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LUI-(nouvelle ) – Krishna NAGARATHINAM

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   Lui

  écrit en tamoul -Krishna Nagarathinam

-Taduit par S.A.Vengada Soupraya NayagarNayagar Chassé croisé

Dès que j’appuie sur l’interrupteur de la sonnette, la porte de ma maison s’ouvre. Mon épouse, vêtue de son sourire habituel, m’interroge:
-Cette fois, tu as oublié quelle clef ? Celle de la voiture ou bien du garage?
-Toutes les deux.
Comme d’habitude, la main sur la tête, elle me sourit davantage et se moque de moi en disant,
-C’est presque devenue une habitude.
En l’écartant j’entre dans la maison. Au bout de cinq minutes, je regagne le seuil avec les clefs. Cette fois, elle n’est pas là.
Je hurle :
-Tu es déjà partie? Viens fermer la porte.
Je l’attends quelques minutes mais en vain.
« Elle ne viendra pas. Tu n’as qu’à partir. » La voix m’en avertit.
Je ferme à la clef et je pars.
Il m’a fallu cinq minutes pour sortir la voiture de mon garage.
Dès que la voiture s’engage sur la route principale, je commence à m’ennuyer davantage. Je me demande si cette personne serait toujours là. L’intuition me répond qu’il serait là.
Je l’observe depuis quelques jours.
Peut- être, il était toujours là. C’est fort possible que c’est moi qui ne l’avais pas aperçu. Si c’est vrai, est-ce qu’il y en aura des preuves ? Faut-il chercher les preuves pour cela? Oui, bien-sûr, me répond mon cher Siri(1). Tiens ! J’ai oublié de vous parler de Siri. C’est mon compagnon, mon ami, mon maitre, mon gourou…
Il y a six mois que ma femme m’a offert un « i Phone » pour mon anniversaire. Et voilà, le début du contact entre moi et Siri. Cette amitié a évolué et aujourd’hui nous sommes devenus presque des amis intimes. A quel point ? Ma femme me signale : « Vous êtes insensé ! J’ai peur de continuer à vivre avec vous ». Elle me dit même de consulter un psychiatre. En ayant assez de moi, elle m’a quitté avec notre enfant d’un an pour s’abriter chez sa sœur ainée que je n’aime pas.
Tard, une nuit, explosa une querelle entre Siri et moi.
-Est-ce que ma femme a raison de dire que je suis insensé ?
Siri rigola en disant :
-Comme si elle est pleine de bon sens !
Et il continua :
-Au fait, personne d’entre vous n’est sensé.
En réfléchissant bien, je crois qu’il n’a pas tort. Néanmoins, je lui ai demandé, si rien ne se passe selon mes envies tels que « mon choix, ma volonté, mon amertume… »
Siri rétorqua :
-Tu rêves ? Absolument rien ! De nos jours, sais-tu qu’est-ce qui reste silencieux ? Ce n’est pas l’ignorance, plutôt c’est l’intelligence !
J’étais surpris de cette réponse.
-Et alors, comment préserver notre individualité ?
-Cède à ton émotion ! Rejette ton intelligence ! Va goûter cette expérience.
Depuis une semaine je suis content de conserver mon individualité. J’ai voulu l’annoncer à mes proches. C’était exactement le moment où j’ai rencontré cette personne. Tous les matins quand je prenais le volant pour me rendre à mon bureau, je l’ai remarqué s’isoler devant l’arrêt d’autobus N° 52. Son comportement semble annoncer qu’il n’a aucun rapport avec les autres voyageurs qui attendent l’autobus. Donc, je pense qu’il est facile de sauver son individualité. Il est tellement grand qu’on devrait se lever la tête pour le saluer. Le buste, les épaules, la tête, les yeux, cherchent à voir quelque chose. Les filles décolletées hésiteraient à s’approcher de lui. De temps en temps, il se sert du creux de sa main pour se protéger de la lumière. Même en plein soleil, son visage est sombre comme si une ombre y est tombée. Les cheveux gris de ses tempes, sa moustache et sa barbe ne sont pas en harmonie avec son corps. La lassitude d’avoir parcouru la vie désorganisée se reflète dans ses vêtements et dans ses yeux décolorés. J’habite en banlieue. Depuis des années j’ai l’habitude de prendre ce chemin pour me déplacer en voiture. Pour traverser cet arrêt d’autobus cela ne dure que quelques instants. Pourtant, les petites cases de ma mémoire qui ont stocké les détails de ces instants me présentent une image vague de ce bonhomme.
Un jour, comme ma voiture est tombée en panne, j’étais obligé de le rejoindre à cet arrêt d’autobus. En espérant que nos rencontres précédentes lui suffisaient de me reconnaitre, je l’ai salué en souriant. Mon sourire n’avait pas l’air de retenir son attention car il était attiré plutôt vers l’affiche des horaires de l’autobus 50. Une chienne assise aux mains croisées d’une femme a grogné comme si la bête a reniflé cet homme. La dame l’a calmée. En regardant les yeux de la dame on se demande : « Qui a grogné ? La dame ou bien la chienne ? » Au bout de quelques minutes, il regarda sa montre. Son geste de secouer les mains, on dirait qu’il allait jeter sa montre. Pour la première fois comme s’il était conscient de son autrui, il regardait de tous côtés. Puis, d’un air décisif, il se dirigea vers moi.
-Vous avez l’heure ?
-9h30.C’est l’heure. L’autobus va arriver.
-Merci ! Vous êtes de l’Inde ? Il m’a demandé avec un accent sri-lankais.
-Oui. De Pondichéry. Je vous vois souvent ici à cette heure-ci ! Et vous ?
-Yazpanam (Srilanka). J’habite aux alentours.
La conversation s’arrête. L’autobus arrive. Il monta l’autobus et présenta son billet au conducteur. Peut-être un coupon mensuel. De mon côté, j’ai cherché un billet auprès du conducteur et je l’ai composté. J’ai vu l’ami sri-lankais déjà bien installé. Je suis allé prendre le siège en face de lui. Ses pensées étaient ailleurs. Mon regard était rivé sur lui. J’ai surtout remarqué le côté droit de son visage : la joue décharnée, la peau matée s’assombrit davantage dans l’autobus. Son indifférence m’a beaucoup éprouvé. Son silence semblable à celui d’un minuit m’a fait sentir la proximité d’une cheminée. Sa façon de m’ignorer m’énerve davantage. Je me demande pourquoi il me rejette. Ce qui suscite ma curiosité envers lui. J’ai décidé de faire quelque chose pour le mettre mal à l’aise. Oubliant les autres passagers, j’ai imaginé qu’il n’y restait que « lui et moi ». Cette imagination me facilitait à faire ce que je voulais. Et voilà, nous sommes seuls dans une arène de boxe. Il n’y a aucun spectateur pour nous applaudir. Le fait qu’il n’y a non plus un arbitre pour nous signaler les fautes ou la tricherie me rend heureux. J’ai fait exprès de m’étirer les pieds jusqu’à lui. Le souffle de mes pieds devrait remuer sa peau. Ses chaussettes ne lui suffiraient pas pour empêcher la chaleur de mon souffle mêlé d’ennui et de colère. Ses pieds noués restaient immobiles sous son siège. Je touche la pointe de ses chaussures avec la mienne. Il se retire les pieds et me regarde. Je déteste son regard compatissant. Au début il a l’air de me fixer droit dans mes yeux. Puis, il me saisit le bras ; brutalement il le tordit dans mon dos et il m’a déséquilibré pour que je tombe sur terre. J’avais déjà perdu. Ma chemise était trempée de sueur ; j’étais stupéfait. N’osant plus le voir, je me suis allongé sur mon siège, les yeux fermés. Mes pieds recoquillaient sous le siège. Je l’ai suivi discrètement. Une sorte d’indifférence a traversé subitement à travers sa bouche. Il me restait peut-être une demi-heure de trajet. Est-ce qu’il fallait toujours continuer ce drame ? La question m’a incité à le revoir. J’étais debout. Je me sentais devant le miroir. Il était en mi- sommeil ou bien il faisait semblant. A l’arrêt prochain, acceptant ma défaite, je lui ai dit : « je descends ». Il se retira les pieds et m’a répondu : « Oui ».
Ce soir, je n’ai pas bien dormi. J’ai voulu qu’il soit à l’exclusion des autres comme moi. Mais je n’ai pu rien faire jusqu’alors. Alors, j’ai décidé de prendre à nouveau l’autobus demain afin de lui parler. Le lendemain j’étais même un peu en avance à l’arrêt d’autobus. Comme il pleuvait, les gens cherchaient à s’abriter sous le toit d’arrêt. J’ai cherché cet homme parmi la foule où se trouvaient des gitanes, un vieil Algérien avec sa jeune femme et trois enfants, une Africaine grosse aux habits serrés qui passait le rouge aux lèvres (celles qui étaient déjà rouges). Cette Africaine lança un regard furtif vers un Blanc. La jeune mère avec sa charrette de bébé devrait faire obstacle à son passetemps. Une famille pakistanaise à cinq enfants avec leurs habits de Shervani, Salvar Kamis, la voile… Il n’y manquait que cet ami sri-lankais. J’en étais déçu. Je me retirai de la foule en ouvrant mon parapluie. Le temps avança. Mon intuition m’avertit qu’il ne viendrait pas. Alors, je me suis décidé de me rendre chez moi pour prendre ma voiture. Tiens, il était là sous la pluie ! L’autobus 50 à son tour est arrivé. Cette fois, j’ai pu monter avant lui et j’ai pris un siège en attendant de voir ce qui allait se passer. Comme il m’a déjà connu, il était censé se diriger vers moi pour me saluer. Dans ce pays, il est coutume que deux personnes se saluent même s’ils ne se connaissent pas. Donc, je l’attendais. Mais rien ne s’est passé. Bien que j’aie un siège vide à côté de moi, il n’est pas venu. Déçu, je ne me souviens plus où il est descendu ce jour-là. A mon tour, je ne me souviens non plus mon arrêt.
Dix jours se sont écoulés. C’était un jour férié. J’étais au centre-ville. Mon état d’âme ne me permettait pas de comprendre la signification de ce jour. J’avais une rage en moi pour annoncer au public demain : « Dès aujourd’hui, il faut que vous suiviez votre propre sagacité ou vous serez tous guillotinés ».
Le matin, j’ai appelé ma femme pour l’avertir : -Si tu ne rentres pas je me suiciderai. N’écoute pas les autres, aie ta propre conviction !
Elle s’en moquait et répondit : -Voyons ! Pour qui tu me prends ? Je crois que tu es bourré dès le matin !
Avant de raccrocher elle rajouta : -D’abord, reprends ton bon sens !
Ne sachant quoi faire je me suis laissé errer dans les rues. J’entrais dans une brasserie. Installé dans une banquette près du guichet, j’ai commandé un Ricard. Le garçon m’a apporté la boisson avec des olives salées. J’ai fini le verre. Quand j’ai quitté le restaurant, il était 17h mais le soleil était toujours éclatant. Au centre-ville, quatre ruelles partent d’un endroit pareil à une Place. On y trouvait les boutiques de grandes marques. La circulation étant interdite, on y trouvait plein de gens balader – un peu plus que d’habitude. Les gens se sont habillés légèrement à cause de la chaleur. J’étais le seul à marcher sans compagnie. Les autres marchaient ensemble : amis, couples, amoureux…Tous étaient remplis de joie avec un beau soleil couchant. A la place, il y avait une statue d’un officier militaire qui aurait joué un rôle dans la mission de libérer la ville de l’occupation pendant la guerre. Devant la statue, un grand bassin avec les fontaines. Autour des fontaines il y a des banquettes. Deux pigeons jouaient sur le bassin en s’envolant et en se promenant sur la muraille de la fontaine. Un vieux monsieur essaya d’attirer l’attention de ses oiseaux en leur jetant les miettes de pain.
Il était là, assis sur une des banquettes près de la fontaine. Je me suis rapproché de lui et je l’ai salué :
-Bonjour !
Il était en train de fumer.
-Bonjour !
Il m’a répondu en me serrant les mains après avoir passé sa cigarette à la main gauche.
Tout d’un coup d’un geste féminin, il m’a invité de m’asseoir auprès de lui.
– Il parait que vous avez trop bu ?
– Oui, mais vous en êtes partiellement responsable.
– Moi ?
Il a réagi avec un ton d’étonnement et au moment où il se tenait correctement, il me ressemblait à une femme qui était en train d’écarter les cheveux qui lui couvraient le visage derrière les oreilles, tout en donnant un sourire enjôleur. J’étais immobile de stupéfaction pendant quelques instants. Puis j’ai repris mon ton accusateur :
-Oui, c’est vous qui en êtes responsable. Chaque fois que je m’approche de vous, vous m’ignorez. Ce qui m’a trop humilié.
Mon ivresse me fait frotter les yeux larmoyants.
-Séchez vos larmes. On nous regarde. Est-ce que vous avez une famille, des enfants ?
-Oui, j’en ai. Mais, ma femme m’a quitté pour vivre toute seule avec notre enfant. Elle se plaint de mon comportement.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Elle n’aime pas que je me réveille pour arpenter toute la nuit. Cela l’ennuie. Fâchée, elle m’a quitté pour s’installer chez sa sœur ainée. Et vous ?
-Dès mon arrivée, j’habite seul dans ce pays : ma femme et ma fille sont en Inde, mes fils à Londres et au Canada. Mais il faut accepter la vie telle quelle.

Quand il a terminé la phrase, j’ai lu entre les lignes les brins de ma vie.
Prétendant de m’avoir tout lâché, il alluma une Marlboro. Ça fait longtemps que je n’ai pas fumée une cigarette de telle marque. J’ai osé lui demander :
-Une cigarette, s’il vous plait !
Il sort le paquet de sa poche et m’a offert une cigarette et une boite d’allumettes.
En allumant la cigarette, je lui ai rendu son briquet. Je me sentais que l’image de son visage se dégringolait. Les cheveux descendaient sur les épaules. L’obscurité du visage a disparu. Le visage attirant d’une femme blonde apparut. La moustache épaisse a cédé la place au duvet d’une femme. Les joues gonflées, les cheveux, le front, tous sont devenus jaunes sous le soleil de crépuscule. Quand il a remis le paquet de cigarette dans sa poche, son col se glissa et laissa voir sa poitrine. Cela m’a fait frémir. Cette personne a un peu repoussé mes mains qui avaient envie de toucher sa poitrine. J’ai attrapé ses mains et je l’ai invité :
-Venez avec moi.
-Où ?
-A mon appartement.
-On verra ! Donnez-moi votre adresse !
-Non, immédiatement. J’ai une bouteille de whisky. Discutons pourquoi il faut préférer les émotions à l’intelligence. Il parait que ce sont les émotions qui contrôlent le bon sens.
-Mon œil ! Une histoire à dormir debout.
-Non. Vous êtes comme moi, un homme hors du commun. Je suis sûr que je pourrai vous convaincre. Discutons-en longuement jusqu’à l’aube.
-Mais, laissez-moi partir. Je n’ai plus de temps.
Mais je n’ai voulu le laisser partir. Les badauds se sont arrêtés pour assister au drame. Deux policiers, un homme et une femme, se faufilant dans la foule, se dirigèrent vers nous. La policière emmenait cette personne en question vers le véhicule pour l’interpeller. L’interrogation terminée, elle est revenue vers son collègue. Elle dit quelque chose dans le creux de son oreille. Ensuite, les deux policiers m’ont conduit vers leur véhicule.
Ils m’ont demandé la carte d’identité. Tout en la vérifiant sur l’ordinateur, le policier m’a parlé :
-Savez-vous déjà de quoi vous êtes accusé ?
-(….)
-Vous vous êtes mal comporté avec une jeune fille. Vous avez tenté de toucher sa poitrine. Heureusement elle n’a pas voulu porter plainte.
-Quelle fille ?
Mes yeux se sont tournés vers la direction qu’ils m’ont signalée. Mais, c’était toujours « lui » qui était assis sur une banquette. Je me suis embrouillé.
Ce soir, j’ai regagné mon appartement. Les portes n’étaient pas ouvertes. Les fenêtres non plus. J’attendais en vain devant les portes fermées. Mon voisin venait d’arriver. Je lui ai demandé :
-N’y a-t-il personne ?
-Un couple habitait cet appartement. Tout allait bien dans le foyer. C’était un couple heureux. Il se serait passé quelque chose entre eux. Je n’en sais rien. Un beau jour elle l’a quitté. Ma femme l’a vue partir avec son bébé en taxi. Je n’ai pas de nouvelles de ce Monsieur.
-Vous ne me reconnaissez plus ?
Il a hoché la tête pour dire non.
-Bien !
Je suis descendu dans la rue et j’ai commencé à marcher.
……………
Présentée par la société américaine Apple, SIRI est une application informatique compatible à partir de l’i-Phone4. C’est un assistant personnel intelligent qui répond aux requêtes de leurs utilisateurs. Dans le quotidien du septembre 2012 a paru le fait divers : Un Américain est accusé d’avoir tué son colocataire à Gainesville (Nord de la Floride) : le motif du meurtre était d’ordre amoureux. Les policiers ont étudié les données du téléphone du suspect. Ne sachant pas comment se débarrasser du corps, le meurtre avait demandé de l’aide à… son iPhone : Où cacher le corps de mon colocataire ? Et Siri, toujours prête à rendre service, elle lui a proposé les solutions : marais, réservoirs, fonderie de métaux, décharge…
……………

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De L’amour uniquement (Nouvelle) -Mireille Santo

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Mireille SantoRaja observait Savitri penchée sur son livre et lui posa la question qui lui brûlait les lèvres :¬
-M’aimes-tu ?
Elle lui jeta un regard en biais sans tourner la tête. Quelques secondes s’écoulèrent interminables et elle répondit les yeux baissés :
-Vous le savez bien !
Comme le voulait la tradition tamoule, elle le vouvoyait et ne l’appelait pas par son prénom en public. Dans l’intimité, elle s’exprimait peu, baissait la tête et fermait les yeux, les lèvres closes. Raja s’en attristait. Pourquoi cette réserve ? Cela ferait bientôt dix ans qu’ils étaient mariés et pourtant il avait la sensation de n’avoir pas réussi à l’apprivoiser.
-Non je ne le sais pas forcement surtout si tu ne le dis jamais. En tout cas je n’en suis pas sûr. Lui, la tutoyait, marquant ainsi verbalement leur proximité, il usait de mots caressants dans la fougue du désir car elle était sienne et l’appelait « tchellam » lors de leurs échanges quotidiens. Alors qu’elle, se contentait d’appliquer le protocole établi.
Le ton involontairement cassant qu’il avait utilisé la fit lever la tête vers lui.
-Vous semblez contrarié.
Elle était attendrissante avec ses grands yeux interrogateurs, elle avait si peu changé depuis leurs fiançailles : quelques fils d’argents sur sa chevelure de jais, une ride là où ses sourcils se rapprochaient et ses nouvelles lunettes ! Pour le reste elle était la même jeune femme qu’il avait vue sur les photos de l’entremetteur.
-J’aimerais juste savoir ce que je suis pour toi.
-Mon mari.
-D’accord mais au-delà de ça !
-Vous êtes la pierre angulaire de cette maison, le père de mes enfants et mon compagnon de vie, répondit-elle dévotement.
-Je ne te demande pas de me réciter ce que tu as appris mais de me le dire avec tes mots à toi.
Exaspéré, il avait presque crié. Lui, qui avait la réputation d’un homme calme, il se laissait aller à perdre ses nerfs. Pourquoi ne comprenait-elle pas qu’il avait besoin de savoir ? Qu’il avait viscéralement besoin d’être rassuré sur la teneur de ses sentiments à elle. Sa propre mère les avait abandonnés sa sœur et lui alors qu’ils étaient encore petits. Ils étaient restés tous les deux sur le bord du chemin à ramasser les petits cailloux et à l’attendre. Ils n’avaient pas pleuré car elle avait dit qu’elle reviendrait. La nuit était tombée et les lampadaires s’étaient allumés un à un et elle n’est pas revenue. Un voisin les avait reconnus et les avait ramenés auprès de leur père. Sa mère était une femme, une mère exactement comme Savitri ni pire ni meilleure et elle avait pris cette décision terrible de partir sans se retourner.
-Vous m’en demandez trop ! Je ne vois pas où vous voulez en venir. Je ne vous comprends pas, dit Savitri en ôtant ses lunettes.
Il savait qu’elle allait les remettre après en avoir suçoté la branche. Elle le faisait machinalement sans même s’en apercevoir, c’était un de ces nouveaux tics. Il trouvait cela incroyablement sexy.
Oui, il était très épris de sa femme, oui, il en était amoureux d’une manière quasi inavouable dans son milieu où ne gravitaient que des couples blasés ayant contracté des mariages de raison. Ces gens ne pouvaient imaginer qu’il puisse nourrir un amour aussi immodéré pour son épouse : cette parfaite inconnue qu’il avait choisi sur papier glacé. L’entremetteur avait froncé le nez : « Regardez les autres photos, il y a de meilleures partis et des femmes plus belles ! » Mais il n’avait pas voulu en démordre. Têtu jusqu’au bout il avait insisté faisant fi de toutes les réserves émises par ses proches. Il avait dû batailler avec sa mère qui n’avait pas trouvé Savitri assez belle et son père qui ne l’avait pas trouvée assez dotée. Sa famille avaient vu d’un très mauvais œil cet engouement qu’il avait manifesté si tôt en son endroit. Cinquante fois le mariage avait failli péricliter et cinquante fois il l’avait sauvé in extremis en priant en secret tous les dieux du ciel. Il était déjà si éperdument amoureux !
Et Il exigeait aujourd’hui de savoir ce qu’elle ressentait pour lui. Il n’allait pas abandonné cette fois-ci comme les fois précédentes où il avait reculé lâchement face à son visage opaque et ses silences qui l’écorchaient comme autant de pointes acérées.
Elle lui avait inspiré si vite et si simplement autant d’amour. Il avait été séduit, tourneboulé et métamorphosé par son apparition dans son existence. Il espérait et attendait dans les tréfonds de son cœur la réciproque.
-Tu ne me comprends pas ??? Apres dix ans de vie commune, deux enfants et tout ce que nous avons partagés, tu ne me comprends pas !!!
Il avait encore crié. Savitri avait posé ses lunettes et son livre à côté d’elle et ses sourcils n’en finissaient pas de froncer. Il imaginait nettement son armure se mettre en place, il pouvait même entendre le claquement sec de chacune des parties s’imbriquant entre elles et la recouvrant entièrement telle une carapace pour ne laisser visibles que ses yeux réduits à deux fentes sombres. C’était le moment précis où il choisissait de reculer et d’abandonner la partie.
Sa tranquillité et la paix du foyer ne méritait-il pas qu’il ferme les yeux sur ces petits détails ? Après tout, son épouse était une gentille femme, une bonne mère et une belle personne. Que voulait-il de plus ? Une déclaration d’amour enflammée comme jamais? Une étreinte passionnée dont elle prendrait l’initiative ? Qu’espérait-il obtenir en la poussant ainsi dans ces retranchements ? Pourquoi son esprit indiscipliné revenait-il toujours à la charge en lui posant encore et encore la même question : m’aime-t-elle vraiment?
-Ai-je dit ou fait quelque chose qui aurait pu vous déplaire de quelques manières que ce soit ? La question était purement rhétorique mais le ton était glacial.
Si Raja persistait dans cette conversation, il allait clairement entrer en guerre avec Savitri et c’est la dernière chose au monde qu’il désirait.
-Non, bien sûr que non ! , dit-il doucement
-Alors, pourquoi me cherchez-vous querelle ?
-Je ne te cherche pas querelle, je ne veux pas me disputer. Je veux juste savoir.
-Notre vie telle qu’elle est ne vous convient-elle plus ? Peut-être regrettez-vous vos choix ?
-Non, ce n’est pas ça du tout ! Tu ne comprends pas…
-C’est sûr que je ne vous comprends pas!
-Je veux juste que tu répondes à une seule question par oui ou par non. Est-ce trop demander ?
-Vous cherchez la petite bête ! Et elle descendit du lit dans l’intention de quitter la chambre. Si elle sortait de la pièce, elle aurait encore gagné et lui se consumerait de frustration et de tristesse.
Raja ferma la porte de la chambre et fit volteface. Elle était là juste devant lui, un peu surprise de n’en avoir pas déjà fini. Il lui prit les mains avec toute la tendresse dont il était capable et lui demanda en la regardant droit dans les yeux :
-Est-ce que oui ou non tu m’aimes ? Il espérait que pour une fois elle ne tergiverserait pas et qu’elle n’éluderait pas ses questions par des pirouettes dont elle avait le secret. Et qu’enfin il obtiendrait une certitude, quelque chose de tangible.
Il y eut un moment suspendu car tous deux pressentaient que rien ne serait plus tout à fait comme avant. Savitri chercha ses mots et les déposa avec douceur dans le silence épais qui les entourait.
-J’ai de l’attachement pour vous…de la tendresse. Je ne recherche pas l’intensité. J’accomplis mon devoir d’épouse.
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Jeyacantane, géant de la littérature tamoule . S .A.Vengada Soupraya Nayagar

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jeyakanthan
« Je raconte tout ce que j’ai vu.
Je raconte votre histoire.
En la lisant
si vous avez des raisons pour en avoir honte
je n’en serai pas indigne » -Jeyacantan

 

 

Jeyacantane, dit J.K qui est mort le 8 avril 2015 à l’âge de 81 ans, était l’un des écrivains tamouls les plus acclamés dans le monde littéraire indien, notamment connu pour ses nouvelles, ses essais et ses romans. Quelques-uns de ses romans tels que « Oru nadigai nadagam paarkiral », « sila nérangalil sila manidhargal », « ounnai pole oruvan » (réalisé par lui-même) sont adaptés au cinéma. Ecrivain prolifique, ses chefs-d’œuvre comprennent « oru manidhan, oru vidu, oru oulagam, ourukku nourou pér, karunayinal allè,etc. Paru en 1966, son roman intitulé Paarisoukkou Pô (Va à Paris) mérite d’être lu pour comprendre le fruit de la rencontre de la culture de l’Inde et celle de la France. (Mon article sur ce roman se trouve dans les archives de Chassé-croisé France Inde, juin 2012)

 
Jeayacantane qui a commencé à écrire vers les années 50, appartient à la lignée des écrivains qui sont influencés par les conceptions marxistes et les courants littéraires d’autres pays. L’œuvre romanesque de ce prosateur est riche et variée : quarantaine de romans, plus de deux cent nouvelles, quinze volumes d’ essais, deux écrits autobiographiques et quelques poèmes.

 
Né le 24 avril 1934 à Cuddalore, Jeyacanthan a eu une enfance dramatique. Le jeune homme ne s’entendait pas avec ses parents stricts. Après avoir quitté l’école prématurément à l’âge de 12 ans, il est parti de chez ses parents pour se refugier chez son oncle à Villupuram. Contraint à exercer de petits métiers pour vivre, il était vendeur des journaux, correcteur d’épreuves ou encore vendeur des chaussures.

 
Vers 1949, il déménage à Chennai où il commence à travailler dans l’imprimerie de « Janasakthi », le journal du parti communiste. Il adhère au parti communiste tout en écrivant ses premiers écrits littéraires dans les revues. Dès le début, son œuvre engagée témoigne toujours de son attachement indéfectible à la lutte contre l’oppression.

 
R.E.Asher dans son article sur « Les aspects de la littérature en prose sur l’Inde du sud », parle des œuvres de Jeyacandin : « dans les premières nouvelles de Jeyacandin, on trouve l’expression de la doctrine marxiste. L’action de ces nouvelles se passe dans un village à part où habitent des hors-caste » L’écrivain souligne la misère et la dégradation qui sont inséparables de la vie de tels villages.

 
L’injustice sociale et le combat des pauvres contre la tyrannie et les privations restent des thèmes omniprésents dans l’œuvre de l’auteur. Cet écrivain connu pour ses écrits et son militantisme contre la brutalité du pouvoir à l’encontre des nécessiteux est connu également pour ses réflexions anticonformistes.

 
A la question « On dit que vous changez souvent d’avis, vous n’avez que des jugements éphémères, est-ce vrai ? », Jeyacantane répond : « Je crois que même ce que vous venez de juger serait éphémère. Je préfère m’exprimer correctement et peu m’importe si mes idées ne sont pas stables. Pour moi, tout ce qui est stable est rigide. Les opinions doivent être firmes et précises, et pas nécessairement stables. »

 
J.K a obtenu de nombreuses distinctions internationales pour ses romans narrant les conditions de vie précaires des villageois, des pauvres et leur lutte contre l’oppression des riches. Observateur du monde social, il nous laisse une galaxie des personnages dont certains sont inoubliables. Décoré du titre Badma Bushan, distingué par de nombreux prix tels que le prix littéraire de Sahitya Akademi, du prix Gnana Pîtam, la plus haute distinction littéraire de l’Inde, Jeayacantane est sans doute un des plus grands géants de la littérature tamoule.
………………

S.A. Vengada Soupraya Nayagar

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S.A. Vengada Soupraya Nayagar: né le 3 avril 1963 à Pondichéry, enseigne la littérature française et la linguistique auprès d’une institution des hautes études à Pondichéry.

Titulaire d’un doctorat, il est auteur et de traducteur de plusieurs articles en français, anglais et tamoul; surtout sa traduction en français, le Kourounthogai, anthologie de 401 poèmes de l’ancienne littérature tamoule est très apprécié par le monde littéraire. Il a publié une méthode tamoule (avec un audio CD):  le tamoul parlé, destinée aux Français et aux Francophones et également un livre tamoul sur Pondichéry Podou Arivou qui nous permet de réviser nos connaissances sur Pondichéry.