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Un amour signé aux toilettes publiques (la nouvelle) – Sandira

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Traduit par Krishna Nagarathinam

 

Il y avait trop de monde dans le bus à destination de Surulipatti et les gens étaient entassés les uns sur les autres. Jusqu’à la descente, à la ville de Kambam, elle   avait eu l’impression d’être suivie, comme tous les jours, tout le long du trajet, par les mêmes yeux ; parmi la foule, c’est vrai, elle avait essayé de les retrouver ; ils se collaient à sa peau, mais la puanteur qui l’obsédait sans cesse l’avait empêchée de le faire. Malgré tout, elle finit par trouver « les yeux » et leur propriétaire : il s’agissait d’un jeune homme grand et mince ; dans le bus, il avait l’habitude de faire le pied de la grue, devant elle, partout où elle se tenait assise ou debout et il la regardait avec les yeux tout pleins d’amour. Pour éviter de révéler son odeur nauséabonde, à lui et aux autres, elle avait ajouté quelques fleurs de jasmin à ses cheveux. Cependant, le garçon parvint à sentir à la fois l’odeur de l’amour qui se cachait dans le cœur de la jeune fille et le parfum pérenne qui embaumait son corps de sorte que, n’ayant un jour pu maîtriser sa passion, il vint près d’elle et effleura ses jambes des siennes ; alors, par un geste réflexe et afin de lui offrir le moins de prise possible, elle dut se recroqueviller et se reculer.

 

Afin de se protéger du regard du jeune homme, elle ouvrit son cahier de kolam, qu’elle ne quittait jamais et écrivit son nom en grandes lettres ; voyant ce qu’elle venait d’écrire, il le lut à haute voix. Entendant cela, les passagers, autour d’eux, pensèrent d’abord qu’il avait appelé quelqu’un à l’extérieur, puis ils comprirent qu’il s’agissait d’elle, mais elle baissait la tête, comme si de rien n’était. À ce moment-là, le conducteur du bus, qui venait de se rendre compte qu’il y avait une différence entre le nombre de passagers et celui de tickets vendus, cria haut et fort :

– Qui n’a pas encore acheté de ticket ?

Ce cri strident lui fit réaliser la gravité de son oubli : bien évidemment, elle était l’un des passagers qui voyageait sans titre ! C’était un oubli involontaire, alors, un peu honteuse, elle demanda un ticket pour Kambam.

– Vous êtes dans quel monde ? On est déjà à Kambam ! répondit le conducteur, le visage furieux.

Elle fut obligée de faire passer le montant du ticket par le jeune homme et lorsqu’elle récupéra son ticket avec le reste de monnaie, elle sentit que ses doigts avaient enlacé les siens.  Le bus, comme d’habitude, s’arrêta en premier devant le poste de Police. Comme s’il avait attendu ce moment précis, le jeune homme murmura à son oreille :

– Je m’appelle Siva.

Il descendit du bus alors qu’il se remettait en mouvement et il partit en courant. Surrise par son comportement, elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il ait commencé à marcher normalement. Elle, comme toujours, descendit devant les toilettes publiques, juste avant la gare routière.

 

La chaise en fer sur laquelle elle était assise, était bien dégradée et ses pieds bougeaient légèrement. Elle se mit à l’aise en retirant son dos de la chaise chaque fois qu’elle avait mal, mais, dans son esprit, une sorte de dilemme ne cessait de la tarauder. Le temps de repos n’était pas suffisant… Pourtant, son cahier dont la couverture comportait une image de bébé, déchirée, était toujours là, pour qu’elle puisse faire des kolams sans tenir compte les points.  Que faisait-elle dans un endroit pareil, se dit-elle ? Toutes les sandales, ainsi que tous les pieds qui passaient devant elle ne laissaient qu’une odeur de toilettes publiques. Un chagrin intense monta en elle… alors qu’elle se demandait comment une jeune fille comme elle, à dix-huit ans, pouvait travailler comme caissière dans des toilettes publiques ?

 

Les attitudes du jeune homme lui procuraient aussi bien de la joie que de la peur. C’était, pour elle, le premier amour. Elle se demandait souvent, s’il apprenait son métier ainsi que le secret de son odeur désagréable, si son amour envers elle resterait inchangé ? Dans cette histoire, c’était lui qui avait tout fait pour qu’elle puisse tomber amoureuse. En outre, il n’y avait pas la moindre raison de penser qu’un homme, qui avait montré son amour et indiqué ne rien connaître d’elle, puisse la détester un jour.

 

Sa façon de lui parler, son regard sur elle, en descendant du bus, tout son amour manifesté à travers ses doigts, tout avait réussi à la convaincre. Son nom, à travers sa voix, continuait de résonner en elle et, exceptionnellement, elle remplit son cahier de kolams avec le nom de jeune homme ; ce jour-là, rien n’était revenu à son esprit car tout son cœur était rempli de la lumière de ses yeux.

Elle détestait prendre les pièces mouillées des utilisateurs. Avant, elle travaillait dans un magasin de photocopies et gagnait environ sept cents roupies indiennes, mais la moitié de cette somme était dépensée pour le transport. Un jour, le bailleur de ces toilettes publiques, qui n’habitait pas loin de chez elle, lui a proposé de la payer mille roupies, plus les frais de transport pour s’occuper de son établissement. Excitée par cette proposition, sa mère l’avait contrainte à le prendre ; par ailleurs, son patron la traitait bien à cause de son honnêteté.

Il s’agissait de toilettes publiques des femmes… Elle aurait pu se contenter de son travail, mais malheureusement ce n’était pas le cas : les propos indécents, les conduites obscènes des gens, surtout lorsqu’ils paient, étaient devenus de plus en plus dégoûtants. En outre, certains parmi eux tentaient de toucher ses mains… En conséquence, depuis un bon moment, dès qu’elle voyait des hommes, elle retirait ses mains et les essuyait sur sa jupe.

Elle se demandait ce que le jeune homme faisait comme travail. Sa manière chic de s’habiller lui faisait peur car cela prouvait qu’il exerçait un métier digne. Son amour pour elle n’était justifié que par deux raisons : d’abord son teint clair, et puis, ce jour-là, afin d’être bien assortie, elle portait un demi-sari de couleur noire ; en effet, depuis un certain temps, son demi-sari préféré était le noir ; la plupart des autres avaient perdu leur éclat ; seulement cinq d’entre eux étaient en bon état. Elle avait donc décidé de s’habiller avec ceux qui étaient corrects, d’ajouter sur ses cheveux longs quelques fleurs de jasmin, de porter des bracelets assortis à ses vêtements, d’éviter de porter son collier de cristal et de mettre à sa place un collier doré ; Par chance elle possédait une paire d’anneaux en or pour les oreilles, et ceci lui donnait satisfaction.

Notre jeune homme avait l’air d’avoir oublié le monde ; il était entré dans une salle de cinéma pour commencer son travail de poinçonneur, l’esprit plongé dans ses rêveries concernant la jeune fille… Il regrettait d’avoir quitté l’école tôt et de s’être enfui de son village : « Si j’avais suivi mes études au moins jusqu’au lycée, j’aurais pu décrocher une place correcte ! En plus, si cette jeune fille apprenait quel genre de travail je fais, son amour vers moi prendrait fin », se dit-il avec crainte. Il l’imaginait assise devant un ordinateur et travaillant à son rythme dans une salle climatisée, alors que lui, il travaillait dans une salle de cinéma, comme simple poinçonneur et son activité quotidienne était de laisser entrer les spectateurs, une fois leurs tickets contrôlés et poinçonnés.  Dans ces conditions, il était impensable de croire encore en l’amour de cette fille. Pourtant certains gestes d’elle : regards dans le vague, longs soupirs, anxiété au moment où il descend du bus… disent contraire. Il imagina une scène : il est à l’entrée de la salle, elle tend sa main vers lui, au bout des doigts un ticket d’entrée, non ! Il ne veut pas qu’un jour cette vision devienne réalité. Si cela arrivait, il ne la verrait plus jamais. Pour conquérir vraiment le cœur de cette jeune fille, il n’y avait que deux options devant lui : devenir l’administrateur de la salle, faute de quoi, il lui faudrait partir et trouver ailleurs un poste décent. Possédé par ce nouvel état d’esprit, dorénavant, à l’entrée, lorsqu’il validait les tickets, il évitait de regarder s’il s’agissait de jeunes filles.

Quant à elle, elle avait envie de suivre une formation d’informatique. La raison qui l’avait poussée à accepter ce job était la situation précaire de sa famille… Alors, en ce cas, comment apprendrait-elle l’informatique ? Au moins, si sa mère le lui permettait, elle pourrait reprendre son ancien emploi, malgré son maigre salaire… Mais celle-ci ne voulait pas en entendre parler. C’est le sort qui avait décidé de son affectation aux toilettes publiques.

Lui, de son côté, alla voir son patron et lui demanda une place de bureau, se plaignant de sa situation. Mais le patron, entendant sa plainte, se mit en colère et lui dit :

– Tu es bête ou quoi ? Tu n’as même pas eu le brevet, alors comment peux-tu croire à un tel destin ? Pour l’instant, fais ton travail correctement, et si tout va bien, un jour je te mettrai au guichet.

Ayant compris ce qu’il voulait dire par là, notre « héros » retourna à son poste habituel.

Or, tous deux, depuis quelque temps, parvenaient à prendre toujours le même bus, à s’habiller bien afin d’attirer l’attention de l’autre. Ces voyages permettaient aux amoureux de prendre conscience de leurs envies. Comment franchir l’étape suivante ? Cette question leur taraudait l’esprit. Tout comme lui, elle voulait le suivre et comprendre un peu plus sur lui, mais elle n’osait pas.

Ce jour-là, une fuite à l’entrée des toilettes publique laissa déborder l’eau et une partie, ruisselant sur le sol, fit se lever les pieds de la jeune fille qui était assise sur la chaise. Comme d’habitude, elle était en train de griffonner sur son cahier. Soudain, un individu qui passa devant elle, attira son attention ; cet intrus lui donna des frissons et la força à penser que cette odeur horrible des toilettes publiques pourrait provoquer une tempête dans sa vie.

Chez le jeune homme, les déchets commençaient à s’accumuler au fond de son cœur, s’équilibrant avec ceux qui venaient d’être rejetés par le corps. Sur le mur des toilettes, il y avait toutes sortes d’images et de mots obscènes. Or le seul fait qu’elle aussi avait dû les lire lui donna nausées et vomissements. Il sortit de sa poche les pièces de monnaie pour payer ; ces pièces lui rappelèrent la scène avec le décor de bus, dont elle, lui et conducteur étaient les acteurs principaux ; dans ce scénario, il ne rendait jamais les pièces sans toucher les doigts de la jeune fille. « Mais cette fois-ci, elles auraient une toute autre valeur », murmura-t-il. Quand il avança lentement vers la jeune fille, elle attendit la suite avec impatience.

Il était devant elle, donna les pièces qu’il devait, sans lui toucher les doigts. Elle, jouant son rôle de caissière, prit et mit les pièces dans son sac, comme le ferait un robot. Lui, il s’en alla, sans dire un seul mot comme tant d’autres utilisateurs, laissant s’effacer ses traces de pieds sur le sol des toilettes publiques.

Le bus pour Kambam et son conducteur sont toujours là, mais il manque tout de même quelques passagers importants.

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Vingt ans après, Arundhati Roy fait un retour fracassant à la fiction ( Un article de Courrier International)

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rtxnji8_layout_compDepuis Le Dieu des petits riens, en 1997, elle n’avait publié que des essais. Tout juste paru en anglais, le deuxième roman de l’écrivaine et militante altermondialiste Arundhati Roy décrit un pays rongé par la misère et la violence. Et donne de l’urticaire aux fondamentalistes hindous.

 

La parution du nouveau roman d’Arundhati Roy, The Ministry of Utmost Happiness (“Le Ministère du bonheur extrême”, inédit en français), mardi 6 juin, ne passe pas inaperçue en Inde. Tous les journaux lui consacrent de longs articles. Il faut dire que l’auteure originaire de Shillong, capitale du Meghalaya, un petit État du nord-est de l’Inde collé au Bangladesh, “n’est pas tant une écrivaine qu’un fer de lance politique”, rappelleIndia Today.

 

Celle qui s’est fait connaître dans le monde entier, il y a vingt ans, avec son premier roman Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998) – un ouvrage écoulé à six millions d’exemplaires, immédiatement remarqué par The New York Times et récompensé par le Booker Prize, le prix le plus prestigieux pour la littérature anglo-saxonne – est pourtant régulièrement “tournée en ridicule” dans son propre pays. En cause : ses prises de position pacifistes, écologistes et altermondialistes. Dans un pays de plus en plus en proie au sectarisme politique et religieux, “on la traite de sympathisante terroriste, de communiste et de sécessionniste”, souligne India Today.

 

Signe de l’aversion qu’elle suscite, la parution de son deuxième roman (chez Penguin en Inde, Hamish Hamilton au Royaume-Uni et Knopf aux États-Unis) a valu à l’auteure un tweet menaçant (retiré depuis) d’un député du BJP [Parti du peuple indien], le parti nationaliste hindou au pouvoir : “Au lieu de lancer des pierres contre les Jeeps de l’armée”, a écrit Paresh Rawal, dans une allusion aux violentes manifestationsqui se déroulent depuis plusieurs semaines au Cachemire, “lapidez Arundhati Roy”.

 

Dans ce contexte pour le moins tendu, Open Magazine s’interroge : “Les gens de pouvoir sont habitués à être aimés ou détestés. Mais qu’en est-il des auteurs?” Face à ces attaques, Roy se comporte “comme le scarabée rhinocéros”, la créature “la plus résistante sur Terre”. Au cours des deux dernières décennies, observe le magazine Open, “elle n’a jamais abandonné aucun combat et ne s’est jamais dérobée devant l’ennemi”.

Un roman qui est aussi un “objet politique”

 

Il y a fort à parier que The Ministry of Utmost Happiness s’attirera “autant de génuflexions que de crachats, alors que l’ouvrage ne mérite ni les unes ni les autres”. Il ne sera sans doute “pas à la hauteur des attentes des fans” de l’écrivaine rebelle, tant celles-ci sont grandes. Mais il montre selon l’hebdomadaire (son journaliste a pu lire les épreuves avant sa parution) qu’Arundhati Roy incarne “une voix féroce et sans peur dans l’Inde d’aujourd’hui”.

 

Plaidoyer contre l’autorité et le pouvoir, ce livre est plus “un objet politique” qu’un véritable roman, affirme Open. Tel que le décrit The Guardian, il déploie une trame tentaculaire où l’on croise “une transexuelle de Delhi, un intouchable qui se fait passer pour un musulman, un insurgé au Cachemire, une membre de la rébellion maoïste du Bastar [un district de l’État du Chhattisgarh] et une femme révoltée qui kidnappe un bébé abandonné, pour ne citer que ces personnages”.

 

Autant d’histoires qui permettent à la romancière de traiter d’une impressionnante palette de sujets d’actualité, parmi lesquels l’intolérance qui traverse le sous-continent, l’opposition à un barrage sur le fleuve Narmada, les pogroms antimusulmans de 2002 au Gujarat [l’État d’origine du Premier ministre Narendra Modi] ou encore l’insurrection au Cachemire, le tout sur fond de montée du fondamentalisme hindou.

 

La force de la fiction

 

Dans une longue interview à Outlook, Arundhati Roy défend toutefois le caractère fictionnel de son livre, revendiquant le roman comme une arme politique :

 

“Au Cachemire par exemple, les reportages de journalistes ou les rapports sur les droits de l’homme ne disent pas vraiment la vérité sur ce qui se passe. Le roman est le seul moyen de dire, ou d’essayer de dire, ce que signifie vivre sous un régime militaire, ce que cela a comme impact sur l’esprit et les sentiments des gens.”

 

Et de conclure : “Un roman, c’est presque comme une prière. Il est composé de plusieurs couches qui ne sont pas destinées à être consommées, mais à dessiner un univers. The Ministry of Utmost Happiness devrait paraître en France, chez Gallimard, en 2018.

 

 

Merci à C.I.D.I.F

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Bavâni, l’avatar de Mata Hari

 La couverture

Chers amis,

 

C’est avec grand plaisir je partage la sortie de mon roman « Bavâni, l’avatar de Mata Hari.

 

Cordialement

Krishna Nagarathinam

 

 

Bavâni, l’avatar de Mata Hari

« Le roman de Krishna NAGARATHINAM décrit la longue quête identitaire vers l’épanouissement personnel de plusieurs figures féminines. Par-delà les frontières et les préjugés socio-culturelles, ses protagonistes imposent leur   personnalité riche et complexe. Situant à la fois son action dans la France contemporaine et celle du début du vingtième siècle, l’auteur brouille la chronologie historique pour réunir personnages réels et fictionnels. Le lecteur est tenu en haleine au fil d’une enquête sur la mort mystérieuse d’une jeune indienne originaire du Pondichéry, confondue avec la célèbre espionne Mata Hari. Sa fille part à la rencontre de ceux qui l’ont connue pour découvrir la vérité. A travers elle, c’est une part de l’histoire de l’émancipation féminine qui nous est racontée. »

 

Krishna NAGARATHINAM (1952)

Écrivain, traducteur indien vit à Strasbourg depuis 1985. Il a déjà écrit quatre romans, cinq recueils de nouvelles, un recueil de poèmes, et neuf recueils d’essais donc cinq sur la littérature française. Il est Aussi l’auteur de neuf traductions en tamoul(dont Bonjour tristesse de Françoise Sagan, le Procès-verbal  de Le Clèzio  et l’Homme révolté d’Albert Camus) et d’une traduction en français (De haute lutte, avec Dominique Vitalyos aux éditions Zulma). Ses romans ont connu le succès et reçu le prix littéraire de l’état du Tamilnadu, INDE

 Bavâni , l''avatar de Mata hari couverture Finale Editions Edilivre – PARIS
175 boulevard Anatole France
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Tél : 01 41 62 14 40 / Fax : 01 41 62 14 50

 

 

Le Théâtre Indianostrum de Pondichéry

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du 21 avril au 4 juin 2017

Nos amis du Théâtre Indianostrum, qui nous avaient si bien accueillis et hébergés à Pondichéry pour le début de nos répétitions d’Une chambre en Inde, présentent :

Trois spectacles en tamoul, sur-titré en français

Mises en scène de Koumarane Valavane
Musique de Jean-Jacques Lemêtre

Avec Charles Vinoth, Kalieswari Srinivasan, Mani Bharati, Radhika Prasidhha, Rency Philip, Ruchi Raveendran, Santhosh Kumar, Vasanth Selvam, Vetri Premkumar. Interprète musique Arjun Chandran

 

• Kunti Karna



du 21 au 30 avril, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
Trouvant dans l’hypnotique rythme du rituel et la force vive du Kalaripayatt, antique art martial indien, le souffle même de l’épopée, cette création d’aujourd’hui, inspirée du grand mythe indien du Mahabharata, fouille les immémoriales questions de l’identité, de l’abandon et de l’orgueil. Inspirée de « Karna et Kunti » de Rabindranath Tagore et du « Mahabharata » de Jean-Claude Carrière.

 

• Terre de cendres



du 5 au 21 mai, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
Dans la nuit des destinées humaines, deux mères, deux étoiles guident l’exode de ceux que la guerre sacrifie. L’une est la déesse Ellamma, mère de toutes les victimes. Elle apaise les morts ; l’autre est Flora, jadis lueur de rêve dans l’obscurité d’un camp de concentration, qui aide les vivants à résister. Poème intense, « Terre de cendres » est un voyage qui rappelle combien, aux heures les plus sombres, le théâtre maintient le cap : raconter et entendre.

 

• Karuppu



du 26 mai au 4 juin, le vendredi à 20h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h
C’est sous la forme d’un théâtre dansé que nous faisons et défaisons les liens qui unissent Purusha (l’homme) et Prakriti (la femme), convoquant les mythiques et envoûtantes figures d’Iphigénie, d’Ophélie, de Clytemnestre, de Médée… et de Kali.

 

INFORMATIONS PRATIQUES


Durée des spectacles :
- Kunti karna : 1h20
- Terre de cendres : 3h (entracte inclus)
- Karuppu : 1h30
Réservations : 01 43 74 24 08, tous les jours de 11 à 18h || indianostrum.theatre@gmail.com || Fnac || Théâtre Online
Prix des places : Individuels : 18 € ou Tarif Intégrale Indianostrum : 13 € (par spectacle) || Collectivités, demandeurs d’emploi : 13 € || Scolaires et Etudiants – de 26 ans : 10 € ||

Jallikattu – Gérard JOSEPH

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Jallikattu« Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines ».Marcus Garvey

Il y a 3 semaines que plus d’un million de Tamouls sont descendus dans la rue pour la défense de leur langue et de leur culture. L’interdiction de jallikattu par la Cour Suprême a soulevé une vague de protestations dans toute la région tamoule. Grâce aux réseaux sociaux, la mobilisation a remporté un immense succès. La manifestation en faveur de jallikattu a commencé à Allangânallûr,un village de l’extrême sud de l’Inde et a franchi tous les contients puisque la diaspora tamoule est omniprésente. Les Tamouls en transcendant toutes les barrières de la caste, de la  religion et des pays ont affiché leur unité pour soutenir le jallikattu,une pratique culturelle bimillénaire.

Jallikattu au stricto senso est « pièce de monnaie » et « attacher ». Au fait, le mot « salli » veut dire l’argent et « kattu »est littéralement,lier ou attacher. (par exemple le mot tamoul francisé catamaran (kattu + maram) signifie « attacher les bois ». Au cours des siècles et dû à une sanskritisation legère, le mot  salli est devenu jalli. (nous disons en tamoul : salli kâsuku kûda othavâthu qui signifie que c’est complètement inutile). Il s’agit d’un jeu qui consiste à récupérer les pièces attachées aux cornes des taureaux. La coutume d’attacher les pièces aux cornes de l’animal remonte à l’époque de Nayaks. Ce spectacle se passe normalement au lendemain de mâttu pongal (fête à laquelle les vaches et taureaux sont honorés) qui tombera vers mi-janvier. Dans la littérature classique tamoule, les noms de cette pratique ancestrale sont: yer thazuvuthal (embrasser le taureau), manju viratu (chasse au taureau), kolayeru thazhuvuthal(dompter le taureau qui risque de tuer) etc. Le terme jallikattu a fait son apparition un peu plus tard.

Un article journalistique imagine ainsi la genèse de ce sport :  » Lorsque les tribus pastorales déplaçaient avec leurs troupeaux, quelques bêtes égarées pouvaient dévoyer les autres et semer le chaos. Afin de les rattraper, les bergers étaient obligés de courir à toutes jambes pour les arrèter en saisissant par leur bosse et les ramener à leur troupeau. En général, les jeunes dynamiques avaient le devoir de rétablir l’ordre parmi les bêtes. La pluie des louanges tombait sur ces aventuriers et ils étaient récompensés pour leurs actes audacieux. Ainsi cette pratique avait évolué et s’etait métamorphosée en jeu au cours des siècles.

Probablement, on peut situer l’origine de ce sport au temps de la civilsation de l’Indus. Un des sceaux de cette civilisation datant de 4000 ans dépeint un taureau furieux qui terrasse un homme ou plusieurs dans l’air. Visiblement, le taureau sort vainqueur. La plupart des archéologues opinent qu’il s’agit d’un combat de taureau. Cette tablette se trouve au musée de New Delhi. Les spécialistes de la civilisation dravidienne affirment que le jallikattu doit être un réliquat de la civilisation indusienne.

La littérature tamoule classique souligne l’importance de ce sport. Kalithogai, un livre qui remonte au début de l’ère chrétienne donne des détails minutieux sur cette coutume. « Que le taureau est plus féroce qu’un éléphant en furie, ne lâche pas prise sur lui et les épaules de notre fille t’apporteront les drapeaux de la victoire « , chante le poète de Kalithogai. Un autre poème du même recueil donne un avertissement aux lâches : » Aucune des bergères n’étreignera un jeune berger même dans une autre naissance s’il n’a pas le courage d’embrasser un taureau ». Kalithogai situe Jallikattu uniquement dans le paysage de mullai. Aucun de quatre autres paysages soit marutham,pâlai,neithal et kurunchi n’est associé au jeu bovin. La partie mullaikali abonde en vers sur ce sport. Elle détaille l’espèce, la couleur et la fureur du taureau. Le jour où une fille est née, on sépare un veau du bétail et on l’éleve avec soins. On y trouve la description de jeunes filles regardant le spectacle, les règles, les scènes horribles suite à des blessures etc. Un autre ancien chef d’œuvre tamoule Cilapathikâram fait aussi référence à ce sport. Aucun ouvrage ne parle de tuer ou torturer les bêtes et cela continue jusqu’à nos jours. Quelques peintures rupestres dans les villages de Tamil Nâdu dépeignent également les scènes de la domestication des taureaux.

Le jallikattu peut se différer d’un département à l’autre.. Nous allons vous décrire celui qui est très populaire. Allangânallûr, une commune du sud du pays tamoul est mondialement connue pour ce spectacle. La particularité de Bos Indicus est sa bosse. Le dompteur doit s’agripper à la bosse du taureau,se laisse traîner avec l’animal avant de le freiner. Personne ne peut l’approcher ni par devant ni par derrière. Le seul moyen de contraindre l’animal est de passer par ses côtés et saisir sa bosse. Ces bêtes sont très élevées avec beaucoup de soins et de prévenances. L’entrée s’appelle vâdi vâsal. Les taureaux y attendent avec leurs maîtres et les participants guettent leur arrivée sur deux côtés. On libère en premier le taureau qui est dédié au temple et personne ne le touche. Il erre librement et rentre dans le village ou au point de rassemblement. Les autres taureaux sont relâchés l’un après l’autre. Il devient très féroce, voire excité, dès qu’il entre dans l’arène. Il accourt en folie devant les cris d’une marée humaine. L’animal charge violemment celui qui essaie de l’attraper. Il le projette en l’air, le piétine et sans l’encorner, il passe à un autre homme. Aucun mal n’est fait aux personnes qui tombent même par hasard. Étonnant, n’est-ce pas? Si le taureau parvient à briser tous les cordons et dépasse les paramètres indiqués,il est déclaré vainqueur et choyé. Si le participant parvient à le retenir pendant quelques secondes sur quelques mètres ou l’arrêter complètement au dedans des frontières, un trophée ou une autre récompense lui sera remks. (Ceux qui tombent ou franchissent la ligne lors de cette aventure, sont éliminés tout de suite).

Donc, pourquoi tant de tollés? Qu’est-ce qui donne lieu aux controverses?  La Cour Suprême de l’Inde a interdit la pratique de ce sport sur demande de PETA (People for the ethical treatment of animals) et d’autres associations luttant pour les droits d’animaux. Les accusateurs réclament l’interdiction en prétextant que les organisateurs enivrent et torturent l’animal. Au lieu de réglementer le jeu, le plus Haut Tribunal a carrément banni ce sport. Cette décision a soulevé une vague de protestations chez les Tamouls. « Pourquoi n’embrassent-ils pas les lions », ironisent les juges sans comprendre la gravité,la sensibilité et la compléxité du problème. Il est vrai qu’il y ait des inconvénients. Mais l’interdiction n’est pas une remède.. Pourquoi pas les surmonter en rectifiant les erreurs? Dans cette aventure, c’est plutôt l’homme qui encourt beaucoup plus de risques voire la mort. Pas comme en Espagne où l’animal est tué cruellement.

Les partisans de jallikattu accusent les sociétés laitières étrangères. Les éleveurs tamouls croient que les pays étrangers en vue d’exporter leur race bovine vers l’Inde et de promouvoir leurs produits laitiers ont manipulé PETA et ont sollicité l’interdiction. Le jallikattu, l’agriculture, le paysan, le consommateur, l’identité etc sont tissés par un lien fort. Le lait que donnent ces vaches étrangères est moins énergétique que celui des indigènes. Les taureaux reproducteurs sont servis pour jallikattu et pour l’accouplement. Un laitier aura recours à l’insémination artificielle pour augmenter sa production et les taureaux locaux seront à l’abandon voire extinction. Aussi, la viande de Bos Indicus est très prisée au Moyen Orient. La plupart des taureaux destinés pour jallikattu ont aboutidans l’abattoir ces  deux dernières années. Les paysans y voient une complicité entre PETA et les pays étrangers pour détruire le tissu social des Tamouls. Nous n’ avons énuméré que quelques raisonnements qui visent droit à la vie quotidienne des paysans. Ce mécontentement populaire a engendré un rassemblement colossal.

Les étudiants tamouls ont manifesté leur colère premièrement ,le 8 janvier. Suite à des appels sur les réseaux sociaux et sans appui de partis politiques, la manifestation a fait l’éruption comme un volcan, le 15 janvier et a pris d’une grande envergure. Toute la population tamoule s’est liguée avec les étudiants dans toute la région. À la plage de merina, ils se sont amassés en million. On peut y voir les enfants de bas âge, des couples qui viennent de se marier, des femmes avec leurs bébés, des personnes âgées, les policiers, etc en scandant les slogans en faveur de leur sport culturel. Leur seule revendication est la révision de la loi. Les manifestants étaient figés pendant une semaine et aucun incident de la violence n’est rapporté. Seul le dernier jour, la situation a dégénéré et a mal tourné. Quelques bandits déguisés en étudiants ont incendié les véhicules, ont jeté des cailloux, et s’en sont pris aux policiers. C’est le plus grand rassemblement que connaît le pays tamoul depuis 1965. En 1965, les étudiants manifestaient contre l’imposition de l’hindi. Quelques étudiants en ferveur se sont immolés et en défense de leur langue quelques uns sont tombés sous les balles des policier.  Le Congress, le parti national a été chassé du pouvoir en 1967 à cause de leur stratégie linguistique. Depuis 1967, aucun parti national ne peut s’ancrer fermement au pays tamoul. Les personnes de troisième génération qui accusent souvent les jeunes de 21è siècle pour leur nonchalance, s’étonnent et se félicitent de cette manifestation. Les nouvelles technologies, les résaux sociaux, le modernisme, etc n’empêchent pas cette nouvelle génération d’afficher leurs affections pour leur langue et leur culture. Dès qu’il y a un danger imminent pour leur mère tamoule, ils n’hésiteront pas à descendre pour la protéger comme ont fait leurs ancêtres. L’indifférence du gouvernement fédéral vis à vis de Tamoul Nâdu concernant des disputes avec les régions voisines ont vexé énormément la population tamoule. À force d’emmagasiner ces déceptions, la colère populaire a soudainement explosé et le problème de jallikattu a servi de tremplin.

Pour conclure, les pouvoirs régional et national se sont inclinés devant le pouvoir majestueux du peuple. La loi a été révisée en faveur du jeu ancestral. Le pays tamoul se réjouit d’avoir retrouvé le jallikattu, un sport bimillénaire qui témoigne le courage et la vaillance des Tamouls. Enfin la jeune génération tamoule a pris le taureau par les cornes. Oui dans une démocratie, le peuple est toujours le maître incontestable : vox populi, vox Dei.

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Vient de paraître : « La dernière fois à Pondichéry » de Catherine Brai

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Un roman, qui a pour cadre Pondichéry, vient de paraître aux éditions L’Harmattan. Il nous est signalé par l’un des fidèles lecteurs du CIDIF qui nous demande si nous pouvons en parler sur le site. Bien volontiers. Nous envoyons ci-dessous l’annonce de l’Harmattan. C’est avec plaisir que nous publierons un compte rendu de lecture si l’un de nos lecteurs ou l’une de nos lectrices veut bien nous communiquer ses impressions.


C.I.D.I.F
Centre d’information et de documentation de l’Inde francophone

SITE CIDIF

Catherine Brai
« Philosophe de formation, j’ai enseigné dans de nombreux pays dont les Comores, le Japon, la Turquie, le Mexique.

Née à Saigon (Vietnam), d’un père métis et d’une mère vietnamienne. Je suis arrivée en France à l’âge de dix-sept ans pour faire mes études supérieures à La Sorbonne. Je vis actuellement à l’île de La Réunion.« 

Professeure bénévole à Pondichéry, l’héroïne-narratrice se retrouve peu à peu coupée de son milieu et amoureuse d’un homme qui sans cesse se dérobe. Elle doit lutter pour ne pas confondre le réel et l’imaginaire, l’objectif et le subjectif, la raison et la folie. Le sujet pourrait être angoissant mais l’auteure le traite avec humour et autodérision, rendant le lecteur complice de ce voyage où s’entrechoquent les deux cultures.

184 pages • 18 €
EAN : 9782343113739

Editions diffusion L’Harmattan

Adresse : 16 Rue des Écoles, 75005 Paris
Téléphone :01 40 46 79 11

La fenêtre opaque, par Krishna Nagarathinam

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Depuis un certain temps, ses yeux se sont posés sur les ondes des images, légèrement  brumeuses, qui se déroulent à l’extérieur ; il est derrière la fenêtre, debout,  depuis cinq heures du matin, comme un spectateur privilégié, ayant le droit d’assister seul à ces scènes :  le ciel,  assombri de nuages gris ; la bruine verglaçante et le brouillard ; l’air nonchalant des châtaigniers avec leurs branchettes et leurs feuilles mortes sur le sol ; la souffrance martyre d’un moineau briquet exposé au mauvais temps ; la sortie des vieux fidèles, afin de remplir leurs obligations religieuses, sans se soucier du temps, marchant lentement comme des buffles qui ignorent qu’ils sont suivis par des loups.

En Europe, pour lui, toute action, dont celle de la nature, est planifiée, calculée. Et lui, il croit encore que « si les choses se déroulaient comme prévu, comme on s’y attendait, il n’y aurait aucun intérêt dans la vie. » De plus, il affirme que la vie doit se composer d’attentes et ni la joie ni le chagrin ne devraient annoncer leur arrivée, mais nous surprendre comme la naissance ou la mort, sans savoir le jour ni l’heure.

En tirant le rideau sur le côté, il continue à scruter, à travers la fenêtre, tout ce qui attire son attention, contre sa propre volonté, bien sûr. Cette attitude fait partie de sa routine du dimanche. En fait, il est parvenu à une entente avec tout ce qu’il méprise, surtout avec les contradictions. Il lui arrive parfois de se hâter de sortir de ce vécu externe. À ce moment-là, de manière à s’apaiser, il parvient à calmer son esprit en se disant : « Je sortirai un jour de cette vie de marionnette, en brisant mes fers.

Soudain, il entend un bruit monotone. Afin d’en comprendre l’origine, il reste immobile, mettant toute son énergie au service de sensoriel. Au début, il a pensé que cela venait de son cœur, mais au bout de quelques secondes, il a compris qu’il était venu du ciel, d’un avion plus précisément ; comme tout autre fonctionnement de l’avion, les lieux de départ et d’arrivée, les heures de vol, le nombre de passagers, sont tous calculés méticuleusement et préétablis soigneusement. Vers quel pays va-t-il ? En partance pour quelle destination ? Il cherche à comprendre, pourtant il sait bien que c’est impossible.

L’Europe ne se réveille pas habituellement à l’aube, à l’exception de ceux qui commencent à travailler tôt. Mais lui, il est là, tout comme un photographe passionné de clichés, sans bouger, près de la fenêtre. Cette coutume de se réveiller avec la lumière de l’aube a débuté en Inde. Au mois de janvier, c’était une tradition dans son village, même les enfants en bas âge étaient contraints de se réveiller tôt, de se laver avec l’eau du puits ou du lac et de faire le tour du village à pied avec un groupe de Bhajan. Naguère, il s’était laissé porter par l’enthousiasme de faire tout cela. Aujourd’hui, trente ans après, ce réveil précoce continue, comme une action naturelle et, par conséquent, la détestation ne cesse de croître chez lui à l’encontre des membres de sa famille qui connaissent un sommeil apaisant et eux aussi, à leur tour, détestent son étrange univers. Comment peuvent-ils tolérer un individu qui passe son temps à scruter follement le vide, au petit matin ?

Il a décidé de parler à Prêma, sa femme. Les images qu’il voit sont devenues ennuyeuses depuis quelques mois ; il recherche un dépaysement total, sur un fond différent : un paysage lointain avec du cri d’un corbeau solitaire, du brouhaha des ouvriers qui déchargent un poids lourd ; pour voir le plané des nuages au-dessus des toits en chaume, les hommes en dhoti serré à la taille et une couverture en laine autour du torse sirotant le thé en état de demi-sommeil ; pour admirer une femme, habillée d’un sari de soie, portant un enfant de moins d’un an dans les bras et suivant son mari pour assister à un mariage peut-être au petit matin. En somme, un tel spectacle lui manque ! Mais quand partira-t-il ? Demain, après-demain, le mois prochain ou l’année prochaine ?

Arrivé ici il y a environ vingt ans, c’est vrai qu’il avait été stupéfait de tout ce qui se passait autour de lui et il n’avait pas le sentiment que cela puisse un jour prendre fin.

Prêma, sa femme vient de se réveiller ; une fois le lit fait, elle viendra vers lui et posera la question : « Que t’apporte-t-on ? Du café ou du thé ? Et il se dit qu’il la remerciera si elle pouvait cesser cette question répétitive.

Il sent un petit souffle tiède derrière son cou, c’est sa femme, Prêma.

— Prêma, peux-tu apporter du café ? Je veux te parler.

— C’est à quel sujet ? Il ne s’agit pas de retourner en Inde, comme d’habitude ?

— Si, Si… Mais cette fois la décision est prise, le retour en Inde est certain. Viens, assieds-toi !

— J’en ai pour une heure, dit-elle, puis elle part .

Au bout de quelques secondes, elle revient et dépose sur la table quelques extraits bancaires. Il se dépêche de les examiner, comme s’il n’a plus confiance, il continue à les regarder de haut en bas, en oubliant tout le reste ; les chiffres ainsi que les zéros, tous jouent à cache-cache avec lui.

Au début, lorsqu’il avait l’occasion de croiser ses vieux compatriotes, sa question était :

— Comment arrivez-vous à vivre dans un pays étranger ? »

Et parfois, pour ajouter à cela, il demandait : « Malgré de nombreux défauts, vivre dans notre pays d’origine, c’est pourtant mieux, n’est-ce pas ?

Et leur réponse était, plus ou moins :

— On ne dit pas le contraire ! N’empêche, que faire face au destin ? Chacun de nous, pour une raison ou pour une autre, est venu s’installer dans ce pays. Tout porte à croire que c’est une question de survie, non un choix. Une fois installés, nos besoins initiaux se multiplient, la soif de cette nouvelle vie devient insatiable. Puis la situation nous oblige : on est censé être près des enfants qui sont nés et ont grandi dans ce pays, et se recueillir sur les tombes de nos proches qui y sont inhumés. Avec les jambes que j’ai, vous croyez que je peux voyager encore ? Et là-bas, qui est-ce qui m’attend ?

— Monsieur ! Je m’excuse de vous couper la parole, je ne suis pas d’accord avec vous. Si j’ai l’argent qu’il me faut, je partirai demain.

Avec un sourire aux lèvres, les vieillards s’en allaient.

Son éternel problème à lui, c’est de chiffrer le montant. Depuis son arrivée il le cherche sans relâche. Mais par malchance, chaque fois qu’il s’avance, il s’éloigne de lui. Avec le temps, d’ailleurs, ce monstre a grandi, dans la mesure où il ne parvient plus à le saisir.

Tout en laissant les chiffres emporter son esprit, il appelle sa femme :

— Prêma !

— Tu m’as appelée ?

— Oui ! Il faut contacter notre banquier pour prendre un rendez-vous. J’ai appris que le taux d’intérêt a atteint son niveau le plus bas. Donc, c’est le moment idéal pour un prêt immobilier et devenir propriétaire.

— Alors, ce n’est pas pour demain, notre départ ?

Sans réagir à sa question, il se tourne vers la fenêtre opaque.

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