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Ne laissons pas périr l’homme ! La réponse de Gandhi – Fernand SCHWARZ

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Éditorial N°311

Ne laissons pas périr l’homme !

La réponse de Gandhi

Le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi est l’occasion de redécouvrir cette figure historique, guerrier des temps modernes qui a inspiré de nombreux personnages dans leur quête de non violence, liberté et de changement pour la société.

Le 2 octobre, nous célébrons le 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, à Portbandar dans l’État actuel du Gujarat, situé au Nord-Ouest de l’Inde. À cette occasion,  Nouvelle Acropole organise 17 évènements dans 9 villes de France, sous le haut parrainage de l’ambassade de l’Inde (1).

Comme Gandhi, nous pensons que nous avons besoin d’un changement pour le monde et qu’il dépend de chacun de nous de le réaliser et de le devenir. Un tel changement doit être positif, durable et en harmonie avec la nature et avec les autres.
Chez cette figure historique, ce qui nous inspire est que sa quête ne dissociait jamais exigence intérieure et extérieure, maîtrise de soi et respect d’autrui, voie philosophique et voie sociale. C’est dans son œuvre peu connue Hind Swaraj, L’émancipation à l’Indienne (2), que Gandhi exprime les bases philosophiques et politiques de sa démarche.

Inspiré de la sagesse plurimillénaire de l’Inde, il élabore un triptyque :
Swaraj (autogouvernance), qui, avant d’être politique doit être la capacité de gouverner son propre esprit.
Ahimsa, réduite en Occident à la non-violence, est plus encore l’action ou le fait de ne causer aucune nuisance à toute forme de vie. Il disait : « La véritable ahimsa devrait signifier que l’homme se trouve totalement libéré de son mauvais vouloir, de la colère et de la haine, afin de laisser la place à l’amour débordant pour tous les êtres. »
Satyagraha signifie servir une cause juste qui naît de la vérité et de l’amour.
« En appliquant le Satyagraha, j’ai découvert, dans les dernières manifestations, que la poursuite de la vérité n’admettait pas que la violence soit imposée à son opposant, mais qu’il devait être sevré de l’erreur par la patience et la sympathie » a écrit Gandhi.

En août 1947, après l’indépendance de l’Inde, le pasteur nord-américain William Stuart Nelson demanda à Gandhi pourquoi les Indiens qui avaient « plus ou moins réussi à obtenir  l’indépendance par des moyens pacifiques » ne parvenaient pas à endiguer les violences intercommunautaires qui s’étaient produites après l’indépendance.
Gandhi répondit qu’il avait fini par comprendre que nombre de ses concitoyens n’avaient pas pratiqué le satyagraha mais effectué de la résistance passive. Beaucoup d’entre eux, alors qu’ils prétendaient résister de façon non violente, avaient de la violence dans le cœur. Il a souligné que la résistance passive n’était qu’une arme des faibles.
Gandhi déclara : «  C’est une erreur de croire qu’il n’y ait pas de rapport entre la fin et les moyens, et cette erreur a entraîné les hommes considérés comme croyants à commettre de terribles crimes. C’est comme si vous disiez qu’en plantant des mauvaises herbes, vous pouviez récolter des roses ».

Aujourd’hui, la colère est employée pour des causes qui sont certainement justes et certains croient qu’il est légitime d’utiliser des moyens comme la colère et parfois la violence pour défendre des idées justes. Au milieu du XXe siècle, Gandhi nous a rappelés à l’ordre. Il est indispensable de mieux comprendre la pratique de l’ahimsa pour ne pas l’instrumentaliser.
Il faut d’abord comprendre et ensuite agir, en adoptant une posture à la fois ferme et respectueuse vis-à-vis de l’adversaire et en tentant toujours d’établir des relations utiles entre les parties. Bien sûr, il faut concevoir des actions simples et marquantes – ce que les actuelles générations savent bien faire –  et formuler sa demande de façon claire et calme. Même s’il y a urgence, il faut rester patient et ouvert.

C’est de notre capacité à formuler sereinement nos demandes, que dépendront d’abord notre légitimité et force de conviction et ensuite celle de ne pas provoquer des dégâts collatéraux inutiles.

Gandhi était très inspiré par le texte sacré de la Bhagavad Gîtâ (3).
« La colère conduit à l’égarement ; de l’égarement vient la perte de la mémoire, par quoi l’intelligence est détruite ; par la destruction de l’intelligence, l’homme périt ».

Il est urgent de reconstruire notre intelligence.

(1) https://www.nouvelle-acropole.fr
(2) Hind Swaraj, L’émancipation à l’indienne, Gandhi, traduit par Annie Montaut, Éditions Fayard, 2014, 224 pages. Lire articles sur Gandhi dans revue Acropolis  N° 306 (avril 2019), N° 307 (mai 2019), N°310 (septembre 2019) et dans la revue page 3
(3) En sanscrit « Chant du Bienheureux » ou « Chant du Seigneur ». Partie centrale du poème épique le Mahabharata, un des textes fondamentaux de l’hindouisme.
Bhagavad Gîtâ, Traduction d’après Shri Aurobindo, textes français de Camille Rao et Jean Herbert, Éditions Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, 1984, 184 pages
Par Fernand SCHWARZ
Président de la Fédération Des Nouvelle Acropole

Claude Marius

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Il est très rare de trouver des intellectuels chez les Pondichériens. Claude Marius est l’un d’entre eux. Sa disparition est une perte pour l’ensemble de la communauté franco-indienne. Nous avions un grand respect pour sa connaissance. Sa plume nous manquera profondément, mais sa contribution à l’Inde des Français prévaudra.

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.

Adonis, le poète visionnaire et révolté : Miroudi Belmir (Libération)

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Parmi les poètes des années cinquante,  dont l’œuvre brille encore pour nous, aujourd’hui, de lueurs vivaces, l’un, surtout, mérite de retenir notre intérêt, c’est Ali Ahmed Saïd dit Adonis. Depuis ses premiers textes, Adonis a traversé sans faiblir les paysages littéraires les plus divers. Ses poèmes, comme ses essais littéraires ont attiré l’attention sur l’importance de la poésie dans la vie humaine.
L’œuvre d’Adonis est une œuvre d’art, dans un sens bien différent. Sa poésie est celle d’un poète rêveur, visionnaire, désespéré et rebelle. Sur l’homme et sa destinée, la tradition et la modernité, l’obscurantisme et la lumière. Il ne cesse d’enquêter, de s’interroger. Comme le prouvent ses essais sur les sujets les plus divers, il est sensible aux idéologies obscurantistes. Tout ce qu’écrit Adonis est vérité, mais vérité qui dérange.
Ayant atteint les sommets de la poésie et conquis la célébrité en tant que figure éminente de la littérature universelle, Adonis était néanmoins resté le poète gardant des attaches profondes avec son identité culturelle. Ses liens avec son temps se sont notamment  manifestés dans ses œuvres. La plupart de ses œuvres sont des poèmes ou des essais critiques ayant pour thème l’identité du poète moderne, la crise de la conscience arabo-musulmane, la crise culturelle et le rôle de l’intellectuel dans le monde arabe,  etc. Actuels par leur contenu, dans un langage littéraire expressif proche des préoccupations de notre époque, les écrits d’Adonis se retenaient facilement et trouvaient droit de cité.
Ce poète remarquable, penseur aux larges horizons et personnalité captivante à qui l’on doit de grandes œuvres  a réinventé un nouveau style poétique. Dans l’ensemble, sa poésie est d’inspiration créatrice : passage du laid au beau. C’est ainsi que sa poésie est de tendance créatrice. Les critiques, parlant d’Adonis, l’appellent «un poète créateur» : «La poésie a joué magnifiquement son rôle. Elle a créé des manières de voir l’univers en sa pleine fraîcheur et l’existence en sa pleine beauté. La faille dans notre vie moderne est due à notre incompréhension de cette évidence. Comment transformer la vie en poésie ? Voilà la question».
On avait lu d’Adonis des poèmes et des essais remarquables (Chant de Mihyar le Damascène) ; (Tombeau pour New York) ; (Le livre des migrations) ; (Kitab Alhissar)) ; (Le temps des villes); (Mémoire du vent) ; (Le poème de Babel) ; (Chronique des branches) ; (Le temps de la poésie) ; (Le fixe et le mouvant) ; (Politique de la pensée) ; (Le livre «Al Kitàb») ; (Le regard d’Orphée), etc. Adonis a abordé d’autres sujets que la poésie, tout en donnant sa pleine mesure d’écrivain.
Sa poésie plonge dans un milieu de sensations, d’impressions, de mouvements éprouvés où les êtres et les choses se composent des climats. Si les poèmes d’Adonis ont le rythme, l’allure, les dimensions poétiques, ils sont bien des poèmes par leur structure et leur vision. C’est ainsi que les traits personnels d’Adonis, son goût inquiet de la vie, sa vision philosophique du monde, et jusqu’à ce souci de la connaissance, si sensible chez lui, trouvent leur meilleure expression dans l’accomplissement d’une œuvre d’art : «La poésie nous montre ainsi ce que l’on ne voit pas, sans que cela implique pour autant son irréalité ; il atteint plutôt un autre niveau de réalité».
Le sens du nouveau est une des qualités les plus précieuses d’Adonis et il ne se manifeste pas uniquement dans des œuvres poétiques de grande importance. On peut aussi trouver des exemples d’innovations authentiques  dans des écrits littéraires en prose. Il est profondément convaincu qu’il ne peut y avoir de ferment de progrès littéraire dans des œuvres où l’on ne sent pas de pensée vivante, curieuse et visionnaire : «Ce n’est pas au poète d’assumer ce rôle, sauf dans le sens qu’il continue, par la force de la création, ce que les  grands créateurs du passé ont fondé, à savoir continuer à créer des rapports entre langue et existence, ceux qui donneraient à notre vie une image plus belle et plus humaine».
La poésie d’Adonis est à la fois originelle et contemporaine, rebelle et engagée. Les événements brûlants du monde d’aujourd’hui sont éprouvés et vécus par lui avec une singulière acuité. Il a vécu une longue vie entre l’errance et la révolte. Selon lui, un poète est un révolté, un révolté savant, sans doute. Il se dresse contre une société, une idéologie, une expression porteuse d’une idéologie rétrograde. C’est dans cet esprit de révolte que le talent d’Adonis se manifeste avec le plus d’éclat. Ainsi, ses œuvres obtiennent l’adhésion des lecteurs et remportent un vif succès.
Mais c’est l’ouvrage monumental d’Adonis « Le fixe et le mouvant » qui va faire le plus de bruit. Le but d’Adonis, c’est d’élargir l’horizon  de la pensée arabe et de lui ouvrir des voies nouvelles. Dans cet ouvrage, l’auteur a fait une lecture critique du patrimoine culturel arabe et pose des questions qui peuvent «éclairer le présent. Pourquoi cet ouvrage ? C’est que «Le fixe et le mouvant » lance un cri de la conscience  et plaide pour une pensée rationnelle trop longtemps négligée, et qui pourtant constitue le creuset nécessaire de la liberté.
Malgré les diatribes lancées contre sa vie et son œuvre, Adonis s’est révélé par sa création  et la richesse de son œuvre. Le livre « Le fixe et le mouvant» ouvrait, selon les critiques, une nouvelle période dans son activité antidogmatique. Un tel ouvrage prenait alors le caractère d’une déclaration de rupture totale, non seulement avec le passé révolu, mais avec l’ancienne société, avec l’ordre religieux et l’idéologie conservatrice qui en était le foyer. Adonis traitait les ménagements. Il faisait le procès d’un système culturel reposant sur une vision passéiste de l’histoire.
Adonis parle  de tout cela dans ces lignes : «Puisque la culture arabe, avec sa forme ancestrale courante de fondement religieux, je veux dire, tant qu’elle est une culture imitatrice, elle ne confirme pas la tradition seulement mais rejette aussi toute créativité. Cette culture ancestrale bloque ainsi tout progrès réel».
L’idéal d’Adonis serait d’établir une théorie en accord avec la conception d’une poésie pensante qui privilégie la raison sur le mythe en se servant des formes poétiques innovantes et d’ajouter de nouvelles idées à cette poésie. Mais cette théorie se heurte à des obstacles qui freinent le changement. Les esprits dogmatiques n’ont pas le courage de changer ce qui peut l’être. Ils ne supportent pas ce triste sort de  leur culture révolue mais ils n’ont pas le courage de bouleverser cette existence.
Cette réalité, à laquelle nous sommes tous confrontés est magnifiquement évoquée dans cette citation d’Adonis : «Ils doivent créer une rupture avec toute la culture. La culture fait partie de l’histoire qui engendre l’obscurantisme. Je suis pour la liberté de l’être humain, donc je défends les droits de l’Homme. On ne peut pas faire une révolution avec cette culture qui est totalement rétrograde et qui reprend une tournure idéologique. Il faut donc faire changer les choses avec des lois, des institutions. Il faut repenser l’école, l’université et l’administration. Comment voulez-vous qu’un écrivain ou poète soit révolutionnaire s’il ne fait pas de rupture avec son histoire».
A la différence des autres poètes arabes, Adonis possède les dons créatifs du poète : l’imagination portant sur l’événement, une sympathie à la fois tendre et critique à l’égard des êtres humains, une lumière et un univers qui sont à lui seul. C’est dans son œuvre que l’on voit s’enlacer toutes les inspirations et les tentatives de notre époque. Elle relève du sens de l’histoire, de l’exaltation d’une critique positive, et finalement de l’espoir : «La poésie c’est comme l’amour, elle ne peut être réduite à une définition. C’est une expérience humaine profonde qu’on ne peut définir. La spécificité de la poésie est indéfinissable. On peut décrire et qualifier un poète mais non la poésie. La poésie n’existe pas, elle existe dans la personne, dans son rapport aux choses, dans sa vision du monde. Il ne faut absolument pas généraliser ou extrapoler. Dans le domaine de l’art, chaque artiste, chaque poète est unique en son genre».
Les premiers poèmes d’Adonis datent de 1954. Mais il a fallu attendre la publication de «La terre a dit», «Premiers poèmes» et «Feuilles dans le vent» pour mesurer la place vraiment centrale qui revient à ce poète, et l’espérance que nous mettons en lui. Aujourd’hui que de nombreux textes sont venus s’ajouter à ceux-là «Chroniques des branches», «Prends-moi Chaos dans les bras», «Jérusalem, Mercure de France». Cette œuvre est l’une des voies principales à travers lesquelles s’est opérée la transfusion du sang dans l’organisme de la poésie arabe contemporaine.
Les poèmes d’Adonis avaient éveillé de grands espoirs. On y aimait l’alliance d’une voix poétique neuve et déjà sûre d’elle-même avec un pouvoir d’émotion largement humain. Il y avait dans ces poèmes quelque chose qui rappelait l’apparition des méditations poétiques. Choisi entre d’autres, un poème comme celui-ci parle un langage assuré d’être toujours entendu : «Tu as dit : Mon visage est navire, mon corps est une île, et l’eau, organes désirants. Tu as dit : Ta poitrine est une vague, nuit qui déferle sous mes seins. Le soleil est ma prison ancienne, le soleil est ma nouvelle prison. La mort est fête et chant. M’as-tu entendu ? Je suis autre que cette nuit, autre que son lit souple et lumineux. Mon corps est ma couverture, tissu, dont j’ai cousu les fils avec mon sang. Je me suis égaré et dans mon corps était mon errance ».
S’il n’y a pas de poésie sans un retour à l’innocence originelle, nul n’est plus poète aujourd’hui qu’Adonis. Cette splendeur prénatale, il nous la donne. Partout, il trouve motif d’exaltation et pas dans le monde   seulement, mais dans l’homme même «  Vis lumineux, crée un poème et va : accrois l’espace de la terre ». La poésie, ici, est plus souvent lumière. Comme un diamant qui tourne devant nous et s’illumine à chaque instant d’un nouveau feu. La poésie nous propose les visions d’une vie accordée à la terre et à l’homme.
Notre génération a eu la chance d’observer l’épanouissement de son génie ; d’assister à la naissance de ses meilleures œuvres. On se rappelle l’impression stupéfiante laissée par ses soirées poétiques à Rabat. En dépit de toute originalité de l’écriture novatrice, son œuvre est aisément comprise du public, saisie par la poésie et la fraîcheur des images lyriques. Cette clarté de l’innovation complexe de la poésie d’Adonis s’explique avant tout par l’immense vigueur dont sont dotés ses poèmes et ses écrits.
Aujourd’hui, on ne peut trouver parmi les poètes contemporains quelqu’un de la grandeur d’Adonis. C’est un immense poète et un penseur critique par la précision  de sa langue, la densité de ses formules, l’éclat de ses images, la capacité d’interpréter les idées et la capacité d’expliquer les arguments qui sont fondamentaux dans ses déductions. A l’égard de la littérature arabe contemporaine, son attitude est beaucoup plus ouverte, moins critique ; apparemment plus objective. Il y a dans ses écrits une polémique contre l’époque, dont il dénonce l’obscurcissement des valeurs morales qu’il reproche à la société : «Dans nos sociétés arabes et musulmanes, l’élite intellectuelle ne remplit aucun critère de probité morale qui lui permet d’être à l’avant-garde des changements nécessaires. C’est-à-dire la sécularisation de la société qui est au cœur de la crise de la modernité dans ces sociétés».
Une telle analyse n’éclaire que pour guider. Pour une autre   génération et dans une autre perspective, c’est aussi un espoir que nous donne Adonis : «On ne peut pas être désespéré d’un peuple. Un peuple peut arriver un jour à trouver des solutions à ses problèmes »
L’expérience créatrice d’Adonis a joué un rôle important dans l’édification de la culture littéraire et le devenir de la poésie moderne de nombreux pays arabes. Le nom d’Adonis, son œuvre y sont largement connus, et il est facile de percevoir son influence directe sur les poètes de la nouvelle génération. Donc la venue d’Adonis au Maroc a été accueillie par l’opinion publique comme un événement de premier ordre.
Adonis a vécu une grande vie. Mais seules les générations futures pourront apprécier pleinement la portée historique de son œuvre. Nous sommes fiers de la reconnaissance mondiale de ses œuvres confirmant ainsi la force et la gloire de la littérature arabe.
On ne peut concevoir le devenir de la littérature arabe sans Adonis. Il est difficile de sous-estimer l’importance d’Adonis pour la poésie arabe autant dans la création que dans la vie de l’écriture. La maîtrise littéraire, l’amour de la poésie ont aidé ce grand poète à tracer les lignes de démarcation pour le développement de la littérature arabe dans le monde.
On achève ce tour d’horizon sur ce grand penseur et poète par un poème qu’il a écrit où il a rencontré un grand succès : «Par une nuit de pleine lune, essaye de fixer la galaxie. Tu verras qu’elle est cours d’eau avec tes bras pour affluents, ta poitrine pour estuaire. Aujourd’hui le ciel a écrit son poème & l’encre blanche. Il l’a appelé neige. Ton rêve rajeunit tandis que tu vieillis. Le rêve grandit en marchant vers l’enfance. Le rêve est une jument qui au loin nous emporte sans jamais se déplacer. Le nuage est las de voyager. Il descend à la proche rivière pour laver sa chemise. A peine a-t-il mis les pieds dans l’eau que la chemise se dissout et disparaît. Une rose sort de son lit, prend les mains du matin pour se frotter les yeux. Le palmier parle avec son tronc, la rose avec son odeur. Le vent et l’espace vagabondent main dans la main. Arc-en ciel ? Unité du ciel et fils de la terre tressés en une seule corde. Il marche sur les versants de l’automne, appuyé au bras du printemps. Le ciel pleure lui aussi, mais il essuie ses larmes avec le foulard de l’horizon. Quand vient la fatigue, le vent déroule le tapis de l’espace afin de s’y allonger. Je conclurai un pacte avec les nuages pour libérer la pluie. Un autre avec le vent pour qu’il nous libère les nuages et moi. La parole demeure dans l’exil, chemin dans la patrie. Qu’il est étrange ce pacte, entre les vagues et le rivage, le rivage écrit le sable, les vagues effacent l’écriture. Mémoires – ton autre demeure où tu ne peux pénétrer qu’avec un corps devenu souvenir».

 

Par Miloudi Belmir
Vendredi 28 Juin 2019
                                                                                                               Merci à : LIBERATION

A ‘Elle’ qui m’apprend le passé (Auroville) – Krishna NAGARATHINAM

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– 8-

 

Exactement deux semaines plus tard, le 18 novembre 2017, après un voyage de douze heures, je descendais à l’aéroport de Chennai, en Inde. C’était vraiment une expérience nouvelle pour moi d’attendre en tant qu’étrangère la permission des douanes indiennes pour entrer en Inde. À l’aéroport, j’étais la seule qui semblait différente des autres à tous égards, tandis qu’en Europe, ce n’était pas étonnant de me voir parmi les gens de différents horizons, de différentes nationalités et de différentes cultures.

 

Avant de sortir de l’aéroport, j’avais changé deux cents euros contre des roupies indiennes pour faire face aux dépenses immédiates. La fin de l’après-midi montrait le visage pâle et fatigué de l’Inde. Je cherchai mon chauffeur parmi les visages de ceux qui s’appuyaient contre la barrière de sortie et balayaient des yeux les passagers qui sortaient pour retrouver leurs proches. J’avais demandé que l’on m’envoie un taxi à la maison d’accueil d’Auroville où j’avais réservé une chambre pour mon séjour. J’avais donc sur moi toutes les informations relatives au taxi et à son chauffeur. Pourtant, j’avais du mal à retenir le nom de ce dernier. Au bout du passage, un homme d’un certain âge, vêtu de blanc, m’attendait avec une pancarte portant les mots : « Meera – France ».  Je compris qu’il s’agissait de mon chauffeur, mais me rappeler son nom n’allait pas être une chose facile. En minimisant ce petit souci, je tendis la main et me présentai à lui. Il me demanda d’attendre et il alla chercher son véhicule. Mon apparence étrangère et le fait de rester là, seule, attirèrent les chauffeurs de taxi qui se trouvaient là. Ils me cernèrent et me proposèrent leur service. Heureusement, mon chauffeur était revenu avec son véhicule.

 

Dès qu’on fut sortis l’aéroport, la voiture passa à la vitesse supérieure. C’était une voie rapide, mais elle ne disposait ni de feux de signalisation ni de police pour contrôler le trafic. Le soleil tapait fort, un nuage de poussière nous enveloppait également. Comme des petits enfants, tout le monde s’amusait à donner des coups de klaxon brefs et répétitifs. Je demandai au chauffeur d’arrêter, de mettre le climatiseur en marche. Le téléphone portable dans ma main affichait l’heure européenne. À ma demande, le chauffeur me donna l’heure de notre arrivée à Pondichéry, laquelle, selon lui, serait autour de 20 heures. Après deux heures et demie de route, notre taxi quitta la voie rapide, tourna vers le sud-est à 90 degrés en direction du golfe du Bengale. Tout ce que j’avais vu, entendu, senti : hommes, véhicules de toutes sortes, boutiques, sons, odeurs… s’éteignirent subitement. La route non pavée, non goudronnée faisait retentir le grincement des roues. La couverture dense des arbres et des arbustes des deux côtés de la route ne cessait de m’angoisser. Quelques mauvaises scènes de cinéma passaient dans ma tête. Je me demandais (même ?) si je pouvais avoir confiance en mon chauffeur…

 

— Monsieur, est-ce que nous sommes sur la bonne route ? lui dis-je.

 

— Ne vous inquiétez pas, Madame, nous sommes presque arrivés. Dans quelques instants, on sera chez votre hôte.

 

Mais la réponse du chauffeur n’avait pas réussi à me convaincre car la route se prolongeait indéfiniment. J’avais un doute quant à la vie humaine en cet endroit. Comme si on voulait me répondre, j’aperçus un Européen, vêtu d’un dhoti à moitié replié, d’une chemise légère et portant un turban sur la tête, qui conduisait un deux-roues avec sa femme, assise derrière lui, son nourrisson dans les bras, laissant l’extrémité de son sari flotter dans l’air. Ensuite, je vis deux voitures qui venaient en sens inverse. Alors que j’étais immergée dans cet environnement étrange, le taxi s’arrêta devant une maison dont le toit était fait de chaume, encadrée d’une clôture vivante, faite d’arbres et d’arbustes.

 

L’arrêt du moteur de notre taxi fit sortir la femme de la maison. Je compris tout de suite qu’elle était l’hôtesse de la maison et que c’était avec elle que j’allais passer mon séjour. J’appris qu’elle s’appelait Devagui une fois que nous nous fûmes serré la main. La maison d’accueil, qui ressemblait à une conque, se trouvait à quelques mètres de la barrière. Ladite ‘maison’, comme je vous l’ai déjà dit, était construite avec des murs de briques et un toit de chaume.  À l’entrée, de part et d’autre, des lianes de jasmin remplissaient la charpente du palissage. Guidée par la lumière, je m’avançai vers la porte d’entrée. Le mari de Devagui, l’hôtesse, m’attendait en tee-shirt et en bermuda, patiemment, près des marches qui menaient au premier étage.

 

—  Hi, I’m Albert ! se présenta-t-il, me tendant la main et me posant une question sur mon long et fatigant voyage.

 

Ma réponse prudente : « Tout s’est bien passé jusqu’ici ! » fit rire le couple. Le mari poursuivit en disant que ma chambre se trouvait à l’étage et qu’après une douche chaude, je pourrais descendre pour le dîner. La clé de ma chambre était passée de la main de M. Albert à la main du chauffeur de taxi. Entre-temps, celui-ci avait dû également aller chercher ma valise dans la voiture. Deux minutes plus tard, comme quelqu’un connaissant bien de telles pratiques, le chauffeur, la valise dans une main, la clé dans l’autre, grimpa les marches et ouvrit la porte. Posant la valise par terre, il me dit « au revoir » tout en se grattant l’arrière de la tête. Ayant compris le sens de son geste, j’ouvris mon sac et lui donnai 100 roupies. Il semblait hésitant. Je lui demandai :

 

— Le pourboire ne suffit pas ?

 

La réponse fut immédiate :

 

— Non, Madame, vous avez tort ! Je dois vous mettre en garde contre le risque que vous courez en séjournant dans cette maison… voilà mon intention.

 

La phrase à peine terminée, il redescendit comme une flèche et disparut. Pendant deux ou trois minutes, je restai en état de choc, sans comprendre le sens de son avertissement. Heureusement, les activités qui m’attendaient firent la rupture avec cette mise en garde du chauffeur.

 

Une fois la valise posée, je commençai à détailler la chambre. C’était une petite pièce largement suffisante pour une personne. Au pied du lit, il y avait une grande fenêtre constituée de quatre panneaux.  À droite, sur le mur, dans un cadre, on voyait le couple spirituel : Sri Aurobindo et son amie européenne de ses derniers jours. La Dame – telle que je l’avais déjà vue à Paris sur la couverture du livret offert par la femme de métro, la chevelure d’or ondulée et courte et recouverte d’une mousseline – essayait en vain de sourire.  Son visage présentait des rides et des ridules en signe de vieillissement. En revanche, lui, présentait un visage ferme, portant moustaches et barbe longue et blanche se répandant sur son torse, lui cachant le cou. Sous le cadre, se trouvaient une table et une chaise en bois et sur la table, il y avait un réveil, quelques bougies de cire, du papier à lettres fait main, et un stylo. Je remarquai aussi un pot en terracotta pour de l’eau potable et un verre en inox. Avec une satisfaction totale, j’ouvris la fenêtre. Une légère brise m’embrassa le visage, mêlée au parfum des plantes et des arbres.

 

— Mademoiselle Mira, voulez-vous descendre ?

Devagui m’appelait pour le repas.

 

— Je n’en ai que pour une minute !

 

Croyant qu’elle aurait pu entendre cela, j’ouvris ma valise… Je n’arrivais pas à choisir la tenue appropriée pour partager le premier dîner avec le couple. Je suis donc descendue en ayant gardé mes habits de voyage, avec une bouteille de vin à la main.

 

Le couple m’attendait à la table, un sourire aux lèvres ; elle était au centre du salon et ressortait sur le fond blanc des murs. Je m’assis en tirant une chaise, en face d’eux, et donnai la bouteille à Devagui avec quelques mots de compliments.

 

Monsieur Albert saisit la bouteille avant que sa femme ne la prenne…

 

— Oh, that’s great !  Ça fait des mois que je n’ai pas bu de vin français, un grand merci à vous !  Au fait, nous sommes végétariens, j’espère que cela ne vous posera pas de problème, me dit-il dans un éclat de rire.

 

— En fait, c’est déjà beaucoup. Mon idée était de prendre juste quelques biscuits ce soir, rien de plus. Votre dîner est un festin pour moi !

 

— Le premier jour, on a coutume de prendre le repas avec nos invités. À partir de demain, vous devrez manger à l’extérieur.

 

Ce furent les mots de Devagui, toujours le sourire aux lèvres. Ils me servirent des chapatis et des lentilles. La fatigue de mon voyage m’empêcha de rester et bavarder longtemps avec eux. Après leur avoir souhaité une bonne nuit, je montai me coucher. Il était déjà 11 heures du soir.

à suivre….

À elle, qui m’apprend le passé – 7 , – Krishna NAGARATHINAM

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À elle, qui m’apprend le passé

– 7 –

 

Malgré la confusion générée en moi par l’expression « la conscience divine », la première clause de la charte d’Auroville m’avait impressionnée plus que tout. Puis le site internet m’avait également fourni des renseignements utiles sur cette ville.

 

La première clause influença incontestablement mes rêves de venir en Inde et de vouloir être une aurevillienne ; néanmoins, ce n’était pas la raison fondamentale. Je n’aimais pas ma mère, qui voulait rompre sa relation de vingt ans avec Louis comme on enlève son maquillage après une soirée, ni le vide laissé par le départ de Louis. Louis était un homme de valeur. Il savait surmonter les obstacles les plus importants. Si je l’avais voulu et si ma mère avait été d’accord, il aurait pu m’emmener avec lui. Je savais que je n’aurais pas été un fardeau pour lui et qu’il se serait toujours occupé de moi comme un vrai père. Je savais aussi que ma mère n’aurait jamais accepté cette idée. Même si elle l’avait fait, je ne sais pas quelle aurait été la réaction de son nouveau compagnon. Non, je ne voulus rien entendre. Mon grand-père maternel m’avait laissé suffisamment d’argent sur mon compte. À tout cela, il fallait ajouter l’esprit bourgeois et borné de ma mère Isabelle pour comprendre mon départ précipité pour l’Inde et Auroville. « Si je rencontrais des difficultés, je reviendrais en Inde », me disais-je. Par-dessus tout, Louis m’accueillerait, quelle que soit la situation, j’en étais certaine.

 

Il m’était arrivé de quitter à plusieurs reprises ma maison avec ou sans l’autorisation de ma mère. La durée de mon absence en général était d’une semaine au moins. Si je ne revenais pas dans les deux jours, cela voulait dire que j’avais eu une dispute avec ma mère.

 

J’éteignis ma cigarette et jetai le mégot dans la poubelle. J’avais une faim de loup ; je descendis donc dans la cuisine et mangeai ce que ma mère avait gardé pour moi : du poulet et du riz. Lorsque je revins dans ma chambre, il était déjà 11 heures du soir. Soudain, j’entendis le tonnerre au loin, immédiatement suivi d’une forte chute de pluie. Au moment où je fermai les fenêtres, en tirant les rideaux, je vis un jeune homme debout au pied d’une maison en face. « Est-ce lui ? » me demandai-je. Bouleversée par ce nouveau trouble en moi, je m’effondrai sur mon lit. Je sentis alors que je m’engourdissais, le monde s’assombrissait autour de moi et je m’endormis.

 

Quand je me réveillai, il était 5 heures du matin. Je pris une petite valise et mis tout ce qu’il me fallait : des habits, des affaires de toilette, un ordinateur portable, une carte de crédit, etc. Je descendis l’escalier à pas de loup et vins au-dehors en fermant tout doucement la porte derrière moi. Un vent glacial soufflait fort au visage. Je portai la valise sur une courte distance et la tirai ensuite en marchant à grands pas.

 

///

 

Malala était mon amie d’école. Quinze ans d’amitié. Je vous ai déjà dit que chaque fois que je me disputais avec ma mère, je restais chez des amis et c’est dans l’appartement de Malala que j’ai logé le plus.

 

Ma grand-mère maternelle savait faire la cuisine indienne et vietnamienne. Et s’il y avait un endroit, en dehors de chez elle, où je pouvais savourer une cuisine authentique, c’était chez Malala. Sa mère était une bonne cuisinière et ses spécialités étaient le rôti indien, le tandouri, etc. Il y avait une autre raison pour laquelle je préférais rester avec Malala : elle était membre d’une association de trekking. Elle voyageait sans arrêt partout dans le monde, surtout en forêt, dans le désert, en montagne, juste avec un sac à dos.

 

Une fois, les amis de l’association décidèrent d’aller au nord-est de l’Inde, plus précisément dans la région d’Assam, afin de vivre l’aventure. Pour matérialiser leur projet, ils réservèrent leurs billets d’avion et firent des demandes de visas. À part Malala, les autres membres obtinrent leur visa. La raison du refus de l’ambassade de l’Inde à Paris concernant Malala était que ses parents venaient du Pakistan. Cependant, s’il s’agissait de défendre les intérêts de l’Inde, elle serait au premier rang.

Il était environ six heures du matin quand je frappai à la porte de l’appartement de Malala, qui se trouvait dans une des banlieues de Paris. Après une ultime tentative de sonnette, alors que j’étais sur le point de partir, elle me fit une surprise en ouvrant la porte sans allumer. Derrière la porte entrouverte, on apercevait une petite table avec une lampe et son abat-jour luminescent, un lit avec un drap de dessous mal étalé. Elle essaya de refermer sa bouche en vain, du dos de la main, pour empêcher un grand bâillement ; ce dernier fut également suivi d’un éternuement fort. Je vis qu’elle avait un mouchoir en papier dans la main…  Elle se moucha avec deux ou trois fois puis s’adressa à moi :

 

—  Hey ! Quelle surprise ! Qu’est-ce que tu viens faire chez moi, à cette heure-ci ? Entre, entre !

 

Prenant ma valise, elle se retourna et je la suivis. Après quelques pas, elle me demanda :

 

— Comme toujours, tu es venue après une dispute avec ta mère, n’est-ce pas ?

 

— Oui, mais je n’ai pas l’intention de rentrer chez moi cette fois-ci, répondis-je.

 

Tout en ignorant ma réponse, elle entra dans sa chambre, posa ma valise près du mur, fit le lit et s’assit au bord.  Je m’assis également à côté d’elle.

 

Elle tourna la tête et me fixa longtemps d’un regard critique. N’arrivant plus à contrôler mes émotions, je m’effondrai dans ses bras et me mis à pleurer.

 

—  Qu’est-ce qui t’arrive ? Les problèmes de ce genre ne sont pas nouveaux chez toi. Tout sera de nouveau en ordre dans un jour ou deux, ne t’inquiète pas ! Il est certain que ta mère et toi, vous serez toutes les deux réconciliées, me dit-elle pour me réconforter.

 

— C’est fini entre ma mère et moi. Qu’elle vive sa vie, je vis la mienne. J’ai décidé d’aller à Pondichéry, et de m’installer à Auroville.

 

— Bon, tes yeux sont fatigués et tu sembles incapable de dissimuler le manque de sommeil de cette nuit. Dors un peu, on parlera plus tard, me dit-elle d’une voix enrhumée

 

Il y avait un réel regret dans sa voix et je constatais sur son visage l’intérêt qu’elle me portait et sa préoccupation à mon égard. L’esprit léger, je me suis tournée vers le mur, couchée sur le côté et je m’enfouis sous le drap.

 

Je n’arrivais pas à dormir. Les incidents survenus chez moi et restés dans ma tête resurgirent comme du magma. Comme je l’avais souvent entendu dire par ma mère, je me demandais en sanglotant : « Pourquoi dois-je souffrir autant ? »

 

Afin d’éviter d’être entendue par mon amie, je me forçai à me mordre les lèvres. Néanmoins, elle m’entendit et me demanda : « Tu ne peux pas dormir ? » Mais je restai muette et commençai à ruminer le passé des derniers jours.

////

 

La voix « Meera, lève-toi ! » m’éveilla. Je me levai en rangeant (en pliant ?) le drap sur le côté. Malala était debout, avec une tasse de café. Je pris la tasse dans la main et bus à petites gorgées. À ma question : « Quelle heure est-il ? », la réponse fut : « Dix heures ». Lorsque je lui demandai immédiatement : « Tu ne travailles pas aujourd’hui ? », elle me répondit que « non ». Cela me soulagea car j’aurais (ainsi) suffisamment de temps pour discuter avec elle.

 

Lors de notre petit-déjeuner, je lui racontai tout : la décision brutale de ma mère de vivre avec son nouveau compagnon ; le choc prévu de cette terrible nouvelle sur mon beau-père Louis ; ma décision de fuir cette situation et de m’installer en Inde, etc. Après m’avoir écoutée attentivement, elle me dit d’un ton rassurant :

 

— Je comprends, mais je crains que tu n’aies pris une décision hâtive. Écoute, ma chérie, il faut être prudent pour se lancer dans une telle aventure. On se renseignera auprès de nos amis et puis je connais une agence de voyages spécialisée pour le sud-est de l’Asie.

 

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à ‘Elle’ qui m’apprend le Passé

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– 4 –

 

Un jour, je suis allée avec ma mère boulevard de la Villette, près de La Chapelle. Je me souviens encore aujourd’hui de ce que je vis ce jour-là : un bon nombre de tentes aux couleurs très variées, une centaine d’immigrés, hommes et femmes, de toutes races, de toutes ethnies. La plupart d’entre eux étaient des jeunes. Parmi ces personnes, je remarquai un jeune Africain qui rompait un pain rassis et le mangeait ; autour de lui, quelques pigeons tentaient d’en récupérer des miettes.

 

— C’est triste de le voir, ai-je murmuré, manifestant mon empathie vers lui.

 

— Désolée, ma chérie, pour ces gens-là, c’est déjà un festin ! répondit ma mère d’un ton sec de bourgeoise.

 

Au même moment, j’éprouvai l’envie de revoir ce jeune homme, tôt ou tard, pour deux raisons : premièrement, je n’aimais pas la manière de voir les choses de ma mère ; deuxièmement, son projet de quitter Louis et de vivre avec quelqu’un d’autre était inadmissible.

 

Le lendemain matin, quand je me suis présentée boulevard de la Villette, il était déjà neuf heures. Il y avait beaucoup de nouveaux visages. Je décidai de me renseigner sur lui, m’appuyant sur les visages que j’avais croisés la veille… Mais comment ? Avec quels éléments ? L’absence de renseignements précis suscitait en moi une grande confusion. Je pourrais toujours donner une taille appropriée et ajouter l’expression “jeune Africain”, mais c’était une simple information applicable à beaucoup d’autres gens ici. Je tentai de le chercher de mon mieux, lui attribuant une corpulence raisonnable par rapport à la base de données que je possédais.  Mais personne ne me manifesta sa faveur. Après une errance désespérée, un jeune s’approcha de moi, me disant qu’il serait disponible pour vingt euros et un repas du soir.

 

— Je ne suis pas venue pour cela, lui répondis-je.

 

Au même moment, un homme vint vers moi et me dit que le jeune allait partir pour un travail au noir, qu’il reviendrait le soir et il me promit de le retenir à son retour si je lui donnais quelques pièces.

Il tint parole et je pus voir le jeune Africain le soir même.

 

Les deux jours suivants, je les passai avec lui et avec d’autres immigrés.  Pendant la journée, me joignant à une association caritative, je distribuais des chaussures, des vêtements et de la nourriture collectés et le soir, je passais tout mon temps avec les femmes. Le troisième jour l’attitude du jeune Africain me poussa à agir autrement. En effet, je compris que dès qu’il trouverait une occasion, il tenterait d’effleurer mon corps ici et là de la main.  De façon claire et nette, je lui dis que je n’étais pas la femme qu’il croyait et, en entendant cela, son visage devint un masque grimaçant. Puis on se mit à discuter. Il m’avait fallu trois jours pour réaliser que ma pitié pour lui n’était rien d’autre que ma colère contre ma mère.

Partagée entre ma compassion pour son état — il avait quitté, comme on se déshabille, sa maison natale, sa patrie, sa famille, ses proches, ses camarades de classe, ceux qui avaient joué avec lui pendant les récréations ou nagé dans un fleuve ou une mer, il avait tout laissé derrière lui à la merci du temps, croyant à la bonne foi du passeur, pour voyager et arriver dans un nouveau pays — et ma colère contre sa conduite indécente de me demander de l’argent pour de la cocaïne et de la bière, c’est lui qui gagna. Je restai deux jours avec lui, pourtant ni lui, ni moi, nous ne voulions pas nous connaître mutuellement. Quoi qu’il en soit, j’allais devoir lui dire au revoir avant de partir… Mais malgré mon attente, il ne revint pas de son travail clandestin. Il était déjà 20 heures. Je savais comment ma mère m’accueillerait. Il était temps de partir, alors je commençai à marcher vers la station de métro.

 

– à suivre

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