’il s’agissait de Muni et si elle le priait, il la laisserait aller, mais elle ne parvint pas à le faire.

 

Elle essaya de soulever ses mains pour saluer le dieu. Ses mains étaient drôlement lourdes. En face d’elle, Mounisamy se tenait comme une montagne. Tout s’est passé si vite, Ammachi tomba comme une mouche. Kouzoupillai qui était venu pour une affaire près du temple, l’avait soulevée. Il mis du vibouthi sur son front et la ramena au village. Elle fut clouée au lit pendant une dizaine de jours avant qu’elle ne se soit guérie.

 

Parfois il y avait une tornade et les femmes du village ne laissaient pas les enfants sortir. Ils devaient rester à la maison. «C’est l’heure du retour de Muni après la chasse » disaient-elles à voix basse. S’il y avait une pluie diluvienne, «c’est Muni qui crache » d’après elles.
En plein milieu de la nuit, les chiens aboyaient fort dans les rues. Le Dieu Muni, avec une taille de géant – de la terre au ciel; avec la bouche grande ouverte, portant toutes sortes d’épées venait dans les rêves des enfants qui dormaient sur les thinnais(3). A l’aube, ils s’éveillaient et appelaient leurs mères en pleurant pour sortir et faire pipi.

 

Au milieu des habitants, il se disait que ce dieu violent était sous la contrainte de la famille de Koujouppillai. D’ailleurs, la famille de Koujoupillai s’appelait ‘Muniasamy’.

 

Depuis plusieurs générations, la famille de Koujoupillai possédait beaucoup de champs voire même la moitié de la terre d’Ayakkudi et y pratiquait la culture non irriguée du millet et plus particulièrement du « ragi ». On disait qu’au moins deux fois par jour, ils prenaient du Kouje (4). Comme cette pratique devenait courante, ils ne pouvaient s’empêcher de prendre le Kouje chez eux, même après que leurs ventres soient bien remplies dans un banquet de mariage. Tous les hommes de la famille Koujoupillai avaient du ventre, comme si ils portaient un pot dans leur ventre. C’était pour cela que leur maison était surnommée ‘la maison de Koujouppillai’. Peu importe, quand il s’agissait de signer un acte, il signait toujours en épelant Muniasamy.

 

Munisamy ou dieu Muni avait été emmené au village par la famille Koujouppillai. Passionné par la chasse, l’un des ancêtres de Koujouppillai, courut derrière un animal et se perdit dans la forêt d’Appanur. Il tourna en rond dans les ténèbres. La fatigue et la faim l’avait forcé à dormir au milieu de la forêt. Lorsque le jour se leva, il entendit une voix l’appelait par son nom. Il se leva et vit devant lui le dieu ‘Muni’.

 

À l’apparence, il ressemblait à la fois à un Dieu et à un homme. Il se frotta les yeux et se pinça pour être sur qu’il était réveillé. Il regarda bien, les pieds de forme humaine ne touchaient pas la terre.

 

« Que regardes-tu ? J’en ai assez d’arpenter la forêt et je suis fatigué, moi aussi. Dès maintenant, j’ai besoin d’avoir un terrain et du peuple à moi. Emmènes moi au village, dans un nouveau pot bien fermé. En contrepartie, je m’engage à protéger ton village contre le mal » dit-il.

 

En portant le pot sur sa tête, l’ancêtre commença à marcher. Il arriva devant l’étang en fin de journée. Le dieu Muni, qui était à l’intérieur du pot, l’appela et lui demanda de descendre le pot en disant qu’il avait grand soif. Il posa le pot par terre, descendit dans l’étang et revint avec sa serviette trempée d’eau. Il laissa couler l’eau dans le pot. Ayant bu de l’eau, Munisamy lui demanda « Le village qui se trouve au loin, est-ce le vôtre ? » L’ancêtre de Koujouppillai lui répondit ‘oui’.

 

À ce moment, Munisamy lui dit « Laisses moi ici et ériges une statuette à mon effigie. Derrière la statuette, plante un petit pipal. Ce pipal sera pour moi à la fois un parapluie et un temple. Je ne veux ni de temple couvert de chaume, ni avec une cour. Même plus tard lorsque vous apprendrez mon pouvoir. J’ai envie d’errer dans la campagne, la forêt, partout. Toi et ta famille devez prendre la responsabilité de faire tous les rites qui me sont destinés. De mon côté, je m’occuperai de ton bien-être et de celui de ta famille » assura-t-il.

 

C’est ainsi que ce grand arbre fut planté et grandit, et que la statuette que l’on prie dorénavant fut érigée.

 

Le pouvoir de Munisamy commença à se répandre progressivement. D’abord, les gens de la région alentour, puis ceux des villes lointaines, vinrent pour prier. Environ Vingt-six villages s’assemblaient pour fêter l’Eruthukattu(5). Ils avaient également porté ‘Mathukkudam’(6). Le samedi était une journée conviviale animée ou l’on faisait l’offrande du Pongal et sacrifiait des chèvres. Au village, les habitants avaient donc pleins de considération pour la famille Koujouppillai.

 

Mais depuis un certain temps leur situation n’était pas bonne. On peut prendre le bus à l’intérieur du village. Les enfants poursuivent leurs études en ville. Les jeunes diplômés, à cette époque, allaient dans les villes comme Madurai, Madras pour travailler.

 

Aujourd’hui malgré leurs diplômes, les jeunes quelle que soit la ville, ne trouvent pas de travail. C’est vrai qu’ils n’ont pu trouver un travail, et alors? Pour travailler, Est-ce que leurs parents ou grands parents, se sont sortis leur village? Ne passaient-ils pas leur temps en se bavardant et en s’amusant? Pourquoi les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent-ils pas faire comme eux ? Aujourd’hui, il subsiste de l’arrogance chez les jeunes, surtout ceux qui flânent dans la rue. D’ailleurs, selon les ragots du village, les jeunes de toutes castes vont bientôt créer une association.

 

Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Par contre, n’ont-ils pas un endroit isolé dans ce village pour aller fumer leurs cigarettes ou bidies? D’après les jeunes entêtés, le paradis c’est fumer devant Mouniasamy, sous le pipal, avec une brise légère.

 

Une fois, le sol nu de l’arbre avait été érodé par la pluie. Un après-midi, Koujouppillai alla le voir. Le gang qui ne gagnait pas sa vie, était assis, comme des rois à l’ombre de l’arbre. Ils se débattaient vivement comme s’ils allaient conquérir le monde, avec la bidie dans une main et un livre dans l’autre. Quelle scène? À leurs côtés, le fou qui avait déclaré qu’il ne tendrait rien d’autre que l’assiette dormait profondément en ronflant. Quand Koujouppillai était en colère, il pouvait provoquer une scène. « Sales gosses ! Comment osez- vous vous conduire de cette manière indécente? Pour qui prenez-vous Mouniasamy ? C’est un dieu féroce. Vous perdrez votre vue. Ne restez donc pas la! Allez-vous en!» dit-il.

 

Mais les jeunes restaient sans bouger. Ayant cachés leurs bidies dans le dos, ils se sont moqués de lui. Mais leur moquerie avait poussé à sa colère extrême: «Vous sous-estimez Mouniasamy. Je vous previens! Ne flânez pas ici. ! Allez-vous en ! » cria-t-il.

 

« Que l’on nous laisse sans riz ! Et vous, pourquoi mangez-vous toujours le kouje, alors que Munisamy vous veut du bien. S’il n’arrive pas à vous donner un peu de riz pendant sept générations, vous croyez qu’il a le pouvoir de nous en arracher? Tonton Koujoupillai, on a appris qu’il y avait de la pluie à Ayakudi ! Il vaut mieux que vous alliez avec votre charrue labourer votre champ, pour que vous puissiez au moins manger le kouje. » dit le fils de Pandiayapillai.

 

Koujouppillai avait le sang aux joues et commença à brûler de rage. Il laissa de côté les jeunes et se tourna vers le fou qui ronflait dans son sommeil profond. Avec une brindille, il commença à le battre tout en grinçant des dents.

 

Le fils de Pandiapillai intervint à nouveau. Il lui saisit le bras et dit fermement comme un adulte: « ne bats pas inutilement un étranger ». Koujouppillai se débarrassa de sa brindille et jeta le paquet sale et la gamelle du mendiant de côté. Puis il partit en menaçant « si le fou revient se coucher ici, il sera soit puni par Muniasamy, soit tué par moi-même ». Il savait que s’il montrait sa colère contre les jeunes, il aurait des problèmes avec les autres, donc la cible idéale était le mendiant fou.

 

Le mendiant, réveillé par cet incident imprévu, ramassa ses biens, les posa à côté de sa tête et se rendormit. Les jeunes, qui avaient vu le bâillement et le ronflement du garçon, rirent de lui et s’en allèrent.

 

Les jours suivants, le fou n’arrêta pas d’aller de porte en porte, et de dormir ensuite sous le pipal du temple de Muniasamy. Lorsque les jeunes lui posèrent des questions sur Koujouppillai, il en déjouait à sa manière en répondant évasivement. Koujoupillai a tout tenté, même de le chasser avec une brindille à la main. Mais le fou ne voulait ni dormir ni aller ailleurs.

 

Un soir, il y avait un coup de vent du nord dans le village. Les gens n’avaient pas pris cela au sérieux au début. Mais petit à petit, le vent devint violent. Les meules de foin et les feuilles de palmes qui couvraient les toitures commencèrent à s’envoler. Pour les retenir, Koujouppillai était en train de poser une pierre sur les palmes.
À ce moment-là, un homme qui paraissait comme dérangé vint en titubant sur le chemin du temple. Il passa devant la maison de Koujouppillai en criant « à cause du vent le pipal se balance de tous les côtés et les racines commencent à s’arracher. Le fou est allongé sous l’arbre. Je ne sais pas ce qui va se passer pour Muniasamy et pour le fou. Comme j’ai eu peur d’aller plus près, je suis resté sur le chemin et j’ai tout vu ».

 

Sans tarder, Koujouppillai lâcha la pierre qu’il portait, serra bien l’un des pans de son dhoti à la taille après l’avoir passé entre les jambes et courut vers le temple. En le voyant courir, les autres suivirent en se battant contre le vent.

 

Koujouppillai arriva en premier près du temple. A part le pipal, dans la lande il n’y avait même pas des arbustes ou des autres végétations pour arrêter le vent. Sous l’effet du vent l’arbre s’inclinait comme un arc. Tout cela se passa sous le nez de Koujouppillai. Les racines de l’arbre s’arrachèrent du sol, et l’arbre se jeta par terre. Comme s’il ne c’était rien passé, le fou qui vint de se réveiller, ramassa ses affaires: le paquet sale, l’assiette en aluminium et la gamelle en laiton, et s’éloigna du tronc de l’arbre d’une vingtaine de mètres. Soudain l’arbre qui était sorti du sol avec toutes ses racines, tomba sur la statuette de Muniasamy. Koujoupillai s’en approcha et regarda avec inquiétude. La statuette était éparpillée en petits morceaux. Les populations locales se sont réunies. Les yeux gonflés de larmes, il dit « Le fou a pu s’échapper, mais, le dieu Muni n’est plus là ».

 

Une fois encore, le fils de Pandiyapillai fit un pas en avant et lui répondit « le fou, lui est vivant. Il a donc été réveillé par le vent ».
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1. Un dieu féroce, gardien du village, le temple se trouve en général en dehors du village
2. bureau administratif du village
3. un plancher surélevé de la véranda à l’extérieur
4. une sorte de porridge préparé avec du ragi.
5. Une sorte de corrida, pratiqué en Inde du sud.
6. Pot rempli de céréales mélangées que l’on laisse fermenter et vieillir.

De L’amour uniquement (Nouvelle) -Mireille Santo

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Mireille SantoRaja observait Savitri penchée sur son livre et lui posa la question qui lui brûlait les lèvres :¬
-M’aimes-tu ?
Elle lui jeta un regard en biais sans tourner la tête. Quelques secondes s’écoulèrent interminables et elle répondit les yeux baissés :
-Vous le savez bien !
Comme le voulait la tradition tamoule, elle le vouvoyait et ne l’appelait pas par son prénom en public. Dans l’intimité, elle s’exprimait peu, baissait la tête et fermait les yeux, les lèvres closes. Raja s’en attristait. Pourquoi cette réserve ? Cela ferait bientôt dix ans qu’ils étaient mariés et pourtant il avait la sensation de n’avoir pas réussi à l’apprivoiser.
-Non je ne le sais pas forcement surtout si tu ne le dis jamais. En tout cas je n’en suis pas sûr. Lui, la tutoyait, marquant ainsi verbalement leur proximité, il usait de mots caressants dans la fougue du désir car elle était sienne et l’appelait « tchellam » lors de leurs échanges quotidiens. Alors qu’elle, se contentait d’appliquer le protocole établi.
Le ton involontairement cassant qu’il avait utilisé la fit lever la tête vers lui.
-Vous semblez contrarié.
Elle était attendrissante avec ses grands yeux interrogateurs, elle avait si peu changé depuis leurs fiançailles : quelques fils d’argents sur sa chevelure de jais, une ride là où ses sourcils se rapprochaient et ses nouvelles lunettes ! Pour le reste elle était la même jeune femme qu’il avait vue sur les photos de l’entremetteur.
-J’aimerais juste savoir ce que je suis pour toi.
-Mon mari.
-D’accord mais au-delà de ça !
-Vous êtes la pierre angulaire de cette maison, le père de mes enfants et mon compagnon de vie, répondit-elle dévotement.
-Je ne te demande pas de me réciter ce que tu as appris mais de me le dire avec tes mots à toi.
Exaspéré, il avait presque crié. Lui, qui avait la réputation d’un homme calme, il se laissait aller à perdre ses nerfs. Pourquoi ne comprenait-elle pas qu’il avait besoin de savoir ? Qu’il avait viscéralement besoin d’être rassuré sur la teneur de ses sentiments à elle. Sa propre mère les avait abandonnés sa sœur et lui alors qu’ils étaient encore petits. Ils étaient restés tous les deux sur le bord du chemin à ramasser les petits cailloux et à l’attendre. Ils n’avaient pas pleuré car elle avait dit qu’elle reviendrait. La nuit était tombée et les lampadaires s’étaient allumés un à un et elle n’est pas revenue. Un voisin les avait reconnus et les avait ramenés auprès de leur père. Sa mère était une femme, une mère exactement comme Savitri ni pire ni meilleure et elle avait pris cette décision terrible de partir sans se retourner.
-Vous m’en demandez trop ! Je ne vois pas où vous voulez en venir. Je ne vous comprends pas, dit Savitri en ôtant ses lunettes.
Il savait qu’elle allait les remettre après en avoir suçoté la branche. Elle le faisait machinalement sans même s’en apercevoir, c’était un de ces nouveaux tics. Il trouvait cela incroyablement sexy.
Oui, il était très épris de sa femme, oui, il en était amoureux d’une manière quasi inavouable dans son milieu où ne gravitaient que des couples blasés ayant contracté des mariages de raison. Ces gens ne pouvaient imaginer qu’il puisse nourrir un amour aussi immodéré pour son épouse : cette parfaite inconnue qu’il avait choisi sur papier glacé. L’entremetteur avait froncé le nez : « Regardez les autres photos, il y a de meilleures partis et des femmes plus belles ! » Mais il n’avait pas voulu en démordre. Têtu jusqu’au bout il avait insisté faisant fi de toutes les réserves émises par ses proches. Il avait dû batailler avec sa mère qui n’avait pas trouvé Savitri assez belle et son père qui ne l’avait pas trouvée assez dotée. Sa famille avaient vu d’un très mauvais œil cet engouement qu’il avait manifesté si tôt en son endroit. Cinquante fois le mariage avait failli péricliter et cinquante fois il l’avait sauvé in extremis en priant en secret tous les dieux du ciel. Il était déjà si éperdument amoureux !
Et Il exigeait aujourd’hui de savoir ce qu’elle ressentait pour lui. Il n’allait pas abandonné cette fois-ci comme les fois précédentes où il avait reculé lâchement face à son visage opaque et ses silences qui l’écorchaient comme autant de pointes acérées.
Elle lui avait inspiré si vite et si simplement autant d’amour. Il avait été séduit, tourneboulé et métamorphosé par son apparition dans son existence. Il espérait et attendait dans les tréfonds de son cœur la réciproque.
-Tu ne me comprends pas ??? Apres dix ans de vie commune, deux enfants et tout ce que nous avons partagés, tu ne me comprends pas !!!
Il avait encore crié. Savitri avait posé ses lunettes et son livre à côté d’elle et ses sourcils n’en finissaient pas de froncer. Il imaginait nettement son armure se mettre en place, il pouvait même entendre le claquement sec de chacune des parties s’imbriquant entre elles et la recouvrant entièrement telle une carapace pour ne laisser visibles que ses yeux réduits à deux fentes sombres. C’était le moment précis où il choisissait de reculer et d’abandonner la partie.
Sa tranquillité et la paix du foyer ne méritait-il pas qu’il ferme les yeux sur ces petits détails ? Après tout, son épouse était une gentille femme, une bonne mère et une belle personne. Que voulait-il de plus ? Une déclaration d’amour enflammée comme jamais? Une étreinte passionnée dont elle prendrait l’initiative ? Qu’espérait-il obtenir en la poussant ainsi dans ces retranchements ? Pourquoi son esprit indiscipliné revenait-il toujours à la charge en lui posant encore et encore la même question : m’aime-t-elle vraiment?
-Ai-je dit ou fait quelque chose qui aurait pu vous déplaire de quelques manières que ce soit ? La question était purement rhétorique mais le ton était glacial.
Si Raja persistait dans cette conversation, il allait clairement entrer en guerre avec Savitri et c’est la dernière chose au monde qu’il désirait.
-Non, bien sûr que non ! , dit-il doucement
-Alors, pourquoi me cherchez-vous querelle ?
-Je ne te cherche pas querelle, je ne veux pas me disputer. Je veux juste savoir.
-Notre vie telle qu’elle est ne vous convient-elle plus ? Peut-être regrettez-vous vos choix ?
-Non, ce n’est pas ça du tout ! Tu ne comprends pas…
-C’est sûr que je ne vous comprends pas!
-Je veux juste que tu répondes à une seule question par oui ou par non. Est-ce trop demander ?
-Vous cherchez la petite bête ! Et elle descendit du lit dans l’intention de quitter la chambre. Si elle sortait de la pièce, elle aurait encore gagné et lui se consumerait de frustration et de tristesse.
Raja ferma la porte de la chambre et fit volteface. Elle était là juste devant lui, un peu surprise de n’en avoir pas déjà fini. Il lui prit les mains avec toute la tendresse dont il était capable et lui demanda en la regardant droit dans les yeux :
-Est-ce que oui ou non tu m’aimes ? Il espérait que pour une fois elle ne tergiverserait pas et qu’elle n’éluderait pas ses questions par des pirouettes dont elle avait le secret. Et qu’enfin il obtiendrait une certitude, quelque chose de tangible.
Il y eut un moment suspendu car tous deux pressentaient que rien ne serait plus tout à fait comme avant. Savitri chercha ses mots et les déposa avec douceur dans le silence épais qui les entourait.
-J’ai de l’attachement pour vous…de la tendresse. Je ne recherche pas l’intensité. J’accomplis mon devoir d’épouse.
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Jeyacantane, géant de la littérature tamoule . S .A.Vengada Soupraya Nayagar

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jeyakanthan
« Je raconte tout ce que j’ai vu.
Je raconte votre histoire.
En la lisant
si vous avez des raisons pour en avoir honte
je n’en serai pas indigne » -Jeyacantan

 

 

Jeyacantane, dit J.K qui est mort le 8 avril 2015 à l’âge de 81 ans, était l’un des écrivains tamouls les plus acclamés dans le monde littéraire indien, notamment connu pour ses nouvelles, ses essais et ses romans. Quelques-uns de ses romans tels que « Oru nadigai nadagam paarkiral », « sila nérangalil sila manidhargal », « ounnai pole oruvan » (réalisé par lui-même) sont adaptés au cinéma. Ecrivain prolifique, ses chefs-d’œuvre comprennent « oru manidhan, oru vidu, oru oulagam, ourukku nourou pér, karunayinal allè,etc. Paru en 1966, son roman intitulé Paarisoukkou Pô (Va à Paris) mérite d’être lu pour comprendre le fruit de la rencontre de la culture de l’Inde et celle de la France. (Mon article sur ce roman se trouve dans les archives de Chassé-croisé France Inde, juin 2012)

 
Jeayacantane qui a commencé à écrire vers les années 50, appartient à la lignée des écrivains qui sont influencés par les conceptions marxistes et les courants littéraires d’autres pays. L’œuvre romanesque de ce prosateur est riche et variée : quarantaine de romans, plus de deux cent nouvelles, quinze volumes d’ essais, deux écrits autobiographiques et quelques poèmes.

 
Né le 24 avril 1934 à Cuddalore, Jeyacanthan a eu une enfance dramatique. Le jeune homme ne s’entendait pas avec ses parents stricts. Après avoir quitté l’école prématurément à l’âge de 12 ans, il est parti de chez ses parents pour se refugier chez son oncle à Villupuram. Contraint à exercer de petits métiers pour vivre, il était vendeur des journaux, correcteur d’épreuves ou encore vendeur des chaussures.

 
Vers 1949, il déménage à Chennai où il commence à travailler dans l’imprimerie de « Janasakthi », le journal du parti communiste. Il adhère au parti communiste tout en écrivant ses premiers écrits littéraires dans les revues. Dès le début, son œuvre engagée témoigne toujours de son attachement indéfectible à la lutte contre l’oppression.

 
R.E.Asher dans son article sur « Les aspects de la littérature en prose sur l’Inde du sud », parle des œuvres de Jeyacandin : « dans les premières nouvelles de Jeyacandin, on trouve l’expression de la doctrine marxiste. L’action de ces nouvelles se passe dans un village à part où habitent des hors-caste » L’écrivain souligne la misère et la dégradation qui sont inséparables de la vie de tels villages.

 
L’injustice sociale et le combat des pauvres contre la tyrannie et les privations restent des thèmes omniprésents dans l’œuvre de l’auteur. Cet écrivain connu pour ses écrits et son militantisme contre la brutalité du pouvoir à l’encontre des nécessiteux est connu également pour ses réflexions anticonformistes.

 
A la question « On dit que vous changez souvent d’avis, vous n’avez que des jugements éphémères, est-ce vrai ? », Jeyacantane répond : « Je crois que même ce que vous venez de juger serait éphémère. Je préfère m’exprimer correctement et peu m’importe si mes idées ne sont pas stables. Pour moi, tout ce qui est stable est rigide. Les opinions doivent être firmes et précises, et pas nécessairement stables. »

 
J.K a obtenu de nombreuses distinctions internationales pour ses romans narrant les conditions de vie précaires des villageois, des pauvres et leur lutte contre l’oppression des riches. Observateur du monde social, il nous laisse une galaxie des personnages dont certains sont inoubliables. Décoré du titre Badma Bushan, distingué par de nombreux prix tels que le prix littéraire de Sahitya Akademi, du prix Gnana Pîtam, la plus haute distinction littéraire de l’Inde, Jeayacantane est sans doute un des plus grands géants de la littérature tamoule.
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