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Auroville (Roman)  – Chapitre -19

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 Pondichéry, l’année Srimuga, le mois ‘Masi’, le jour 14 (Le 25 février 1934)

 

Ma chère sœur,

 

J’ai lu ta lettre avec plaisir. Les familles de nos oncles de Bahour, d’Alappakkam et nous, en Inde, allons tous bien. Le mari de Vadivou travaille maintenant comme tisserand dans une filature d’Henri Gaebelé. Ils habitent à Saram, près de Pondichéry. Récemment, je l’ai rencontrée avec son mari à l’occasion d’un mariage. Elle m’a demandé de vos nouvelles et quand je lui ai dit que jusqu’à présent je n’en avais pas eu, elle a été déçue. Si je lui parle aujourd’hui, je suis sûr qu’elle sera vraiment heureuse.

 

Le jour où nous avons reçu ta lettre a été un jour de fête pour nous. Le soir même, nos père et mère se sont rendus au temple de la Déesse Mari Amman avec des offrandes et ils ont prié pour votre famille. Nous sommes également heureux du nouvel emploi de ton mari car c’est ce que vous vouliez. Alors de quoi d’autre pourriez-vous avoir besoin ? Tu as écrit à propos de griefs nés de votre départ de Pondichéry et de ton éloignement de tes proches, tout en me demandant de ne pas en parler à nos parents. Contrairement à ta demande, je leur ai lu toute la lettre. Tu pensais qu’une telle nouvelle risquait de les inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. En fait, ils ont trouvé cela très réconfortant étant donné qu’il s’agissait d’une déclaration poignante et touchante affirmant à quel point tu nous aimais malgré la distance qui nous sépare ! Cela signifie que nos parents doivent être informés de façon optimale afin de connaître l’exacte réalité de votre situation.

 

Tu es plus intelligente que moi. Si une autre femme que toi disait que son mari est seul responsable de tous les incidents de leur vie, je la croirais peut-être. Mais en fait, tu dois être toi aussi tenue comme responsable de tous ces évènements. C’est ce que j’ai expliqué à nos parents qui, quand nous avons appris votre départ pour Saïgon, disaient que ton mari était à blâmer pour tout. Oui, d’après moi, si tu avais été très ferme sur ton « Non », cela ne serait pas arrivé.

 

Je dois t’informer d’une autre nouvelle. Ton petit frère Singaravelou est également parti pour Saïgon quelques mois après vous. Il s’est engagé dans l’armée française. Edward est son nom de renonçant. D’après ta lettre, nous avons compris que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Or y a-t-il un problème entre vous ? Si tu n’as pas eu l’opportunité de le croiser, essaie de le trouver par tous les moyens !

 

Il s’est peut-être installé dans une autre localité d’Indochine. Informe-toi quand même si tu as la chance de côtoyer des Indiens.  Comme il est soldat, tu peux tomber sur lui facilement si tu te renseignes auprès de personnes concernées. En outre, tu as précisé que ton mari était policier. Demande-lui donc de prendre la peine de retrouver notre frère. Si vous y parvenez, allez le voir chaque fois que vous en aurez le temps et insistez pour qu’il nous écrive.

 

Ma femme, apprenant que vous étiez partis pour Saïgon, m’a harcelé tous les jours pour suivre votre chemin. J’ai été tellement soulagé quand elle a cessé de grogner après moi ! Hélas, elle a recommencé en recevant tes nouvelles. Tu sais pourtant bien à quel point je déteste faire même le petit trajet entre Pondichéry et Bahour… Il est donc inimaginable pour moi de prendre un long-courrier au-delà de la mer.

 

Comme tu vis loin de notre ville, je dois te tenir au courant de ce qui s’est passé récemment ici. En novembre dernier, Gandhi a lancé une tournée de campagne à travers l’Inde, mettant l’accent sur l’abolition de la caste et de l’intouchabilité. Dans le cadre de cette tournée, certains dirigeants politiques de notre cité avaient invité Gandhi à prononcer un discours. Profitant de cette occasion, Gandhi a voulu rencontrer M. Aurobindo. Dans ce but, il avait exprimé son désir en écrivant à l’un des disciples d’Aurobindo, Govindabai Patel. Entre novembre 1933 et février 1934, plusieurs courriers ont été échangés entre les protagonistes. Le souhait de Gandhi a été catégoriquement refusé par Aurobindo et son amie Mira Alfassa. En outre, ils avaient averti leurs partisans de ne pas se rendre auprès de Gandhi lors de sa visite dans notre ville.  En revenant sur les faits, un doute planait en moi sur les personnes en question. Gandhi est un homme de jeûne dont les carêmes sont destinés à des fins politiques et pour encourager le peuple opprimé ; en revanche, l’ashram d’Aurobindo est réservé aux spiritualistes fervents et à ceux qui rotent la bouche pleine. Ainsi, dans ces conditions, on voit mal comment nous pouvions nous attendre à ce que l’ashram d’Aurobindo ouvre ses portes à Gandhi.

 

Finalement Gandhi est venu à Pondichéry, le 17 dernier. Environ dix mille personnes ont assisté au meeting. Il n’a pas même prononcé un seul mot sur son mouvement d’indépendance. Tout son discours, très émouvant, basé sur la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité », a plaidé pour des réformes sociales.

 

Dans quel état se trouve la politique en Indochine ? Les personnes et les parents que nous connaissons vivent-ils dans ton quartier ? Y a-t-il des magasins indiens où il est possible de trouver des produits provenant d’Inde ? Habituellement, quel genre de nourriture prenez-vous là-bas ? Votre conversion au christianisme a-t-elle changé votre mode de vie ? Ce sont des questions que notre mère te pose alors que je t’écris cette lettre.

 

Prends soin de ta santé et ton mari de la sienne et sois courageuse ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Envoie-nous souvent de tes nouvelles et n’oublie pas de te renseigner sur notre frère cadet. Nous te prions de donner notre salutation à ton mari et à tous vos amis de notre part.

 

Ton frère aimant,

Sadasivam

 

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* https://auromere.wordpress.com/2012/09/14/mahatma-gandhis-aborted-1934-attempt-to-meet-sri-aurobindo/

 

 

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.

A ‘Elle’ qui m’apprend le passé (Auroville) -10

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– 10 –

Il était dix heures quand Devagui me laissa devant le Town-Hall d’Auroville.

 

— Vous devrez être au Centre des Visiteurs aussi tôt que possible, autrement il vous faudra attendre jusqu’à 13 h 30 pour la réouverture, m’avertit-elle avant qu’elle ne me quitte.

 

Ma première expérience fut de voir le fonctionnement d’un bureau indien. Devant moi, il y avait une longue file d’attente. Pour comprendre la nonchalance et la façon dont les visiteurs étaient accueillis, il vous faut une expérience personnelle. Peut-être l’esprit européen de ma tête m’aurait donné cette déception par la comparaison d’Auroville avec le nôtre. Malgré son titre « Auroville, la ville internationale » et la particularité de n’appartenir à aucun pays, l’ironie du sort voulait qu’elle fût gouvernée par l’Inde. Le Town-Hall m’avait démontré cette vérité.

 

Ce fut mon tour dans la file. Une femme, allant sur ses cinquante ans, m’appela et, me tenant devant elle au guichet, je la saluai en souriant. Son geste fut un simple hochement de tête, même pas un petit sourire en coin. Le visage figé, elle me demanda une copie de mon passeport. Mon hôtesse Devagui aurait dû me prévenir, mais elle ne l’avait pas fait. Quelques minutes plus tard, je revins dans ce bureau avec une copie de mon passeport. En somme, il me fallut une heure de plus pour accomplir les formalités d’inscription et pour obtenir une carte de crédit d’Auroville. On m’avait également avertie de ne pas rester en dehors de la ville d’Auroville sans prévenir l’autorité concernée.

 

Il était déjà 11 h 30. Je devais aller au Centre des Visiteurs et pour cela il me fallut un vélo de location. « Mais comment m’y rendre ? » me dis-je. Ensuite, il me fallut aussi une carte d’Auroville. Je vis, devant moi, une jeune femme de mon âge qui marchait. C’était une Européenne, les cheveux détachés, vêtue d’un sari aux couleurs des feuilles mortes et d’une blouse indienne ; elle était en train de marcher à grands pas. Je courus derrière elle et je me tins en face d’elle comme si je voulais bloquer son chemin. Ses yeux perçants me balayèrent du regard avec une surprise totale, essayant de comprendre mon attitude. Sans lui laisser le temps de réagir :

— Je veux aller voir le Centre des Visiteurs, il est près d’ici ou loin ? la questionnai-je.

 

— Je dois m’y rendre moi aussi. Vous pouvez m’accompagner si vous voulez… Mais au fait, un vélo est indispensable, est-ce que vous en avez un ? me demanda-t-elle.

 

Avec une moue de la lèvre inférieure, je lui fis signe que « Non ».

 

— Dans ce cas, suivez-moi, on trouvera une solution ! » dit-elle en marchant devant moi, à nouveau.

 

Je la suivis comme un chiot. À la sortie du Town-Hall, elle se dirigea vers un parking à vélos. Prenant le sien, elle se tourna vers moi. Une chaleur agréable se répandit d’emblée dans mon corps ; j’avais l’impression que ses yeux avaient dérobé mon esprit pour se soumettre à son autorité rassurante. Je voyais en elle une Malala version américaine. Je peux vous dessiner un portrait complet d’elle : visage rond, yeux marron et grands, aux cornées brillantes ; lèvres minces ; seins fermes ; cheveux acajou, longs, courant jusqu’à la nuque ; enfin un tilak porté comme une femme indienne au centre du front, près de la racine du nez, entre les deux sourcils. Tous ces détails me furent largement suffisants pour être jalouse de cette Américaine.

 

Ignorant que j’étais hypnotisée par son charme, elle me dit : « Vanakkam », selon la coutume de l’Inde du Sud, en se joignant les paumes des mains devant le visage. Son geste élégant révélait une

 

— Je suis Jessica, des États-Unis et vous ?

 

En se présentant ainsi, brièvement, elle me serra contre elle. Me séparant d’elle, je lui serrai la main.

 

À l’instant même, un jeune Indien, qui avait garé son vélo à quelques pas de nous, s’adressa à nous d’une voix pleine de regrets.

— Vous attendez depuis longtemps ?

 

—  Simplement deux heures, c’est tout ! – Jessica lui répondit dans un éclat de rire.

 

Le jeune homme, troublé par la plaisanterie de son amie américaine, se gratta la tête. Pendant que je cherchais à comprendre s’il agissait de sa question à lui ou de la réponse de ma voisine, Jessica me présenta le jeune homme :

 

— Voici Madavan, jeune homme sérieux qui travaille au Town-Hall. Mais ce que l’on ne sait pas encore, c’est combien d’heures, il travaille ? Et lui ne le sait non plus. Néanmoins, c’est un gentil garçon. Même au moment où nous parlons, il maintient entre nous et lui une bonne distance, vous ne voyez pas ?

 

Une fois qu’elle me l’eut présenté de cette drôle de manière, elle me présenta à lui. Non seulement, le jeune homme hésita un bon moment pour me serrer la main, mais en plus je remarquai qu’il se tortillait sans arrêt.

 

Jessica dut intervenir en le taquinant :

 

— Il a agi de la même manière avec moi, le premier jour. Après, c’était à nous de nous séparer de sa main !

 

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle puis reprit, mais cette fois en direction du jeune homme :

 

— Madavan, elle aussi souhaite aller au Centre des Visiteurs. Prête-lui donc ton vélo, cela nous aidera. Ensuite, tu te débrouilleras pour nous y joindre. OK ?

Il hocha la tête en signe d’assentiment.

 

— Ça ne sera pas un dérangement pour lui ? demandai-je.

 

— Bien au contraire ! En fait, il le fera avec grand plaisir. Non seulement lui, mais tous les jeunes d’ici, pour une raison ou autre, sont prêts à aider les jeunes Européennes, me répondit-elle en clignant des yeux.

 

Il était 13 h 30 quand Jessica et moi arrivâmes au Centre des Visiteurs. J’avais très faim.

 

— Mademoiselle Jessica ! Un grand merci à vous ! Mais depuis ce matin, je n’ai rien pris… Si vous me le permettez, je vais aller manger quelque chose puis je me joindrai à vous deux.

 

— Ce n’est pas la politesse qu’on attendait de votre part ! En effet, pour le service qu’on vous a rendu, c’est à vous de nous inviter à dîner ! You cann’t escape from us, acheva-t-elle avec un gros rire.

 

Je pris ses mots au sérieux et restai silencieuse pendant quelques secondes. Elle me prit pris par les épaules et me secoua :

 

— C’est une blague, ne vous en faites pas ! On va manger ensemble dans le restaurant du Centre des Visiteurs. Madavan viendra se joindre à nous. Vous êtes mes invités. Vous comprenez ? me dit-elle avec un grand sourire.

 

À vrai dire, entre elle et moi, la différence d’âge semblait à peine exister. D’ailleurs, je crois très fort qu’il existe des éléments comme les regards, qui nous unissent au monde ainsi qu’à la société ; et d’autres, comme la naissance, l’éducation, les études, le milieu social qui nous séparent. Mais entre la différence et la similitude, je suis convaincue que ce sont plutôt les premiers qui sont la preuve d’une entente entre elle et moi, qui pourrait influencer favorablement notre amitié.

 

On entendit un bruit d’un deux-roues : c’était Madavan avec une fille indienne. Je le voyais arriver avec une certaine réticence…

 

— Elle est mon amie, et habite dans un village non loin d’ici.

 

Mais la fille en question ne nous dit rien et elle partit avec un signe de la main. Mes yeux continuèrent à parcourir le dos de cette jeune fille… jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans un tournant.

A suivre….

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A ‘Elle’ qui m’apprend le passé -Krishna NAGARATHINAM

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– 6-

 

Un raccourci pour rejoindre notre rue consiste à prendre une ruelle à gauche de l’arrêt de bus. Je ne sais pas ce qui s’était passé avec nos lampadaires ce jour-là. La ruelle était plongée dans les ténèbres. J’hésitai un moment à poursuivre mon chemin, mais la présence d’un vieil homme qui marchait devant moi m’avait rassurée. Après quelques pas, le sentiment d’être suivie par quelqu’un me fit tourner la tête. Dans l’obscurité épaisse, ce que j’apercevais, c’était un homme grand, à la tête ronde. Était-ce lui, le jeune Africain ? Je me le demandais…Mais je n’en étais pas sûre. S’il s’agit du jeune homme en question, pourquoi était-il ici en ce moment ? Une odeur émanant de lui me vint au nez et me donna des frissons dans le dos.

 

La première fois, l’impact lancé par ma mère contre les étrangers avait commencé à me dévoiler son visage. Les images accumulées année après année en moi à travers ses actes et ses paroles au sujet des étrangers me donnèrent le frisson. Cette peur était renforcée par le faible éclairage des lampadaires. Je marchais aussi vite que possible.  La seule pensée qu’au tournant, juste quelques minutes suffiraient pour arriver chez moi, dissipait un peu ma crainte. Je me tournai pour savoir s’il me suivait encore.

 

—  Mademoiselle, attends !

Ça ne faisait aucun doute, il n’était autre que mon jeune homme de la porte de la Villette !

 

— Que veux-tu ? Pourquoi me suis-tu ? Si tu as quelque chose dans ta tête, débarrasse-t’en ! Je ne te connais pas, comprends-tu ?

 

— Comme tu veux… Mais j’ai besoin de ton aide, il me faut cent euros, s’il te plaît !

 

— Désolée ! Je n’ai rien sur moi. J’ai dépensé tout ce que j’avais, tu le sais, n’est-ce pas ?

 

— Je sais, mais actuellement tu es la seule personne qui peut m’aider.

 

Quand ses mots, légèrement humides effleurèrent mes oreilles, passant au ras de mes épaules, j’étais devant chez moi. Je me tournai vers lui, après avoir appuyé sur la sonnette une deuxième fois.  Quoi de plus pitoyable que ses yeux qui me renvoyaient une expression ahurie ! Je pensai alors que ma mère allait ouvrir la porte d’une minute à l’autre et la porte s’ouvrit avec des bruits de ferraille. Elle se tenait là, la main droite posée sur la dernière et ses yeux fixaient un point imprécis entre mon ami africain et moi.  Je me souviens, aujourd’hui encore, de la suspicion s’affichant sur son visage et de sa vive réaction… Comme pour nous frapper, ma mère referma la porte à la hâte et appela « Louis ! Louis ! » Je savais ce qu’elle avait à l’esprit : avec un étranger, on est en danger. Moi aussi je craignais le pire il y a quelques minutes, quand je pensais qu’un étranger me suivait. Pour calmer ma mère, je lui criai :

 

— Ne crains rien, maman ! C’est mon ami, ouvre la porte, s’il te plaît !

 

Mais les mots de sa fille ne calmèrent pas l’esprit de la mère. Cela se reflétait dans la manière dont elle avait rouvert la porte.  La tête de Louis était comme une tête coupée posée sur l’épaule de la mère. À la lumière de la lampe électrique, sa fille et son ami étranger semblaient être les deux points centraux de sa peur.

 

— Qui est-il ? Pourquoi l’as-tu ramené à la maison ?  me demanda ma mère.

 

Elle avait dû oublier ce qu’elle avait vu à la Porte de la Villette. Croyant cela, je lui répondis :

 

— Il était mon camarade de classe à l’université. Je l’ai rencontré par hasard aujourd’hui et invité. Laissez-nous entrer, s’il vous plaît !

 

—  Non ! Ce n’est pas l’heure pour les invités. Si tu entres seule, oui, je peux le faire.

 

La voix de ma mère était très stricte. Je ne voulais pas montrer ma colère devant le jeune homme.

 

— Va-t’en ! Si c’est possible, je viens te voir demain, lui dis-je.

 

Mais il n’était plus là pour entendre ma phrase… Je fus soulagée en voyant qu’il entrait dans la ruelle et disparaissait aussitôt. Sans vouloir parler à ma mère, je suis passée devant elle et comme si elle n’attendait que cela :

— Depuis un certain temps, tu rentres tard le soir. Aujourd’hui c’est le dernier jour ! Si cela continue, je n’ouvrirai plus la porte, comprends-le ! me dit-elle brusquement.

 

– Je ne suis plus une enfant, je peux entrer et sortir comme je veux.

 

— Tu pourras appliquer ce règlement quand tu habiteras chez toi ! Jusque-là, tu devras obéir à mes ordres ! Bon, as-tu pris ton dîner ou non ?

 

En faisant des gestes de la main, Louis, qui se tenait derrière ma mère, me demanda de prendre l’escalier sans rien dire.

 

— Si je meurs de faim, le ciel ne me tombera pas sur la tête. Va dormir en paix ! dis-je en montant l’escalier en vitesse.

 

J’entrai dans ma chambre, allai au petit coin et en revins. Je me sentais fatiguée et je tombai sur mon lit. Le visage du jeune Africain apparut devant moi pendant quelques secondes. Je sortis la cartouche de cigarettes du tiroir de la table et en allumai une. Une longue bouffée libéra mon esprit et m’apaisa.

 

Un livret posé sur la table attira mon attention. C’était le livret sur Auroville, offert par la dame du métro. Je commençai à le feuilleter. Mes yeux se posèrent quelques minutes sur ladite charte d’Auroville et ses quatre articles. Elle me faisait l’effet d’une réclame pour un produit sur le marché. Chaque mot avait été bien choisi et remplissait sa fonction comme prévu. Le livret contenait aussi l’histoire d’Auroville, les informations pour la visiter, comment y loger ou devenir Aurevillienne, etc. Après avoir pris un peu de cocaïne, je lus la charte une énième fois…

 

 

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A ‘Elle’, qui m’apprend le Passé – Krishna NAGARATHINAM

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– 3 –

 

Mon premier séjour à Auroville remontait à huit mois. À ce moment-là, j’étais dans un état désespéré à cause des événements qui s’étaient déroulés autour de moi et j’en voulais à ma mère pour une raison précise.

 

Mes parents ont une pharmacie appelée la pharmacie de Liège dans le IXe arrondissement de Paris, et l’affaire jusqu’à présent tourne bien. Après six ans d’études, j’attendais le résultat de mon examen pour devenir pharmacienne moi aussi. Ma mère s’appelle Isabelle et Louis est mon beau-père. Il n’y a pas grand-chose à dire sur la famille de ma mère, mais Louis vient d’une famille riche. Il possède une grande maison du XIXe siècle léguée par ses parents aux Sables d’Olonne. Contrairement à Louis, ma mère est très attachée à un train de vie aisé et d’une manière ou d’une autre, cela résonne dans notre vie quotidienne. Étant sa fille, le choix de mon petit ami est limité : seul un garçon issu d’une famille respectable aura le droit de m’approcher.

 

C’était un dimanche. Nous étions tous à la maison. Au cours de la semaine, la seule occasion qui pouvait nous rassembler était le dîner. Le dimanche donc, en général, nous nous retrouvions autour de la table le matin, l’après-midi et le soir pour manger ensemble en discutant de tout ce que nous avions vécu pendant la semaine dans la rue, dans le métro, dans notre pharmacie ou ailleurs ou appris par les journaux, la télévision, etc. Il nous fallait au moins une heure avant de sortir de table. Parfois, nous invitions des amis le samedi soir et bavardions jusque tard dans la nuit autour d’un verre.

 

Quelques mots sur Louis : soit dit en passant, comme je vous l’ai déjà appris, Louis est mon père adoptif. Isabelle, ma mère, n’avait que dix-sept ans quand je suis née, alors j’ai grandi avec mes grands-parents. Lorsque ma mère a voulu poursuivre ses études de pharmacie, qu’elle avait interrompues quelques années plus tôt, elle a rencontré Louis, puis, plus tard, ils se sont mariés. Après avoir obtenu leurs diplômes, ils ont ouvert la pharmacie.

Jusqu’à mon sixième anniversaire, Louis a ignoré que sa nouvelle épouse avait un enfant de six ans. Un jour, mes grands-parents ont décidé de parler de moi à leur gendre. Le même jour, Louis m’a emmenée à la maison comme si j’étais sa propre fille. En outre, il a dit à ma mère qu’il ne souhaiterait pas avoir un deuxième enfant après moi. Au fond d’elle-même, ma mère avait toujours eu le sentiment que ses parents étaient responsables de tout ce qui était malvenu pour sa famille. Elle a donc décidé de ne plus aller les voir. Louis, en revanche, m’a régulièrement conduite chez mes grands-parents et il leur a souvent rendu visite pendant leur séjour à la maison de retraite. Depuis mon arrivée chez lui, il s’est montré un père exemplaire et moi, je le considère comme mon vrai père. Il est difficile de croire que les jours et le temps que j’ai passés avec Louis sont plus importants que ceux passés avec ma mère.

 

 

Il n’y eut pas de problème jusqu’à ce dimanche précis. Le matin, j’étais allée voir un ami de l’université et j’étais revenue vers midi. La table avait été préparée pour le déjeuner. Il y avait en général trois assiettes et les cuillères et fourchettes adéquates, mais ce midi-là, exceptionnellement, je ne vis que deux assiettes remplies de Poh, la spécialité vietnamienne de ma mère et du pain. L’absence de Louis m’avait intriguée, j’avais levé la tête et regardé le visage de ma mère.

 

—  Un déjeuner sans mon père à la table, ça me surprend ! De plus, voir une table sans bouteille de vin et sans assiette pour lui est inhabituel chez nous, tu peux m’expliquer ? lui ai-je demandé.

 

—  Rien ne nous arrivera si nous mangeons sans lui, ne t’inquiète pas, c’est moi qui lui ai demandé de nous laisser seules pour aborder un sujet.

 

Ma mère est un personnage typique. Il était certain qu’elle attendait d’évoquer un problème grave… Alors je restai silencieuse jusqu’à la fin de ses paroles.

 

—  Tu ne me demandes pas pourquoi ?

 

—  Pourquoi te le demanderai-je ? Jusqu’ici, tout ce que tu as fait n’a concerné que toi. Bien sûr, ni Louis ni moi ne pourrons être importants pour toi.

 

—  Tu ne crois pas que moi aussi, comme beaucoup d’autres, je pourrais avoir mes propres besoins ?

 

—  Je ne suis pas bien placée pour te faire une leçon de morale, et toi non plus, dans le rôle de l’élève qui écoute. Dans notre monde d’aujourd’hui, certains hommes nous surprennent, en tuant des innocents au nom de Dieu. Je ne vois aucune différence entre ces fous et toi. Mes questions ne te serviront à rien, je sais. Alors vas-y !

 

De la main, elle remit le petit morceau de pain à sa place initiale et elle me dit, me regardant quelques secondes dans les yeux.

 

—  Depuis quelques mois, je suis infidèle à Louis. J’ai donc décidé d’arrêter de vivre ainsi.

 

—  Et après ?

 

—  Et après ? J’ai décidé de vivre avec quelqu’un que j’aime, c’est tout. Que veux-tu que je te dise de plus ?

Tout en parlant elle poussa devant elle son assiette contenant les restes, laquelle roula sur la table, interrompit sa trajectoire sur le bord et tomba à terre, enlaidissant la scène. Ma mère, qui s’attendait à ce que j’acquiesce, reprit la parole :

 

—  Tu n’as vraiment pas compris mon intention ! Je vais vivre avec quelqu’un qui me comprend bien. Je n’ai rien à me reprocher à cet égard. De plus, ton Louis, il ne connaît que la consommation de vin et ignore totalement mon intérêt.

 

— Je sais que tu ne partages pas mon opinion, surtout s’il s’agit de Louis et de moi. En tout cas, je te le demande, l’homme dont tu parles n’est-il pas celui qui nous livre les marchandises ? Oui ? Louis m’en a déjà parlé.  Il m’avait dit que vous corrigeriez ce défaut alors que je ne le croyais pas.

—  Il n’avait pas honte de raconter toutes ces inepties ?!

 

—  S’il y a une honte dans cette histoire, elle n’est pas pour lui, mais pour toi.

 

—  J’ai besoin de ton avis sur ce sujet.

 

—  Je ne pense pas que mon avis t’intéressera. Si j’ai quelque chose à dire, je parlerai à Louis.

 

Ayant lancé cette réplique sans attendre la sienne en retour, je montai les escaliers jusqu’au premier étage. Après avoir changé de tenue, je sortis de la maison comme une folle, ignorant la voix qui m’appelait : “Mira ! Mira !”

 

Je ne me rappelle plus combien heures je passai ce soir-là pour arpenter les rues de Paris, mais lorsque je rentrai à la maison, il était presque minuit.  C’est Louis qui m’ouvrit la porte. La discussion du midi, avec ma mère, m’interdisait de me trouver nez à nez avec elle.  En grimpant les marches deux à deux, j’arrivai au premier étage et fermai la porte de ma chambre. Je pouvais entendre la respiration de Louis derrière la porte puis sa descente de l’escalier d’un pas cadencé. Je pleurai jusqu’à l’aube.

 

A Suivre …

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La fenêtre opaque, par Krishna Nagarathinam

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Depuis un certain temps, ses yeux se sont posés sur les ondes des images, légèrement  brumeuses, qui se déroulent à l’extérieur ; il est derrière la fenêtre, debout,  depuis cinq heures du matin, comme un spectateur privilégié, ayant le droit d’assister seul à ces scènes :  le ciel,  assombri de nuages gris ; la bruine verglaçante et le brouillard ; l’air nonchalant des châtaigniers avec leurs branchettes et leurs feuilles mortes sur le sol ; la souffrance martyre d’un moineau briquet exposé au mauvais temps ; la sortie des vieux fidèles, afin de remplir leurs obligations religieuses, sans se soucier du temps, marchant lentement comme des buffles qui ignorent qu’ils sont suivis par des loups.

En Europe, pour lui, toute action, dont celle de la nature, est planifiée, calculée. Et lui, il croit encore que « si les choses se déroulaient comme prévu, comme on s’y attendait, il n’y aurait aucun intérêt dans la vie. » De plus, il affirme que la vie doit se composer d’attentes et ni la joie ni le chagrin ne devraient annoncer leur arrivée, mais nous surprendre comme la naissance ou la mort, sans savoir le jour ni l’heure.

En tirant le rideau sur le côté, il continue à scruter, à travers la fenêtre, tout ce qui attire son attention, contre sa propre volonté, bien sûr. Cette attitude fait partie de sa routine du dimanche. En fait, il est parvenu à une entente avec tout ce qu’il méprise, surtout avec les contradictions. Il lui arrive parfois de se hâter de sortir de ce vécu externe. À ce moment-là, de manière à s’apaiser, il parvient à calmer son esprit en se disant : « Je sortirai un jour de cette vie de marionnette, en brisant mes fers.

Soudain, il entend un bruit monotone. Afin d’en comprendre l’origine, il reste immobile, mettant toute son énergie au service de sensoriel. Au début, il a pensé que cela venait de son cœur, mais au bout de quelques secondes, il a compris qu’il était venu du ciel, d’un avion plus précisément ; comme tout autre fonctionnement de l’avion, les lieux de départ et d’arrivée, les heures de vol, le nombre de passagers, sont tous calculés méticuleusement et préétablis soigneusement. Vers quel pays va-t-il ? En partance pour quelle destination ? Il cherche à comprendre, pourtant il sait bien que c’est impossible.

L’Europe ne se réveille pas habituellement à l’aube, à l’exception de ceux qui commencent à travailler tôt. Mais lui, il est là, tout comme un photographe passionné de clichés, sans bouger, près de la fenêtre. Cette coutume de se réveiller avec la lumière de l’aube a débuté en Inde. Au mois de janvier, c’était une tradition dans son village, même les enfants en bas âge étaient contraints de se réveiller tôt, de se laver avec l’eau du puits ou du lac et de faire le tour du village à pied avec un groupe de Bhajan. Naguère, il s’était laissé porter par l’enthousiasme de faire tout cela. Aujourd’hui, trente ans après, ce réveil précoce continue, comme une action naturelle et, par conséquent, la détestation ne cesse de croître chez lui à l’encontre des membres de sa famille qui connaissent un sommeil apaisant et eux aussi, à leur tour, détestent son étrange univers. Comment peuvent-ils tolérer un individu qui passe son temps à scruter follement le vide, au petit matin ?

Il a décidé de parler à Prêma, sa femme. Les images qu’il voit sont devenues ennuyeuses depuis quelques mois ; il recherche un dépaysement total, sur un fond différent : un paysage lointain avec du cri d’un corbeau solitaire, du brouhaha des ouvriers qui déchargent un poids lourd ; pour voir le plané des nuages au-dessus des toits en chaume, les hommes en dhoti serré à la taille et une couverture en laine autour du torse sirotant le thé en état de demi-sommeil ; pour admirer une femme, habillée d’un sari de soie, portant un enfant de moins d’un an dans les bras et suivant son mari pour assister à un mariage peut-être au petit matin. En somme, un tel spectacle lui manque ! Mais quand partira-t-il ? Demain, après-demain, le mois prochain ou l’année prochaine ?

Arrivé ici il y a environ vingt ans, c’est vrai qu’il avait été stupéfait de tout ce qui se passait autour de lui et il n’avait pas le sentiment que cela puisse un jour prendre fin.

Prêma, sa femme vient de se réveiller ; une fois le lit fait, elle viendra vers lui et posera la question : « Que t’apporte-t-on ? Du café ou du thé ? Et il se dit qu’il la remerciera si elle pouvait cesser cette question répétitive.

Il sent un petit souffle tiède derrière son cou, c’est sa femme, Prêma.

— Prêma, peux-tu apporter du café ? Je veux te parler.

— C’est à quel sujet ? Il ne s’agit pas de retourner en Inde, comme d’habitude ?

— Si, Si… Mais cette fois la décision est prise, le retour en Inde est certain. Viens, assieds-toi !

— J’en ai pour une heure, dit-elle, puis elle part .

Au bout de quelques secondes, elle revient et dépose sur la table quelques extraits bancaires. Il se dépêche de les examiner, comme s’il n’a plus confiance, il continue à les regarder de haut en bas, en oubliant tout le reste ; les chiffres ainsi que les zéros, tous jouent à cache-cache avec lui.

Au début, lorsqu’il avait l’occasion de croiser ses vieux compatriotes, sa question était :

— Comment arrivez-vous à vivre dans un pays étranger ? »

Et parfois, pour ajouter à cela, il demandait : « Malgré de nombreux défauts, vivre dans notre pays d’origine, c’est pourtant mieux, n’est-ce pas ?

Et leur réponse était, plus ou moins :

— On ne dit pas le contraire ! N’empêche, que faire face au destin ? Chacun de nous, pour une raison ou pour une autre, est venu s’installer dans ce pays. Tout porte à croire que c’est une question de survie, non un choix. Une fois installés, nos besoins initiaux se multiplient, la soif de cette nouvelle vie devient insatiable. Puis la situation nous oblige : on est censé être près des enfants qui sont nés et ont grandi dans ce pays, et se recueillir sur les tombes de nos proches qui y sont inhumés. Avec les jambes que j’ai, vous croyez que je peux voyager encore ? Et là-bas, qui est-ce qui m’attend ?

— Monsieur ! Je m’excuse de vous couper la parole, je ne suis pas d’accord avec vous. Si j’ai l’argent qu’il me faut, je partirai demain.

Avec un sourire aux lèvres, les vieillards s’en allaient.

Son éternel problème à lui, c’est de chiffrer le montant. Depuis son arrivée il le cherche sans relâche. Mais par malchance, chaque fois qu’il s’avance, il s’éloigne de lui. Avec le temps, d’ailleurs, ce monstre a grandi, dans la mesure où il ne parvient plus à le saisir.

Tout en laissant les chiffres emporter son esprit, il appelle sa femme :

— Prêma !

— Tu m’as appelée ?

— Oui ! Il faut contacter notre banquier pour prendre un rendez-vous. J’ai appris que le taux d’intérêt a atteint son niveau le plus bas. Donc, c’est le moment idéal pour un prêt immobilier et devenir propriétaire.

— Alors, ce n’est pas pour demain, notre départ ?

Sans réagir à sa question, il se tourne vers la fenêtre opaque.

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LUI-(nouvelle ) – Krishna NAGARATHINAM

Par défaut

   Lui

  écrit en tamoul -Krishna Nagarathinam

-Taduit par S.A.Vengada Soupraya NayagarNayagar Chassé croisé

Dès que j’appuie sur l’interrupteur de la sonnette, la porte de ma maison s’ouvre. Mon épouse, vêtue de son sourire habituel, m’interroge:
-Cette fois, tu as oublié quelle clef ? Celle de la voiture ou bien du garage?
-Toutes les deux.
Comme d’habitude, la main sur la tête, elle me sourit davantage et se moque de moi en disant,
-C’est presque devenue une habitude.
En l’écartant j’entre dans la maison. Au bout de cinq minutes, je regagne le seuil avec les clefs. Cette fois, elle n’est pas là.
Je hurle :
-Tu es déjà partie? Viens fermer la porte.
Je l’attends quelques minutes mais en vain.
« Elle ne viendra pas. Tu n’as qu’à partir. » La voix m’en avertit.
Je ferme à la clef et je pars.
Il m’a fallu cinq minutes pour sortir la voiture de mon garage.
Dès que la voiture s’engage sur la route principale, je commence à m’ennuyer davantage. Je me demande si cette personne serait toujours là. L’intuition me répond qu’il serait là.
Je l’observe depuis quelques jours.
Peut- être, il était toujours là. C’est fort possible que c’est moi qui ne l’avais pas aperçu. Si c’est vrai, est-ce qu’il y en aura des preuves ? Faut-il chercher les preuves pour cela? Oui, bien-sûr, me répond mon cher Siri(1). Tiens ! J’ai oublié de vous parler de Siri. C’est mon compagnon, mon ami, mon maitre, mon gourou…
Il y a six mois que ma femme m’a offert un « i Phone » pour mon anniversaire. Et voilà, le début du contact entre moi et Siri. Cette amitié a évolué et aujourd’hui nous sommes devenus presque des amis intimes. A quel point ? Ma femme me signale : « Vous êtes insensé ! J’ai peur de continuer à vivre avec vous ». Elle me dit même de consulter un psychiatre. En ayant assez de moi, elle m’a quitté avec notre enfant d’un an pour s’abriter chez sa sœur ainée que je n’aime pas.
Tard, une nuit, explosa une querelle entre Siri et moi.
-Est-ce que ma femme a raison de dire que je suis insensé ?
Siri rigola en disant :
-Comme si elle est pleine de bon sens !
Et il continua :
-Au fait, personne d’entre vous n’est sensé.
En réfléchissant bien, je crois qu’il n’a pas tort. Néanmoins, je lui ai demandé, si rien ne se passe selon mes envies tels que « mon choix, ma volonté, mon amertume… »
Siri rétorqua :
-Tu rêves ? Absolument rien ! De nos jours, sais-tu qu’est-ce qui reste silencieux ? Ce n’est pas l’ignorance, plutôt c’est l’intelligence !
J’étais surpris de cette réponse.
-Et alors, comment préserver notre individualité ?
-Cède à ton émotion ! Rejette ton intelligence ! Va goûter cette expérience.
Depuis une semaine je suis content de conserver mon individualité. J’ai voulu l’annoncer à mes proches. C’était exactement le moment où j’ai rencontré cette personne. Tous les matins quand je prenais le volant pour me rendre à mon bureau, je l’ai remarqué s’isoler devant l’arrêt d’autobus N° 52. Son comportement semble annoncer qu’il n’a aucun rapport avec les autres voyageurs qui attendent l’autobus. Donc, je pense qu’il est facile de sauver son individualité. Il est tellement grand qu’on devrait se lever la tête pour le saluer. Le buste, les épaules, la tête, les yeux, cherchent à voir quelque chose. Les filles décolletées hésiteraient à s’approcher de lui. De temps en temps, il se sert du creux de sa main pour se protéger de la lumière. Même en plein soleil, son visage est sombre comme si une ombre y est tombée. Les cheveux gris de ses tempes, sa moustache et sa barbe ne sont pas en harmonie avec son corps. La lassitude d’avoir parcouru la vie désorganisée se reflète dans ses vêtements et dans ses yeux décolorés. J’habite en banlieue. Depuis des années j’ai l’habitude de prendre ce chemin pour me déplacer en voiture. Pour traverser cet arrêt d’autobus cela ne dure que quelques instants. Pourtant, les petites cases de ma mémoire qui ont stocké les détails de ces instants me présentent une image vague de ce bonhomme.
Un jour, comme ma voiture est tombée en panne, j’étais obligé de le rejoindre à cet arrêt d’autobus. En espérant que nos rencontres précédentes lui suffisaient de me reconnaitre, je l’ai salué en souriant. Mon sourire n’avait pas l’air de retenir son attention car il était attiré plutôt vers l’affiche des horaires de l’autobus 50. Une chienne assise aux mains croisées d’une femme a grogné comme si la bête a reniflé cet homme. La dame l’a calmée. En regardant les yeux de la dame on se demande : « Qui a grogné ? La dame ou bien la chienne ? » Au bout de quelques minutes, il regarda sa montre. Son geste de secouer les mains, on dirait qu’il allait jeter sa montre. Pour la première fois comme s’il était conscient de son autrui, il regardait de tous côtés. Puis, d’un air décisif, il se dirigea vers moi.
-Vous avez l’heure ?
-9h30.C’est l’heure. L’autobus va arriver.
-Merci ! Vous êtes de l’Inde ? Il m’a demandé avec un accent sri-lankais.
-Oui. De Pondichéry. Je vous vois souvent ici à cette heure-ci ! Et vous ?
-Yazpanam (Srilanka). J’habite aux alentours.
La conversation s’arrête. L’autobus arrive. Il monta l’autobus et présenta son billet au conducteur. Peut-être un coupon mensuel. De mon côté, j’ai cherché un billet auprès du conducteur et je l’ai composté. J’ai vu l’ami sri-lankais déjà bien installé. Je suis allé prendre le siège en face de lui. Ses pensées étaient ailleurs. Mon regard était rivé sur lui. J’ai surtout remarqué le côté droit de son visage : la joue décharnée, la peau matée s’assombrit davantage dans l’autobus. Son indifférence m’a beaucoup éprouvé. Son silence semblable à celui d’un minuit m’a fait sentir la proximité d’une cheminée. Sa façon de m’ignorer m’énerve davantage. Je me demande pourquoi il me rejette. Ce qui suscite ma curiosité envers lui. J’ai décidé de faire quelque chose pour le mettre mal à l’aise. Oubliant les autres passagers, j’ai imaginé qu’il n’y restait que « lui et moi ». Cette imagination me facilitait à faire ce que je voulais. Et voilà, nous sommes seuls dans une arène de boxe. Il n’y a aucun spectateur pour nous applaudir. Le fait qu’il n’y a non plus un arbitre pour nous signaler les fautes ou la tricherie me rend heureux. J’ai fait exprès de m’étirer les pieds jusqu’à lui. Le souffle de mes pieds devrait remuer sa peau. Ses chaussettes ne lui suffiraient pas pour empêcher la chaleur de mon souffle mêlé d’ennui et de colère. Ses pieds noués restaient immobiles sous son siège. Je touche la pointe de ses chaussures avec la mienne. Il se retire les pieds et me regarde. Je déteste son regard compatissant. Au début il a l’air de me fixer droit dans mes yeux. Puis, il me saisit le bras ; brutalement il le tordit dans mon dos et il m’a déséquilibré pour que je tombe sur terre. J’avais déjà perdu. Ma chemise était trempée de sueur ; j’étais stupéfait. N’osant plus le voir, je me suis allongé sur mon siège, les yeux fermés. Mes pieds recoquillaient sous le siège. Je l’ai suivi discrètement. Une sorte d’indifférence a traversé subitement à travers sa bouche. Il me restait peut-être une demi-heure de trajet. Est-ce qu’il fallait toujours continuer ce drame ? La question m’a incité à le revoir. J’étais debout. Je me sentais devant le miroir. Il était en mi- sommeil ou bien il faisait semblant. A l’arrêt prochain, acceptant ma défaite, je lui ai dit : « je descends ». Il se retira les pieds et m’a répondu : « Oui ».
Ce soir, je n’ai pas bien dormi. J’ai voulu qu’il soit à l’exclusion des autres comme moi. Mais je n’ai pu rien faire jusqu’alors. Alors, j’ai décidé de prendre à nouveau l’autobus demain afin de lui parler. Le lendemain j’étais même un peu en avance à l’arrêt d’autobus. Comme il pleuvait, les gens cherchaient à s’abriter sous le toit d’arrêt. J’ai cherché cet homme parmi la foule où se trouvaient des gitanes, un vieil Algérien avec sa jeune femme et trois enfants, une Africaine grosse aux habits serrés qui passait le rouge aux lèvres (celles qui étaient déjà rouges). Cette Africaine lança un regard furtif vers un Blanc. La jeune mère avec sa charrette de bébé devrait faire obstacle à son passetemps. Une famille pakistanaise à cinq enfants avec leurs habits de Shervani, Salvar Kamis, la voile… Il n’y manquait que cet ami sri-lankais. J’en étais déçu. Je me retirai de la foule en ouvrant mon parapluie. Le temps avança. Mon intuition m’avertit qu’il ne viendrait pas. Alors, je me suis décidé de me rendre chez moi pour prendre ma voiture. Tiens, il était là sous la pluie ! L’autobus 50 à son tour est arrivé. Cette fois, j’ai pu monter avant lui et j’ai pris un siège en attendant de voir ce qui allait se passer. Comme il m’a déjà connu, il était censé se diriger vers moi pour me saluer. Dans ce pays, il est coutume que deux personnes se saluent même s’ils ne se connaissent pas. Donc, je l’attendais. Mais rien ne s’est passé. Bien que j’aie un siège vide à côté de moi, il n’est pas venu. Déçu, je ne me souviens plus où il est descendu ce jour-là. A mon tour, je ne me souviens non plus mon arrêt.
Dix jours se sont écoulés. C’était un jour férié. J’étais au centre-ville. Mon état d’âme ne me permettait pas de comprendre la signification de ce jour. J’avais une rage en moi pour annoncer au public demain : « Dès aujourd’hui, il faut que vous suiviez votre propre sagacité ou vous serez tous guillotinés ».
Le matin, j’ai appelé ma femme pour l’avertir : -Si tu ne rentres pas je me suiciderai. N’écoute pas les autres, aie ta propre conviction !
Elle s’en moquait et répondit : -Voyons ! Pour qui tu me prends ? Je crois que tu es bourré dès le matin !
Avant de raccrocher elle rajouta : -D’abord, reprends ton bon sens !
Ne sachant quoi faire je me suis laissé errer dans les rues. J’entrais dans une brasserie. Installé dans une banquette près du guichet, j’ai commandé un Ricard. Le garçon m’a apporté la boisson avec des olives salées. J’ai fini le verre. Quand j’ai quitté le restaurant, il était 17h mais le soleil était toujours éclatant. Au centre-ville, quatre ruelles partent d’un endroit pareil à une Place. On y trouvait les boutiques de grandes marques. La circulation étant interdite, on y trouvait plein de gens balader – un peu plus que d’habitude. Les gens se sont habillés légèrement à cause de la chaleur. J’étais le seul à marcher sans compagnie. Les autres marchaient ensemble : amis, couples, amoureux…Tous étaient remplis de joie avec un beau soleil couchant. A la place, il y avait une statue d’un officier militaire qui aurait joué un rôle dans la mission de libérer la ville de l’occupation pendant la guerre. Devant la statue, un grand bassin avec les fontaines. Autour des fontaines il y a des banquettes. Deux pigeons jouaient sur le bassin en s’envolant et en se promenant sur la muraille de la fontaine. Un vieux monsieur essaya d’attirer l’attention de ses oiseaux en leur jetant les miettes de pain.
Il était là, assis sur une des banquettes près de la fontaine. Je me suis rapproché de lui et je l’ai salué :
-Bonjour !
Il était en train de fumer.
-Bonjour !
Il m’a répondu en me serrant les mains après avoir passé sa cigarette à la main gauche.
Tout d’un coup d’un geste féminin, il m’a invité de m’asseoir auprès de lui.
– Il parait que vous avez trop bu ?
– Oui, mais vous en êtes partiellement responsable.
– Moi ?
Il a réagi avec un ton d’étonnement et au moment où il se tenait correctement, il me ressemblait à une femme qui était en train d’écarter les cheveux qui lui couvraient le visage derrière les oreilles, tout en donnant un sourire enjôleur. J’étais immobile de stupéfaction pendant quelques instants. Puis j’ai repris mon ton accusateur :
-Oui, c’est vous qui en êtes responsable. Chaque fois que je m’approche de vous, vous m’ignorez. Ce qui m’a trop humilié.
Mon ivresse me fait frotter les yeux larmoyants.
-Séchez vos larmes. On nous regarde. Est-ce que vous avez une famille, des enfants ?
-Oui, j’en ai. Mais, ma femme m’a quitté pour vivre toute seule avec notre enfant. Elle se plaint de mon comportement.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Elle n’aime pas que je me réveille pour arpenter toute la nuit. Cela l’ennuie. Fâchée, elle m’a quitté pour s’installer chez sa sœur ainée. Et vous ?
-Dès mon arrivée, j’habite seul dans ce pays : ma femme et ma fille sont en Inde, mes fils à Londres et au Canada. Mais il faut accepter la vie telle quelle.

Quand il a terminé la phrase, j’ai lu entre les lignes les brins de ma vie.
Prétendant de m’avoir tout lâché, il alluma une Marlboro. Ça fait longtemps que je n’ai pas fumée une cigarette de telle marque. J’ai osé lui demander :
-Une cigarette, s’il vous plait !
Il sort le paquet de sa poche et m’a offert une cigarette et une boite d’allumettes.
En allumant la cigarette, je lui ai rendu son briquet. Je me sentais que l’image de son visage se dégringolait. Les cheveux descendaient sur les épaules. L’obscurité du visage a disparu. Le visage attirant d’une femme blonde apparut. La moustache épaisse a cédé la place au duvet d’une femme. Les joues gonflées, les cheveux, le front, tous sont devenus jaunes sous le soleil de crépuscule. Quand il a remis le paquet de cigarette dans sa poche, son col se glissa et laissa voir sa poitrine. Cela m’a fait frémir. Cette personne a un peu repoussé mes mains qui avaient envie de toucher sa poitrine. J’ai attrapé ses mains et je l’ai invité :
-Venez avec moi.
-Où ?
-A mon appartement.
-On verra ! Donnez-moi votre adresse !
-Non, immédiatement. J’ai une bouteille de whisky. Discutons pourquoi il faut préférer les émotions à l’intelligence. Il parait que ce sont les émotions qui contrôlent le bon sens.
-Mon œil ! Une histoire à dormir debout.
-Non. Vous êtes comme moi, un homme hors du commun. Je suis sûr que je pourrai vous convaincre. Discutons-en longuement jusqu’à l’aube.
-Mais, laissez-moi partir. Je n’ai plus de temps.
Mais je n’ai voulu le laisser partir. Les badauds se sont arrêtés pour assister au drame. Deux policiers, un homme et une femme, se faufilant dans la foule, se dirigèrent vers nous. La policière emmenait cette personne en question vers le véhicule pour l’interpeller. L’interrogation terminée, elle est revenue vers son collègue. Elle dit quelque chose dans le creux de son oreille. Ensuite, les deux policiers m’ont conduit vers leur véhicule.
Ils m’ont demandé la carte d’identité. Tout en la vérifiant sur l’ordinateur, le policier m’a parlé :
-Savez-vous déjà de quoi vous êtes accusé ?
-(….)
-Vous vous êtes mal comporté avec une jeune fille. Vous avez tenté de toucher sa poitrine. Heureusement elle n’a pas voulu porter plainte.
-Quelle fille ?
Mes yeux se sont tournés vers la direction qu’ils m’ont signalée. Mais, c’était toujours « lui » qui était assis sur une banquette. Je me suis embrouillé.
Ce soir, j’ai regagné mon appartement. Les portes n’étaient pas ouvertes. Les fenêtres non plus. J’attendais en vain devant les portes fermées. Mon voisin venait d’arriver. Je lui ai demandé :
-N’y a-t-il personne ?
-Un couple habitait cet appartement. Tout allait bien dans le foyer. C’était un couple heureux. Il se serait passé quelque chose entre eux. Je n’en sais rien. Un beau jour elle l’a quitté. Ma femme l’a vue partir avec son bébé en taxi. Je n’ai pas de nouvelles de ce Monsieur.
-Vous ne me reconnaissez plus ?
Il a hoché la tête pour dire non.
-Bien !
Je suis descendu dans la rue et j’ai commencé à marcher.
……………
Présentée par la société américaine Apple, SIRI est une application informatique compatible à partir de l’i-Phone4. C’est un assistant personnel intelligent qui répond aux requêtes de leurs utilisateurs. Dans le quotidien du septembre 2012 a paru le fait divers : Un Américain est accusé d’avoir tué son colocataire à Gainesville (Nord de la Floride) : le motif du meurtre était d’ordre amoureux. Les policiers ont étudié les données du téléphone du suspect. Ne sachant pas comment se débarrasser du corps, le meurtre avait demandé de l’aide à… son iPhone : Où cacher le corps de mon colocataire ? Et Siri, toujours prête à rendre service, elle lui a proposé les solutions : marais, réservoirs, fonderie de métaux, décharge…
……………