Mullivaikkal (nouvelle tamoule)

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Mullivaikkal (nouvelle )

– Elanko

– Traduit du tamoul en français -Krishna NAGARATHINAM

(L’auteur, originaire du Srilanka, a pris comme décor de son récit la période de la post- guerre civile au Sri Lanka. Cette guerre opposait, officiellement de 1983 à 2009, le gouvernement du Sri Lanka dominé par la majorité cinghalaise bouddhiste, et les Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul (LTTE), une organisation indépendantiste luttant pour la création de l’Eelam Tamoul, un état indépendant dans l’est et le nord du pays, principalement peuplé de Tamouls. Ce conflit a fait entre 80 000 et 100 000 morts entre 1972 et 2009 selon l’ONU. Mullivaikkal est un village tamoul, où le dernier combat entre les deux parties s’est terminé par un véritable massacre et la disparition de milliers de civils et de combattants aux yeux impitoyables du monde. )

1.

Le soleil était brûlant quand j’ai atterri à Colombo. C’était même pénible de sortir pendant la journée. Quoi qu’il en soit, je voulais la rencontrer pendant ce voyage. Elle est l’une des survivantes de Mullivaikal après y avoir vécu jusqu’au dernier jour de la guerre. Et elle vit en alternance à Colombo et dans son village natale.

Étant donné qu’il n’était pas si facile de la rencontrer dans son village, il m’a semblé que ce serait mieux de la rencontrer à Colombo de toute façon. Cela fait presque sept ans qu’elle lit ce que j’écris. Cependant, nous nous connaissons depuis peu grâce aux réseaux sociaux.

         Grâce au « Sunday Times » que j’avais acheté dans un kiosque voisin, j’ai appris qu’une exposition d’architecture de Geoffrey Baba allait avoir lieu quelque part à Colombo. Elle accepta donc ma proposition de nous y rencontrer. Sur moi, il y avait des livres que j’avais achetés à Chennai et des chocolats qui risquaient de fondre à tout moment à cause de la chaleur de Colombo.

Il y a quelques années, j’ai séjourné à l’hôtel Kandalakama, conçu par Geoffrey Bawa. Situé dans la jungle avec un marécage d’un côté et une colline de l’autre, l’hôtel était une expérience merveilleuse. Dès que j’ai appris que la salle d’exposition avait été conçue par le même Geoffrey Bawa, j’ai pensé qu’elle aurait tout pour me plaire. Bien que je sois en retard à mon rendez-vous, comme c’est souvent le cas, à Toronto, au Canada, elle m’a accueillie avec le sourire. Et, en fait, ce sourire était une agréable brise alors que je transpirais sous un soleil de plomb.

Elle s’habillait un suridhar de la couleur des plumes de paon. Ses cheveux ondulés se balançaient sur ses épaules. À la jonction de son oreille gauche et de sa joue, un grain de beauté jouait à cache-cache. Et un piercing au nez sur l’aile gauche donnait un bon aspect à son visage.

Nous avons commencé à parler naturellement, comme des amis qui se sont rencontrés plusieurs fois auparavant. Dans l’exposition, il n’y avait pas grand-chose à regarder. Vu que c’était la fin de l’après-midi, nous sommes sortis pour déjeuner.  Le premier restaurant que nous avons croisé était le Peppermint Café. Bien sûr, l’environnement du café était agréable, cependant, le récent incident concernant la directive imposée aux serveurs du restaurant de ne pas parler aux clients en langue tamoule, et sa controverse nous a obligés à aller au café Jasmine qui était un peu plus loin.

          Le restaurant était calme, sans guère de brouhaha du fait que c’était l’après-midi et qu’il s’agissait d’un jour de travail. Après avoir passé commande des plats dont nous avions besoin, elle semblait être celle qui voulait dire quelque chose mais qui était encore bloquée par la douleur. Alors  » C’est ma première histoire d’amour. Je ne sais même pas ce qu’est l’amour. Je veux la partager avec toi « , a-t-elle dit à la fin.

          – Avant de partager ta vie personnelle, réfléchis bien ! Comme je suis écrivain, il y a de fortes chances que je l’utilise quelque part comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre – Je l’ai prévenue.

          – Ne t’inquiète pas pour moi ! D’ailleurs, me libérer de mon passé est probablement une solution, c’est pourquoi je te le dis – répondit-elle.

2.

« À cette époque, je commençai à étudier dans un lycée assez éloigné car il n’y avait pas de bonne école pour poursuivre mes études dans notre village. Ce fut donc une raison pour faire sa connaissance. Il était âgé de trois ans de plus que moi, ce qui correspondait à notre niveau scolaire. À l’école secondaire, nous n’avions pas assez d’occasions de nous parler, alors sur le chemin de notre école à ma classe privée et de retour à la maison, à environ 3 km, il me suivait toujours sur son vélo.

Je n’étais pas assez mûre pour comprendre les choses. Au fil des jours, il s’est senti à l’aise pour m’approcher et parler avec moi. À mon tour, j’ai commencé à parler avec lui de manière détendue chaque fois qu’il m’accompagnait.  Parfois, il remplissait de fleurs le panier de mon vélo et me faisait de petites surprises. Je ne dirai pas que c’était une histoire d’amour, mais il est vrai que j’aimais le voir et parler avec lui. Et puis il cherchait toujours un prétexte pour rester à côté de moi, à tel point que même lorsque tous ses autres amis allaient au terrain de cricket, il venait me rejoindre sur son vélo, ce qui était bien sûr une expérience inédite.

Au même moment, la guerre reprit entre les indépendantistes tamouls et l’Etat cinghalais. Chez lui, il y avait trois garçons et il était l’aîné de la famille. Le mouvement des Tigres tamouls, qui s’opposait à l’armée de l’État, faisait campagne au sein de la communauté tamoule pour qu’elle s’engage dans leur armée, et le choix de sa famille s’est porté sur lui.  À l’école, son absence aurait probablement été impensable, surtout dans les sports où il était fortement sollicité. Par conséquent, sa souscription à l’armée tamoule, donna un malaise à l’école et pour correspondre à cet esprit général, il pleuvait quelques jours sans interruption. De plus, c’était une période terrible et assez fréquente de voir les corps des combattants tamouls dans des cercueils. Le jour où je venais d’apprendre la nouvelle de son enrôlement dans l’armée, je me suis mise à pleurer comme une folle, je croyais avoir perdu une partie de mon corps, a-t-elle ajouté.

La veille de son départ pour rejoindre l’armée des rebelles tamouls, il me confia un carnet en exigeant qu’il ne soit pas ouvert avant son départ. Il était de couleur rouge et muni de cadenas et de clés pour empêcher son contenu de tomber entre les mains d’autres personnes. Le jour suivant, j’ai appris la triste nouvelle de son départ et de celui de ses camarades de classe. À l’école, je n’arrivais plus à me concentrer sur les matières comme avant car toutes mes pensées étaient sur lui et cela me faisait sangloter.  Ce jour-là, les larmes coulaient librement et l’uniforme était trempé de sueur.

Ce soir-là, sans perdre une seconde, dès que je suis rentrée chez moi, j’ai ouvert le carnet qu’il m’avait confié. Ses pages étaient remplies de lignes d’amour. Il avait écrit qu’il m’aimait et qu’il finirait par m’épouser à la fin de cette dernière guerre. Les mots « Je t’aime » écrits avec du sang. Et, à la fin, il était écrit : « Notre terre a besoin de mon sang.  Mais la première goutte de mon sang est à toi pour toujours. » Cette dernière phrase me faisait pleurer horriblement avec des cris involontaires.

Ma mère, qui était en train de faire cuire à la vapeur du « Puttou » (avec de la farine de riz) pour le repas du soir dans la cuisine, se précipita vers moi, comme si quelque chose de terrible était arrivé. Mais, je ne voulais pas montrer le carnet, cependant, quand ma mère me demanda la raison de mon grand cri, avec les larmes aux yeux, je lui mentis en disant que la peur de rejoindre un jour à l’armée tamoule comme mes amis de l’école, me faisait tant pleurer. Elle m’a réconfortée en disant que dans la mesure où j’étais leur seul enfant, ils pouvaient m’empêcher de partir à tout prix.

Pendant des jours, d’une part je ne souhaitais pas aller à l’école, d’autre part je refusais d’aller aux cours particuliers. Je vivais avec son souvenir sans pouvoir l’oublier. Je ne quittais jamais son carnet, qui laissait l’impression de sa présence à mes côtés. Et chaque fois que je voyais son écriture dans du sang séché, je comprenais à quel point il avait pu m’aimer pour écrire de cette façon, et je ressentais un profond sentiment de fierté. »

          Elle s’est perdue quelque part en interrompant son récit d’amour. Tout en buvant tranquillement de l’eau dans un verre, ses yeux se sont fixés sur moi un instant, pour ensuite me demander :

          – Est-ce que tu ne trouverais pas drôle d’entendre une histoire pareille ?.

          –  Le premier amour en général nous réserve toujours une grande valeur sentimentale ; je comprends donc ce que tu dis – lui répondis-je.

3.

«  Un jour à l’école, une fille qui avait fouillé dans mon sac trouva le cahier et commença à le feuilleter. D’elle, le cahier passa dans les mains de mon professeur de classe. Il était très inquiet pour moi car j’étais un bon élève. Mais le hic, s’est qu’il était l’oncle de mon petit ami.   Je suis allée voir le professeur dans son bureau et je l’ai supplié de me le rendre. « Tu es une bonne élève et à ton âge, tu dois étudier, pas te chercher un petit ami », a-t-il dit comme si c’était des conseils.    » Je comprends parfaitement ce que vous dites. Mais rendez-moi le carnet, monsieur ! »Je le supplie en vain.  Sa réponse était ferme et je ne l’ai jamais récupéré.

Cette nuit-là, je pleurais longuement à la maison. Tu comprends, je souffrais déjà du vide laissé par mon ami, maintenant avec la perte de ce carnet, cela a été encore pire et cela m’a plongé dans un chagrin intense. La nouvelle situation est devenue insupportable. En quelques jours, le sentiment que je devais rejoindre l’armée rebelle tamoule s’est emparé de moi. A vrai dire, au début, j’avais peur de rejoindre l’armée de rébellion tamoule, mais après la suite des incidents, j’étais obsédé par l’esprit qui poussait vers le mouvement tamoul.

A quelques pas de mon école, il y avait un camp d’Akkamar’ (la branche féminine des rebelles tamouls), pour rejoindre le mouvement LTTE(Tigres de libération de l’Eelam tamoul), et j’y suis allée avec mon uniforme d’écolière. Ils m’ont posé des questions sur ma famille et mes parents, et ils ont refusé de m’accepter, disant que je n’étais pas encore majeure et trop jeune pour faire la guerre. Mais j’ai insisté pour qu’ils m’acceptent. La responsable est alors sortie de son bureau et m’a expliqué clairement qu’ils ne pouvaient pas m’accepter en raison de mon âge et que je devais venir plus tard, lorsque j’aurais un peu grandi. Je suis donc rentrée chez moi et je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. » 

          Ayant raconté son histoire de cette manière, elle est soudainement devenue silencieuse. Comprenant qu’il lui serait difficile de raconter la suite, je lui proposai de le faire un autre jour.

          «  Pas ça ! » répondit-elle à voix basse. Mais elle est retombée dans le mutisme, puis elle secoua ses épaules comme un oiseau qui agite ses ailes une fois sorti de l’eau, et continua : « la fille qui avait voulu autrefois faire la guerre, du côté des rebelles tamouls, plus tard, quand ces derniers cherchaient des gens et les forçaient à prendre les armes, la même fille fuyait les rebelles. Quelle cruelle ironie », dit-elle avec un profond soupir. 

          Je ne sais pas quoi dire. Je ne voyais pas d’autre solution que de me taire. J’ai pris et bu de l’eau froide pour me détendre.

4.

« Sept mois s’étaient écoulés depuis son départ, et voilà qu’un miracle se produit, je ne m’y attendais pas ! Oui, il était revenu au village après sa période d’entraînement dans l’armée des résistants tamouls, voilà une nouvelle qui me procurait une véritable euphorie.  Surtout à l’époque où tout le monde disait que les gens qui partaient à la guerre ne revenaient jamais vivants, que je puisse revoir en chair et en os un homme qui m’avait émue avec ses lettres d’amour. Bien entendu, je sautais de joie. Je me sentais comme si des ailes m’étaient poussées et je rêvais de marcher et de voler joyeusement au milieu de nos champs, entourée des paons aux plumes déployées et des moineaux qui chantaient.

Il vint à notre école deux jours plus tard. Il devait venir me voir, et moi, je l’attendais avec la volonté de consentir pleinement à son amour.

Contrairement à toutes mes attentes, il n’était pas venu auprès de moi. Il parlait à d’autres personnes et ignorait complètement ma présence. Ce fut un grand choc. J’ai décidé de m’approcher de lui. Mais sa réaction fut sans appel, avec une voix que je n’avais jamais connue auparavant :  » Ne me parle pas, je sais tout ce que tu as dit à mon oncle  » a-t-il dit. Cette attitude m’a profondément bouleversée.

Je retournai donc à ma classe. Plus tard, je compris que c’était la volonté de son oncle, qui était aussi mon professeur de classe, et qui lui avait dit n’importe quoi pour qu’il reste loin de moi. Je ne lui ai plus jamais parlé après cela. Quelques jours plus tard, ses vacances étaient terminées et il est allé au camp d’opération. Mais je ne pourrai pas pardonner à son oncle après ça. »

          En entendant sa chronique passionnée, je suis intervenu en m’excusant :

          – Désolé de vous interrompre ainsi, mais pourquoi n’avez-vous pas essayé de lui parler de votre sentiment réel et de ce qui s’est réellement passé ?

          –  Vous avez raison, mais je n’ai rien ressenti de tel ce jour-là. Je vous ai déjà expliqué à quel point j’avais envie de le voir et d’entendre ses mots d’amour. Dans ce contexte, la façon dont il m’a ignorée a été un grand choc, et alors comment pourrais-je partager mes sentiments ou toute autre chose ? – a-t-elle répondu.

          – Bien sûr, il nous arrive de ne pas nous défendre lorsque cela est nécessaire, même si nous avons des raisons de le faire. Puis, plus tard, nous regrettons que, alors que nous pensons calmement que nous aurions pu faire ceci ou cela, je l’ai réconfortée.

          –  Ce n’est pas tout », a-t-elle poursuivi, « C’était seulement quelques jours avant son retour sur le champ de bataille, à ce moment-là, ce que j’ai vu, vous savez, il circulait avec sa cousine sur le même vélo. Pour moi, c’est un acte impardonnable. Comment puis-je accepter que quelqu’un qui m’a tant aimé se comporte de cette façon ?  J’avais un match de basket ce jour-là. Un match très important, mais malgré cela, étant perturbé par la scène que j’ai vue, je n’ai pas voulu le jouer. Je crois que la rupture que j’ai aujourd’hui avec lui est survenue, ce jour-là. Visiblement, en venant avec cette fille, il voulait montrer qu’il n’y a plus d’amour entre lui et moi, ai-je pensé.

          – En effet, c’est possible. En même temps, il aurait pu avoir d’autres raisons qui l’ont poussé à agir de cette façon. Ou son intention aurait pu être de te faire comprendre quelque chose indirectement, non ?

          – Qu’est-ce que tu dis ?

          – Parfois, si quelqu’un pense que la mort peut lui arriver à tout moment, comment peut-il, en étant un véritable amoureux, oser vous faire attendre ? En faisant cela, il aurait pensé que vous pourriez vous éloigner de lui, dis-je.

          – Pas seulement la guerre, mais aussi la vie, qui n’est pas comparable à celle des cinémas, pour qu’on puisse la faire avancer ou la faire revenir pour la voir et faire des remarques en temps voulu, dit-elle avec un regard acéré.

          – Je suis d’accord, la vie n’est pas un film. Pourtant, dans notre vie, nous nous inspirons beaucoup du cinéma. Tout comme le Buddha dit que ce que l’on pense devient ce que l’on est, ce que l’on voit et ce que l’on dit peut aussi nous affecter sans que nous le sachions, non ?

          – Vous parlez comme si vous le connaissiez déjà. En fait, je veux vous dire que l’on ne peut rien deviner clairement – surtout, au moment de la guerre.

5.

« Celui qui avait fait tout cela est réapparu un jour par hasard. Ce jour-là, je me rendais en bus de Kilinochchi à Mullaitivu. Soudain, j’ai vu quelqu’un monter dans le bus. C’était lui ! Il était venu pour accomplir certaines tâches pour leur mouvement rebelle tamoul. Il serait monté dans le bus après m’avoir vu dedans. Mais il n’a pas osé me parler. Je l’ai observé de loin sans quitter ma place. Ce que j’ai vu dans ses yeux étaient-ils de l’amour ou de la compassion, je ne saurais le deviner.

Depuis le jour où je l’avais vu avec sa cousine sur la même bicyclette, moi aussi, qui étais très en colère contre lui, je continuais à garder un visage ferme sans le moindre signe de joie. S’il pouvait échanger quelques mots avec moi, que perdrait-il ?  Mais malheureusement, il ne s’est rien passé, il est descendu machinalement après quatre ou cinq arrêts de bus. »

          – Le dernier incident que tu m’as raconté me paraît être un rêve. Tu es sûre que c’était lui dans le bus ?  Vu que tu penses beaucoup à lui, il est très probable que tu te sois trompée de personne.  – Je l’ai interrompue.

          – Ta déclaration n’a aucun sens. Je le connais bien. D’ailleurs, il a une cicatrice de la balle en arrière du cou, qu’il a eue quand il était jeune enfant, qu’il m’a montrée une fois. Ce jour-là, elle était clairement visible lorsqu’il descendait du bus. »

6.

« Finalement, tout se termina à la bataille de Mullivaikal. Nous Tamouls, comment pouvons-nous oublier le 18 mai 2009, date de la fin de notre guerre civile. Toute ma famille, y compris moi, nous sommes tous restés jusqu’au 17 mai, dans le territoire des LTTE. Je me souviens encore aujourd’hui, le matin du 17 mai, un Pajero est arrivé dans notre secteur en vrombissant. Incroyable, c’était lui !

Quelque part, il s’est renseigné sur moi et a trouvé notre place. Cette fois, je n’étais pas en colère contre lui. Le voir déjà vivant était un miracle. En venant vers moi, il ne m’a dit que deux mots : » Tu restes ici, ne bouge pas !  Tout est fini. Notre mouvement tamoul nous dit de déposer les armes et de prendre les décisions qui nous conviennent. Je reviens à midi. Nous prendrons la direction de l’armée d’État. » Voilà ce qu’il a dit. À ce moment-là, le talkie-walkie dans sa main a commencé à appeler son nom. Le regard qu’il a fixé sur moi pendant quelques secondes, m’a permis de comprendre la profondeur de son amour.  Malheureusement, il ne put rester, et partit si vite sans tourner la tête ».

          Soudain, elle se mit à verser des larmes dans les yeux. Je ne pouvais pas savoir combien de souvenirs de la guerre l’avaient envahie. Mais une chose est sûre, son amour aussi doit avoir sa part. Dire « Ne pleure pas » serait peut-être inapproprié à la situation, alors je me suis permis de prendre sa main dans la mienne et de la caresser pour la rassurer, tout en lui donnant le linge trouvé là pour essuyer ses yeux.

          Elle reprit son récit avec un petit soupir :

« C’était le dernier, je ne l’ai pas revu depuis. J’ai attendu cet après-midi pendant des heures.  Le lendemain, nous sommes entrés dans le territoire détenu par l’armée d’État. On peut même dire que nous venions d’entrer dans une période qui n’appartenait plus aux rebelles tamouls. Or, lui, qui m’avait assuré en personne de venir me chercher et qui me demandait d’attendre pour que nous puissions aller ensemble dans la zone de l’armée d’Etat, n’est jamais venu.  Voilà une chose que je ne comprends toujours pas.

          – Quoi ?

          – Aucune des trois rares occasions où nous nous sommes rencontrés après qu’il est parti pour joindre le mouvement tamoul, déclarant son amour pour moi avec le sang du sien, ne servit à m’unir à lui. La première fois qu’il est venu en vacances, il a simplement détourné son visage de moi. La deuxième fois, pas même un mot alors qu’il prenait le même bus que moi. La dernière fois, le matin du 17 mai à Mullivaikkal, bien qu’il ait promis de m’accompagner dans la zone contrôlée par l’État, mais il ne m’a jamais demandé d’attendre pour pouvoir me joindre à lui pour toujours.

          – Peut-être est-ce parce qu’il me comprenait si bien. S’il avait pris autant de précautions avant de s’adresser à moi, peut-être était-il si préoccupé par ma vie.

          – C’est vrai. Sans que tu le saches, lui ou toute autre force aurait pu le faire. Heureusement, ce genre d’hypothèses existe, pour que nous puissions sortir de nos chagrins poignants.

          – J’ai été enfermée pendant plusieurs mois dans la prison de Mullivaikal à la fin de la guerre. À ma sortie, il m’est arrivé un jour de rencontrer la mère de mon ami. Pour elle, leur fils est toujours en vie et qu’il fait partie des dizaines de milliers de combattants qui ont été contraints de disparaître. Pour ma part, j’ai le sentiment d’être la dernière personne à l’avoir vu.

          – Après avoir passé des mois sur le front, le but de son retour pour vous rencontrer un jour avant la fin de la guerre, c’est-à-dire le 17 mai 2009, devait avoir une raison indéterminée. 

          – Au fond, il est venu de loin pour se voir, et échanger quelques mots si possibles. Mais jusqu’à présent, la chose la plus incompréhensible est de savoir pourquoi il est venu me voir un jour avant la fin de la guerre.

          – Il aurait pu vouloir te voir du moins à la fin. Peut-être que dans son cœur, il cherchait à te voir. La nature vous a donné à tous les deux la chance de vous rencontrer enfin, même si vous ne pouviez pas vivre ensemble. C’est ainsi que nous pouvons nous réconforter dans de telles choses. Sinon, nous n’avons pas d’autre choix que de devenir fous.

          – Contrairement à sa mère, je n’ai aucun espoir qu’il soit encore en vie. Quelque chose a dû se passer entre le 17 mai, jour où il m’a rencontré, et le 18 mai, date de la fin de la guerre. ‘

          – Tout est possible dans cette guerre.

          – Je ne peux pas supporter l’idée que quelque chose puisse lui arriver depuis qu’il m’a rencontré. Il est resté longtemps sur le champ de bataille, il a pu revenir vivant. Si jamais il n’était pas venu me voir l’avant-dernier jour, et s’il avait survécu à ce dernier jour, je vivrais avec lui maintenant. Si nous voulons ainsi rester bloqués dans nos souvenirs, notre vie sera ruinée. De plus, dans une situation de blocage de ce genre, même l’amour de votre ami deviendra insignifiant, il n’a aucune valeur.

          – Sans importance ! S’il m’avait dit au moins à l’occasion de notre dernière rencontre d’attendre pour mener une vie main dans la main avec lui, j’aurais pu attendre toujours.

           – Mais si tu attendais ainsi, ta vie serait ruinée.

          – C’est une raison de plus pourquoi il n’a pas osé me dire d’attendre.

          – Certainement, à mon avis, c’était un homme qui te connaissait parfaitement beaucoup plus que tu ne l’imaginais.

7.

          –  Trois ans après la fin de la guerre de Mullivaikkal, je fis par hasard la connaissance d’un de ses amis. Lui et mon ami se sont retrouvés ensemble sur plusieurs fronts du champ de bataille au dernier moment. Selon ses dires, dont la fiabilité est mince, mon ami gardait une photo de moi dans la tenue de bataille, et en la regardant, il pleurait souvent. Si on y croit, cela témoigne de l’amour qu’il me portait.

          – Tout ce que nous avons sur nous sont des vestiges de guerre et rien de plus que des cauchemars.     

          – Il est habile ! Il put tellement m’aimer jusqu’à la fin sans rien dire.

          – Le véritable amour se transmet en quelque sorte de l’un à l’autre, tout en restant vivant.  Qu’il soit là ou pas, tu te souviendras toujours de lui à travers son amour.

          Puis nous avons parlé d’autre chose pendant un moment et nous nous sommes préparés à nous séparer. Elle avait prévu de quitter Colombo pour sa ville natale le jour suivant. Elle a dit qu’elle reviendrait à Colombo quelques semaines plus tard. Entre-temps, je devais prendre un vol pour le Canada.

          Lorsque je me suis levée et que j’ai dit : « Merci d’avoir partagé cette histoire avec moi », elle est venue me serrer dans ses bras et me faire ses adieux. Satisfaite par l’absence d’autres personnes près de nous, elle chuchota à mes oreilles : « Tout le monde dans le mouvement indépendantiste tamoul, quand il est mort, a dit que : « Le désir du LTTE est d’avoir ‘Tamil Eelam’ comme patrie », mais je suis certaine qu’il serait mort en prononçant mon nom à la fin. Puis une goutte de larmes est tombée chaudement sur mon épaule et a glissé le long de mon dos. Je me suis dit qu’il pouvait survivre malgré la chaleur et le poids intense de cette goutte.

« இளங்கோ » <elanko@rogers.com>

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Saigon-Pondichéry – (Roman) -Krishna NAGARATHINAM

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Chapitre — 1

                                                          Saigon(1)

« Le crime tend à se justifier et devient une raison chaque fois que nous extirpons notre individualité et que nous nous abandonnons complètement à une politique ou à une idéologie » : voilà les propos d’Albert Camus, une vérité absolue. Si les politiciens coloniaux avaient besoin d’une idéologie pour asservir le peuple de leur colonie, le peuple asservi avait également besoin d’une idéologie pour échapper à leurs griffes et se libérer. Dans cette guerre idéologique, de nombreuses vies ont été perdues des deux côtés. Lorsque les pages sanglantes de l’histoire ont été écrites sur notre terre, nous ne pouvions qu’en être les simples spectateurs.

Le nom de notre terre fraternelle où fut écrit le dernier chapitre de la première guerre d’Indochine : Diên Biên Phu. La terre où s’est terminée la guerre de neuf ans entre la France coloniale et le Viet-Minh colonisé. Les Européens qui ont régné pendant un siècle ont dû comprendre la sensibilité du peuple colonial. Ils auraient dû quitter l’Indochine sans bruit. Le conflit a éclaté à la suite du rejet par les Vietnamiens de l’idée du gouvernement colonial qui leur offrait la libération sous certaines conditions. Principaux contributeurs : Du côté français : Vincent Oriole et Harry Navarre ; du côté du Viet-Minh : Hô Chi Minh et Giap ; sous-personnages : Soldats des deux camps. Les pertes des deux côtés, surtout celles des Vietnamiens, sont élevées. Qui était le vainqueur ? Comme vous vous y attendiez, ce fut au profit de la justice.

La guerre est aussi un crime de meurtre. En général, les meurtres sont le point culminant d’une querelle. L’acte de mettre fin à une querelle de longue date entre deux êtres humains. Dans les meurtres individuels, les raisons de l’inimitié entre le tueur et la victime sont révélées au public immédiatement après l’incident. Il y a un procès, il y a un tribunal, et si le crime est confirmé, le coupable est puni. Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune punition pour le grand nombre de meurtres que les deux gouvernements ont ouvertement mis en scène au nom de « l’intérêt du pays ». Même si cela arrive, ce n’est pas sur la base de la justice, mais sur celle des principes du gagnant et du perdant.

Les informations contenues dans le nom — s’ils se sont apparentés aux humains — seront rappelées par leur propre peuple connu de leur vivant et par leurs descendants (en fonction de ce qu’ils gagnent) après leur mort. Nous ne sommes pas des humains et nous ne sommes pas non plus des ânes ou des chevaux qui vivent et meurent. Nous sommes des villages, des villes ou des cités qui portent des humains et leurs demeures, arborent un nom aux frontières, aux terminaux de transport ou dans les documents officiels pour faciliter la vie des humains. Pourquoi Puducherry, pourquoi Saigon ? Honnêtement, ce n’est pas nous qui avons inventé. En détruisant notre forêt, en déracinant la végétation, les nomades qui ont envahi et pris possession de notre terre ont donné ce nom. Avez-vous déjà entendu parler d’un enfant qui a protesté ou d’un enfant qui a brandi un drapeau noir contre un nom non désiré qui lui a été donné lors de son baptême ? Nous aussi, comme les enfants, nous avons été habitués à accepter un nom en silence.

La nature s’est chargée de créer « Dien Bien Phu » aussi magnifiquement que moi. Une partie prospère de la vallée de Muong-Thanh. La capitale du territoire de Dien-Bien, au nord-est du Vietnam, aujourd’hui. Un territoire fertile arrosé par la rivière Nam Yang. Une vallée entourée de montagnes et de collines. Une zone forestière où chênes, centaurées, sapins et pins se côtoient et se densifient, rendant difficile l’entrée de la lumière du soleil, même en été. On y sent l’odeur des feuilles vertes, on entend en permanence les voix des oiseaux et des animaux. Des gouttes de pluie tombent sur les feuilles mortes, faisant un bruit comme si elles tombaient dans de l’huile bouillante. Une forêt qui permet aux êtres de vivre à leur manière : Errer à la recherche d’une proie pendant la journée, rentrer au nid à la tombée de la nuit, telle est la vie encadrée des oiseaux. Il faut voir, au printemps, certains d’entre eux se promener le long de la rivière en déployant leurs ailes et en se touchant le nez pointu, et entendre le monologue incongru des scarabées, le gazouillis des petits oiseaux lorsqu’ils sont nourris par leur mère. C’est en fait une demeure de la nature qui ne s’ennuie jamais de la vie humaine de son voisinage.

À l’époque, il y a des milliers d’années, un groupe d’hommes et de femmes venus se réfugier dans la région nous dit : « À force d’errer un peu partout avec nos familles et nos proches, nous finissons par trouver asile chez vous. Le jour, nous travaillons pour nous sauver de la faim, sans souci. Mais la nuit, pour nous protéger des bêtes et des espèces dangereuses, nous avons besoin d’un abri sûr ». Comme leur demande était compréhensible, ils eurent le droit d’utiliser nos terres : pour subsister, ils chassaient et pêchaient. Nous leur offrions des légumes, des fruits et du miel en abondance. Plutôt que de manger ce qu’ils trouvaient, ils décidèrent de manger ce qu’ils voulaient, donc ils défrichèrent nos terres, cultivèrent et vécurent une vie paisible. Une nouvelle communauté est arrivée. Ceux-ci dirent à la première : « Laissez-nous entrer et nous prendrons soin de vous ! » Le premier ouvrit sa porte et laissa entrer la seconde.   Le temps passa, mais rien n’indiquait que le nouveau venu partirait. Au contraire, il commença à avoir l’usage privilégié de cette terre.

À qui la faute, et quel est le rôle de l’Indochine dans tout cela ? Moi, Saigon, je me pose la question. Même après tant d’années, nous avons encore des lacunes dans notre compréhension de la nature mortelle et douce des animaux humains. Les apparences suffisent pour comprendre les humains s’ils ressemblent aux animaux sur le plan morphologique et physique. Mais ce n’est pas le cas, car ils dissimulent leur méchanceté. Ils appliquent habilement leur connaissance en matière de violence, et de malfaisance. Vous n’ignorez pas que la terre possède également une riche variété de végétation et d’arbres grâce à la pluie et au soleil. Contrairement aux hommes, elles connaissent bien la dignité de la vie, alors elles vivent en paix. Et d’ailleurs, depuis quelque temps, l’odeur forte des munitions chasse l’odeur fraîche de la nature comme un loup chasse un sanglier. Si quelqu’un casse une brindille d’azalée plongée dans une nuée de papillons, le sang séché risque de tomber sur ses pieds comme des pellicules, témoignant de crimes antérieurs. En outre, en se mêlant aux feuilles séchées, des os ou des crânes faisaient trébucher les personnes qui se perdaient dans la forêt de Diên Biên Phu. Les ouvriers agricoles qui se baignent dans le fleuve Nam Yun après une rude journée dans les champs se plaignent de la forte odeur de sang dans l’eau. Encore aujourd’hui, il arrive qu’ils soient victimes des mines qu’eux-mêmes ont posées pour abattre leur ennemi.

Aujourd’hui encore, les habitants de Diên Biên Phu, hommes et femmes habillés l’áo dài et se promenant comme une dinde et coiffés d’un « non-la » ; et alors qu’ils étanchent leur soif en buvant du « Nước mía » dans les kiosques en bord de rue, ils parlent entre eux de leur guerre d’Indochine. Bien que fiers de dire « la guerre à laquelle nos grands-parents ont participé », « les combats auxquels mes parents s’étaient engagés », la douleur de la perte est leur crucifixion restera à jamais. À la maison, nous avions mené une vie paisible avec notre famille qui passait son quotidien en toute simplicité et volonté, et que nous ne connaissions, ni la cupidité, ni l’avarice des biens d’autrui. Pourquoi alors des gens sont-ils venus chez nous en qualité de visiteurs, ont-ils erré, avec la soif de sang ? Pourquoi nous ont-ils forcés à renoncer à la prière de l’amour et de la bonté innée et à prendre les armes ? Ils interrogent le Bouddha, ces Annamites qui flottent dans le courant du temps comme un être mort. Chaque fois qu’ils relisent les pages sanglantes de leur histoire, ils gémissent de douleur avec la sensation de porter des corps humains sur leur dos.

La guerre menée par les Vietnamiens contre la domination étrangère était, selon Hô Chi Minh, une guerre entre l’éléphant et le tigre. Pour lui, les envahisseurs étrangers étaient l’éléphant, et les Vietnamiens le tigre. La dernière bataille de Diên Biên Phu, comme beaucoup d’autres, fut une guerre entre autochtones et étrangers. Ceux-ci disaient au Viet-Minh : « Entrez dans la cage ! Vous aurez tout ce dont vous avez besoin », tandis que le Viet-Minh répondait : « Libérez-nous de la captivité, nous pourrons obtenir ce dont nous avons besoin ».

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La demoiselle du Foyer-Éléphant – S. Senthil Kumar

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                                        – traduit du tamoul en français, – Krishna Nagarathinam

(S.Senthil Kumar, une nouvelle génération d’écrivains du Tamil Nadu, écrit des poèmes, des nouvelles et des romans depuis vingt ans et a publié plus de vingt livres.  Il a remporté plusieurs prix littéraires dans l’État de Tamil-Nadu, le plus récent étant le prix Sparrow. Il vit avec sa femme et sa fille à Bodinayakkanur, dans le district de Theni (Tamil Nadu). Il est aussi l’éditeur de deux magazines littéraires tamouls, pour adultes et pour enfants. )

La demoiselle du Foyer-Eléphant

Il faisait déjà nuit lorsque Savitri a quitté le bureau et atteint la route principale. Depuis le bureau, elle devra marcher au moins une demi-heure pour se rendre à l’arrêt de bus. Pour ce faire, elle est obligée de traverser les deux grandes allées pour atteindre la rue commerçante. De là, tout en prenant plaisir à regarder les légumes et les vêtements qui y sont vendus, elle se mêle à la foule des personnes qui rentrent du travail et descend la rue du Temple. Cette dernière est toujours bondée de monde, surtout la nuit. Il devient difficile de se rendre chez elle après 19 heures en raison de l’absence de transports publics adéquats. Ainsi, parfois, elle est obligée de prendre deux « share-autos » et de partager le coût avec d’autres personnes pour rejoindre son domicile. Et à cause de cela, il lui arrive même de penser à éviter cette idée et à préférer marcher, car chaque fois qu’elle prend un « share-auto », surtout pendant ses règles, elle a l’impression de faire couler du sang de son ventre. 

Auparavant, elle était souvent confrontée à la proposition d’un collègue, Baladji, de la ramener chez elle à la fermeture du bureau. Un jour, elle accepta et l’accompagna à la gare routière. Au lieu d’y entrer, il la conduit dans une boulangerie où il lui demanda : « Pourquoi n’es-tu pas encore mariée ? » Il lui dit ensuite : « Si tu aimes quelqu’un, dis-le-moi, je peux t’aider ». Mais cela la bouleversa. Depuis, si un de ses collègues lui propose : « Madame, je peux vous emmener à la gare routière ! », elle se fâchera contre cette personne. Et désormais, elle se sauve sans parler à personne, dès que son bureau est fermé.

          Lorsque Savitri est arrivée à la route principale, elle a vu deux étudiantes qui prenaient le même trajet qu’elle et qui attendaient le bus. Elles l’ont saluée avec un large sourire. « Bonjour madame, vous êtes toujours à l’heure, pourquoi êtes-vous en retard aujourd’hui ? » demande l’une d’elles, qui est en churidhar. De son côté, Savitri semblait réfléchir à une réponse juste à leur question. Pour elle, mentir à quelqu’un est une tâche difficile. Le seul mensonge qu’elle connaît est « J’ai dû aller aux toilettes ». Elle l’a répété, donc cette fois aussi. Cependant, ses jambes ont commencé à trembler quand elle a fini de le dire.

          Depuis quelque temps, les jambes de Savitri tremblent et cela l’effraie. Elle est allée voir le médecin local, à savoir une dame. Celle-ci lui dit que toute personne de plus de 40 ans devrait faire contrôler sa glycémie et son taux de cholestérol. Elle a ajouté que, comme ses parents étaient diabétiques, il y avait de fortes chances qu’elle le soit aussi. Par mesure de précaution, suivant la prescription de son médecin, elle a commencé à prendre des cachets, mais cela n’a pas apporté de changement majeur, si ce n’est des brûlures d’estomac.   Cependant, l’ordonnance est toujours avec elle pour lui servir au cas où elle aurait des douleurs aux jambes. En quittant la salle de consultation, elle a remarqué que l’ordonnance écrite en anglais portait « la demoiselle du foyer-éléphant » au lieu de son nom « Savitri », mais elle a quitté la clinique sans poser des questions malgré sa colère.

          Savitri ne se souvient pas depuis combien de temps ses jambes tremblent, mais elle se rappelle le moment où on la surnommait « la demoiselle du foyer-éléphant ». De plus, elle sait que ce jour ne partira pas de sa mémoire. D’après ses connaissances, ni son grand-père et sa mère qui se sont pendus à l’écurie des éléphants, ni son frère qui s’est enfui de la maison ni son père qui se saoule et se bat dans la rue tous les jours, ne sont appelés comme elle. Pourquoi donc, pourquoi tout le monde m’appelle-t-il avec ce surnom, se demande-t-elle, parfois. Elle est habituée à entendre un tel surnom depuis sept ans. De plus, elle en arrive à signer par erreur des documents officiels comme « la demoiselle du foyer-éléphant » au lieu de son nom Savitri. Elle craint d’avoir accepté involontairement le nom donné par les autres.

En ce temps-là, il pleuvait trois jours d’affilée. Elle rentrait tard tous les soirs après le travail. Une fois, sous la pluie, munie d’un parapluie, d’un sac à lunch et de livres empruntés à la bibliothèque, elle entra chez elle alors qu’il était déjà 20 heures. Devant chez-elle, recouvert de sable, les poches déchirées, exposant une partie de son torse à cause de la chemise déboutonnée, tout mouillé, son père Kouthalalingam était allongé sur le sol dans un état d’ébriété, autour de lui se trouvaient des hommes aux parapluies. Le jour où son grand-père et sa mère se sont pendus ensemble dans l’étable de l’éléphant, son père est devenu un alcoolique. Au début, il avait un ami, nommé M. Pakkirisamy, avec qui il buvait. Depuis qu’il est parti vers une autre ville, il boit seul.

Dès que Savitri s’aperçut que des gens étaient réunis devant sa maison, elle marcha rapidement. Écartant les gens qui s’étaient rassemblés, elle regarda le visage de son père qui gisait dans la rue. Il y avait du sang coagulé au niveau des lièvres. Elle savait comment son père se comportait quand il était ivre, mais il ne gisait jamais dans la rue auparavant.   Elle souleva son père de toutes ses forces et l’emmena à l’intérieur de la maison, tandis qu’elle entendait la voix d’un vieil homme qui disait : « Elle est devenue aussi grande et forte que son grand-père, elle porte son père comme un éléphant porte avec sa trompe ».

Elle pouvait entendre jusqu’à ce qu’elle ait baigné, habillé et fait asseoir son père sur une chaise les mots : la demoiselle du foyer — éléphant. Le lendemain de la pluie, les garçons qui jouaient dans la rue crièrent aussi « la demoiselle du foyer – éléphant ». Depuis lors, les gens ne cessent de l’appeler la demoiselle du foyer — éléphant, devant ou derrière elle. Comme quelqu’un qui observe l’arrivée d’un bus à son arrêt, elle regarda son corps. Puis elle fixa ses yeux sur ses pieds et ses jambes, tout en regardant le sol et ses sandales. « Certainement, elle ressemble à son grand-père par la taille et le corps, alors les gens ont raison de le dire », pensa-t-elle. En outre, chez elle, personne n’avait une corpulence aussi imposante que son grand-père, sauf elle. Quand il marchait, il était comme un éléphant, se souvint-elle. Malgré les similitudes d’apparence, elle et son grand-père ont des caractères différents. Depuis la cinquième, elle détestait son grand-père.

Le frère de Savitri, Muthusamy, était aussi chétif que sa mère. Un jour, le père d’une fille nommée Parijatam est venu chez elle et s’est plaint à son père que le frère de Savitri s’était enfui avec sa fille. Mais le père de Savitri ne l’a pas cru. La plainte du père de la fille avait mis le père de Savitri en colère, il lui a donc répondu immédiatement s’il était venu pour se moquer de leur famille. Mais l’entrée de la mère de la jeune fille dans la maison de Savitri à la suite de son mari, et ses pleurs les a convaincus de l’incident. Heureusement, le grand-père de Savitri, qui revenait du temple avec de la pâte de santal appliquée sur les bras et le front, a pu rétablir le calme en parlant aux parents de la jeune fille. Savitri ne savait pas de quoi ils parlaient ni comment ils étaient parvenus à un accord, mais elle a été témoin de la scène, où son grand-père rangeait de l’argent dans sa bourse et des visages souriants des parents de la jeune fille.

Elle et les étudiantes ont pris plaisir à regarder les deux éléphants passer l’un après l’autre devant l’arrêt de bus. L’une d’entre elles, vêtue d’un churidhar, a demandé à la fille en sari : « Es-tu montée sur un éléphant ? Son amie a répondu « non ». De nos jours, les cornacs ne laissent que les enfants monter sur les éléphants, pas les adultes, a-t-elle ajouté d’une voix chargée de tristesse. Il semble à Savitri que ce qu’elles disent est vrai. Finalement, le bus qu’ils attendaient arriva et s’arrêta juste après que les deux éléphants eurent fini de traverser la route.

Toute petite, Savitri se souvient de sa promenade sur l’éléphant avec son grand-père dans la rue du Temple. C’était l’époque où elle était très attachée à son grand-père. Ils avaient acheté des concombres et des goyaves dans la rue. L’éléphant qu’ils avaient à cette époque s’appelait Ageagou (beau). C’est un nom que l’on ne donne qu’aux filles dans sa famille. La petite Savitri demanda donc à son père pourquoi ils avaient choisi ce nom pour leur éléphant. Mais son père riait et disait. « Cela n’a pas d’importance, c’est un éléphant après tout, mâle ou femelle, quel que soit le nom qu’on lui donne », le grand-père balaya la question de sa petite-fille en caressant sa moustache. Le grand-père et elle, assis sur l’éléphant, arrivèrent à un pont de pierre où ils achetèrent des idlis (gâteaux salés) et des viandes grillées.

  « Notre éléphant pourra-t-il manger de la viande, grand-père ? » interrogea-t-elle à son grand-père, mais en tapant dans le dos de sa petite-fille : c’est sûr, tu verras, dit-il.

Le soir, grand-père se rendait dans une ville voisine pour acheter deux bouteilles d’alcool. Il s’asseyait sur son lit et buvait l’alcool, accompagné de cornichons au citron, de gâteaux de riz et de viande grillée achetés près du pont de pierre, puis il s’allongerait sur le lit et s’endormirait. La mère de Savitri devait se lever tôt le matin et nettoyer l’endroit où son grand-père avait mangé. Il fallait balayer les mégots de cigarettes et les feuilles de bananier. Chaque matin, à son réveil, la petite Savitri voulait s’amuser à rester sur le seuil de la porte pour regarder sa mère faire le ménage. Mais sa mère ne lui permettait pas de le faire, préférant l’enfermer à l’intérieur de la maison.

Ce jour-là, les vacances avaient commencé après l’examen du second semestre. Comme d’habitude, dans l’obscurité du petit matin, elle est venue dans la cour de la maison, à demi endormie, pour regarder sa mère balayer. Aucun bruit de nettoyage n’a été entendu dans la cour. Elle a regardé le lit de camp où son grand-père était allongé et il n’était pas là. Des cigarettes et des feuilles de bananier gisaient sur le sol. Elle descendit le chemin qui menait à l’abri des éléphants. Des feuilles de canne à sucre et de millet perlé jonchaient le sol, et elle avait l’impression de marcher sur des tapis moelleux. L’obscurité la troublait, et elle ne savait pas dans quelle direction elle allait. Mais l’endroit auquel elle était habituée. Ses pieds se dirigeaient vers l’éléphant. Il y avait une lueur dans le toit de l’abri où l’éléphant était attaché. En regardant, elle a trébuché sur les personnes allongées et est tombée au sol. Elle est incapable de distinguer les personnes allongées dans l’obscurité. Et combien sont-elles, elle n’en est pas sûre. Il pourrait s’agir d’une ou deux personnes, pensa-t-elle. La chute sur les feuilles de canne à sucre ne l’avait pas blessée, néanmoins assez pour la faire crier et faire frémir l’éléphant avec le bruissement de sa chaîne.

Alors que la lumière de l’aube commençait à se répandre dans la cour, la mère de Savitri était en train de moudre du riz rouge aplati avec du jaggery. Après avoir émietté du riz dal et de la farine de pois chiches et broyé de la noix de coco à mi-chemin, elle les donna au grand-père. Il se tenait là, couvert des traits de la cendre sur le corps, aux yeux rouges, laissant se balancer dans le vent le linge de son torse. Puis la mère de Savitri ramassa la selle de l’éléphant et fit un paillis avec du foin. Alors qu’il l’attendait, le père de Savitri est arrivé avec une feuille de bananier, l’éléphant a sursauté en agitant un bouquet de foins attrapé par sa trompe. Le grand-père se tenait devant l’éléphant, les mains attachées autour de la taille, à la manière d’un beau-père prenant soin de son gendre qui rend visite à sa belle-famille. À l’exception du visage du père de Savitri, les visages des autres, y compris le museau de l’éléphant, avaient perdu leur nature. Ils avaient fait leur travail habituel, mais il y avait une sorte de perturbation.

Le grand-père de Savitri met le mélange dans un grand récipient et fait des boules, en ajoutant suffisamment d’eau. Cette eau sert d’huile pour que les différents éléments se collent les uns aux autres. S’il échoue dans sa tâche, l’animal tournera la tête. Lorsque le grand-père allait s’occuper de l’animal, il y avait la procédure à suivre : prendre une douche, s’habiller correctement, se recouvrir le corps de lignes de cendres, etc. Cette présentation de lui permettra à l’éléphant de prendre sa nourriture avec ardeur. Le grand-père devait toujours servir son fourrage, jusqu’à présent toutes les tentatives des autres avaient échoué.  Ce jour-là, lorsque le grand-père a distribué des boulettes de nourriture, l’animal a secoué la tête, refusant d’avancer, mais plutôt de reculer. Toute la journée, il cassa des cannes à sucre et lança des feuilles de canne.

Les journées suivantes, l’éléphant ne touchait plus à son fourrage. Le grand-père en colère appela la mère de Savitri et lui ordonna : « Pankajam, ne mouds plus le riz, ne donne plus d’eau à l’éléphant ! Ne va pas dans la grange où se trouve-t-il ». En effet, il faisait de même. 

Quelques jours plus tard, Savitri prépara autant de boulettes de fourrage qu’elle put, les mit dans un seau et se plaça devant l’éléphant, qui s’agenouilla comme s’il l’attendait. L’animal avala son fourrage de la main tendue de la petite fille. Il la serra contre son museau avec sa trompe. Savitri sentit la tendresse d’une mère envers son enfant. Dès lors, Savitri ne quitte plus l’éléphant. Et c’est elle qui nourrit et baigne l’animal tous les jours maintenant.

En retroussant sa jupe et en faisant tinter ses bracelets de cheville, elle parvenait à faire tenir l’animal debout. Comme Savitri est habituée à grimper sur l’éléphant depuis son enfance, il lui était aisé de grimper sur le dos de l’animal lorsque celui-ci était à genoux. En quittant la cour, l’éléphant secouerait son corps et celui de Savitri. Traversant la clôture, l’animal resterait à l’ombre du margousier et se reposerait. Pendant ce temps, Savitri écarterait ses jambes, poserait son visage sur le cou de l’animal et, en appuyant son buste sur son dos, dormirait. Lorsque le repos momentané de l’éléphant prendra fin, la petite fille se réveillera de son sommeil.  

À sa descente du bus, Savitri marchait lentement sur la route. Les lumières extérieures des maisons situées des deux côtés de la route sont allumées. Une femme qui se tenait à l’intérieur de sa maison nourrissait son enfant assis sur ses genoux. Quand elle est passée devant elle, elle a dit à son enfant : « C’est la sœur de la maison des éléphants, et si tu ne manges pas correctement, je te donnerai à elle ». Elle continua à marcher comme si de rien n’était. Elle venait de passer devant deux lampadaires. Deux écolières qui étaient sur leurs vélos, en voyant Savitri, « La sœur de la maison de l’éléphant revient de son bureau, cela signifie que nous sommes en retard aujourd’hui, et que nous serons grondées par notre tuteur », a dit une fille à une autre. Habituée à ces litanies, Savitri continua à marcher.  

Elle peut voir depuis la route l’entrée de la maison. Heureusement, il n’y a personne devant, ce qui signifie que son père ne semble pas être ivre comme promis, il y a quelques semaines. S’étant libéré de son ivresse, la dernière fois, en effet, en se mettant à plat ventre aux pieds de sa fille, il s’est excusé auprès d’elle en disant qu’il ne sortirait plus boire de l’alcool en dehors de leur maison. Depuis cette date, une fois par mois, il met toutes les bouteilles d’alcool dans un sac et les vend à un acheteur. Ensuite, il nettoie et lave la maison. Quand c’est fait, il allume de l’encens et du camphre pour faire croire à un autel, mais cela ne dure qu’un jour. Le jour suivant, une bouteille d’alcool arrivera et sera placée sur la table. Mais Savitri se lasse de voir tous les jours chez elle les bouteilles aux couleurs vives. 

En entrant dans sa maison, elle a vu que l’ami de son père, Pakkirisamy, est assis en face de son père. Jusqu’à ce jour, Savitri ne veut rien savoir de Pakkirisamy. Un jour, elle le gifla sur la joue. Après cela, il alla travailler dans un jardin de cardamome. Cela remonte à 7 ou 8 ans. À deux reprises, il est revenu de là-bas et lui a demandé si elle voulait l’épouser. Elle a refusé avec véhémence.

Elle buvait l’eau du pot, tout en se demandant si elle devrait ou non parler à Bakhirsamy. Elle sentait l’eau qu’elle buvait tremper sa poitrine et déborder près de son nombril. Les yeux de Bakhirsamy pourraient être sur la trace humide, elle le sait. Il a toujours une sorte de regard d’inculte sur elle, ça aussi, elle le sait. Elle se laisse voir, se disant que sa nature ne changera pas en un jour ou deux.

Elle est entrée dans sa chambre et a fermé sa porte. Elle s’est changée. Elle s’est allongée sur le lit. Elle alluma le ventilateur et en augmenta la vitesse. Elle a mis son écouteur dans ses oreilles et a commencé à écouter ses chansons préférées. Mais sa pensée courait derrière Pakkirisamy. Elle se dit qu’elle devrait au moins lui dire bonjour. Le grand-père et la mère de Savitri se sont tués en se pendant au margousier devant l’écurie des éléphants. Savitri n’a pas versé une seule larme le jour où sa mère est morte. Au lieu de cela, elle a donné des boulettes à l’éléphant. Il remuait la queue et mangeait joyeusement. Quelques jours plus tard, son père a amené Bakrisammy pour s’occuper de l’éléphant. Savitri était d’accord pour qu’il vienne à la maison, pour mettre fin aux lamentations de son père qui insistait pour qu’elle aille étudier afin de trouver un emploi intéressant au lieu de s’occuper d’un animal.  

Pakkirisamy est un parent éloigné du père de Savitri. Il n’y a pas de différence d’âge entre Pakiri et Savitri. Le père disait à Savitri qu’il était doué pour dessiner le « Namam » (la marque tridimensionnelle sur le front) du temple de Peroumal (Vishnu) sur le visage d’un éléphant. Mais il mène une vie intolérable : il décore l’éléphant, et se déplace avec lui d’un temple à l’autre. Là, pendant le temps de repos, en compagnie d’autres cornacs, il joue aux cartes. Le soir, il fume du crack avec des mendiants. S’il est bon, peut-être le père de Savitri pourrait-il lui accorder sa fille en mariage. Mais il n’en est pas question pour l’instant. Mais l’intention de Pakkirisamy est différente.

          Une fois, Pakkirisamy qui avait eu l’occasion de voir Savitri prendre un bain s’est moqué d’elle. Le lendemain, alors que l’éléphant Ageagou arrachait le feuillage des cocotiers à côté d’eux, il demanda à Savitri : « Peux-tu m’épouser ? Elle tourna la tête pour caresser la trompe de l’éléphant sans rien dire. Furieux, Pakkirisamy se plaça rapidement derrière elle et la serra dans ses bras. Ce faisant, il lui pressa la poitrine. Elle cria de douleur et s’assit aux pieds de l’éléphant en tenant sa poitrine dans ses mains. Immédiatement après, elle se leva et gifla Pakkirisamy. Puis elle ramassa les feuilles de canne à sucre et le fouetta.

Savitri eut des douleurs à la poitrine toute la journée. Incapable de toucher son corps et de se baigner, elle avait même du mal à attacher les crochets de son chemisier. Battu par Savitri, Pakkirisamy est revenu chez elle deux jours plus tard et est entré dans sa chambre. La jeune fille dormait. Sentant une lourde charge tomber sur son abdomen, elle sursauta et cria. Rassemblant toutes ses forces dans ses bras, elle saisit Pakiri par la taille et poussa. Pakkirisamy est tombée du lit. Dès que Savitri ralluma la lampe de la chambre, il se dépêcha d’enfiler les vêtements qui traînaient sur le sol et partit. À l’aube, elle brûla sa jupe qui collait à son corps nu. Mais elle ne pouvait pas effacer l’incident gravé dans sa tête.   

Savitri a retiré ses écouteurs, a ouvert la porte et est sortie. Dans la pièce de devant, à côté du pilier de pierre, le père de Savitri et Pakkirisamy étaient en train de boire. Elle se rendit à la cuisine, fit des dosas et les mangea. Elle pouvait entendre une discussion animée entre son père et Pakkirisamy. “Je ne peux plus vivre tout seul, mon oncle”, a dit Pakkirisamy d’un ton furieux. “Je comprends, mais ce n’est pas le moment d’en parler. De plus, je n’ai aucun moyen de faire marier ma fille, cela prend du temps”, a répondu le père de Savitri avec une certaine inquiétude. 

Savitri est retournée dans sa chambre et a verrouillé la porte. Elle avait peur que Pakkirisamy défonce la porte et entre dans la chambre. Cette peur semblait faire à nouveau souffrir sa poitrine. Elle s’est allongée sur le lit. Le sommeil ne venait pas. Elle a décidé qu’elle refuserait s’il lui demandait de l’épouser. Elle se leva, déplaça le bureau et le plaça devant la porte. Elle s’est couchée sur la natte sous le lit. Elle n’arrivait toujours pas à dormir. Elle mit les oreillers sur sa poitrine, son abdomen et ses cuisses et les attacha fermement au ruban de la jupe. Elle est restée éveillée toute la nuit. Ses jambes tremblaient de peur.

Le matin, après avoir déplacé le bureau, lorsqu’elle ouvrit la porte de sa chambre, elle ne vit ni Pakkirisamy ni son père à la maison. La porte d’entrée s’était ouverte. Leurs sandales n’étaient pas trouvées sur le pas de la porte. Après avoir pris une douche tranquille, elle a préparé le petit déjeuner avec de la semoule. “Ce soir, il faut rentrer tôt du travail et dormir à l’aide de somnifères”, pensa-t-elle.     

Alors que Savitri attendait à l’arrêt de bus pour se rendre au bureau, les étudiantes sont arrivées. Savitri les a regardées et a souri. Ils souriaient aussi et parlaient entre eux du sari que Savitri portait. Ce jour-là, elle portait un sari de la couleur du fruit du jujube. Les filles ont dû être surprises par les grandes fleurs jaunes qui y étaient imprimées.   Le bus était plus bondé que d’habitude. Savitri a même douté pendant quelques secondes qu’elle était montée dans un autre bus par erreur. Pour en être sûre, elle s’est retournée pour vérifier si les élèves étaient dans le bus, heureusement les filles y étaient. Elle est descendue à son arrêt habituel.

Savitri attendait le feu pour piétons avant de traverser la route principale. Comme elle, de nombreux travailleurs, hommes et femmes, attendaient pour traverser la route principale afin de rejoindre leurs lieux de travail. Depuis le poste de signalisation, il lui faut au moins une demi-heure pour gagner son bureau. Son petit déjeuner de ce matin lui a fait ressentir une sorte de lassitude. Elle a donc marché lentement. L’air humide frappait son visage lorsqu’elle est entrée dans la rue Temple depuis la rue commerciale. On pouvait voir des pigeons voler de la tour du temple aux arbres et des arbres à la tour.  Et puis il y avait une foule de gens debout devant la porte d’un restaurant. C’était une foule rassemblée pour un mariage. Elle ne pouvait pas voir les visages des mariés. Elle pouvait seulement voir leurs cous ornés de colliers de fleurs.

En avançant, elle a pu voir deux ou trois autres groupes de mariés devant l’hôtel. Les gens semblaient se presser dans l’hôtel pour manger. Comme il y avait trop de gens, il régnait une certaine agitation et une grande confusion. Les mariés de chaque groupe sont clairement visibles dans la foule. Au loin, elle a vu Pakkirisamy marcher avec un collier de fleurs autour du cou, suivi de la mariée et d’une file de personnes, vraisemblablement les parents et les proches des mariés. Le père de Savitri apparaît également dans la foule, avec un drap plié et des oreillers sur la tête. Réalisant qu’elle est inhabituellement en retard pour le travail, Savitri descend du quai et commence à marcher à vive allure.

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Tant mal que bien (nouvelle)

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                                                                                                –   Krishna NAGARATHINAM

La porte s’ouvre et se referme aussitôt. Une bouffée d’air frais entre et heurte les corps qui attendent patiemment, leur donnant un léger frisson. Parmi eux, certains se déracinent momentanément de leurs occupations diverses et braquent leurs yeux en direction de l’entrée. Pour ajouter à leur nombre, voilà qu’un couple de Nord-Africains se tient juste en dessous du panneau indiquant : « Le médecin est à l’intérieur. Silence s’il vous plaît ». La dame, la tête couverte d’un châle, est restée debout à moitié cachée par son mari. Semblant avoir évolué, le contexte de la salle d’attente sans montrer, le mari (?) sans montrer aucun intérêt à la personne qui suit, s’est assis en trouvant un siège vide. Elle, debout, le visage tendu promène son regard aléatoire et indifférent sur les personnes qui attendent. De toute évidence, elle aussi a besoin de s’asseoir. Elle tapote l’épaule de son mari et marmonne quelque chose. Lui, il est en train de caresser son téléphone portable d’un air très affectueux. D’un air résolu, elle se dirige vers une chaise vide et s’y assoit, la faisant suffoquer par son poids. Sans exception, les patients qui attendent ont perçu ce déroulement des événements comme faisant partie de leur attente, et continuent leurs occupations favorites. Une nouvelle fois, la chaleur de l’attente emplit la pièce.

Dans la clientèle, on trouve un certain Victor Condappa, cinquante ans, originaire de Pondichéry, l’ancien comptoir de l’Inde française. Tour à tour Indien et Français selon les personnes qui le rencontrent, l’homme vit en France depuis maintenant trente ans. Son grand-père, en effet, pendant la guerre d’Indochine, combattit le Vietminh. Son père aussi, véritable caporal de l’armée française, retourna en Inde après 15 ans de service et mena une vie que ses voisins lui enviaient. Profitant d’une vie agréable, Robert Condappa pouvait être un fan passionné d’un des acteurs du cinéma indien, sans se soucier de ses études. Aujourd’hui encore, en France, s’il y a un pot, à n’importe quel événement, une fois bu à grandes gorgées, il se mettra à parler de son acteur. Mais le problème, c’est qu’il y aura toujours quelqu’un pour s’opposer à ses propos. À une occasion, cela a conduit à une bagarre au point que la sécurité a dû intervenir. Depuis lors, Mme Condappa a l’œil sur son mari, et si elle sent que quelque chose ne tourne pas rond chez lui, elle intervient immédiatement d’une voix ferme et forte et ils quittent la pièce sans plus tarder.

Robert Condappa consulte ce médecin depuis de nombreuses années. Il ne se souvient pas de l’année exacte de sa première consultation. Mais il est certain que c’était trois mois après son arrivée de l’Inde. C’était l’hiver et le temps était mauvais, il était sorti pour faire quelques courses sans s’habiller de manière appropriée. Le jour suivant, pendant trois jours, il souffrait d’un mauvais rhume et d’une forte fièvre. Un compatriote lui recommanda alors ce médecin.

Bien que les heures de consultation du médecin l’après-midi soient entre 16 et 19 heures, la clinique ouvre à 15 heures. Afin d’éviter une longue attente, certains patients essaient d’être en avance, Condappa est l’un d’eux. Cependant, la chance ne lui sourit jamais, comme c’est le cas aujourd’hui, trois célestes, soi-disant trois patients l’ont précédé. Si vous demandez à Condappa pourquoi il est si pressé, il vous répondra sans attendre : « Que faisons-nous à la maison ? Presque rien, alors il vaut mieux venir et attendre à la clinique ». Il a raison, car pour chaque patient le médecin prend au moins 15 minutes, même aujourd’hui son temps d’attente a dépassé le temps habituel. Heureusement, le dernier patient qui était là avant lui a été appelé il y a quelques minutes. M. Condappa lève la tête et regarde autour de lui comme on la dresse au-dessus de la surface de l’eau pour respirer.

Un éternuement bruyant a secoué la pièce. L’auteur de l’acte, assis au fond de la salle d’attente, semble plus âgé que Condappa et son museau est plongé dans un mouchoir. S’arrêtent ensuite ses yeux sur une grande et jeune femme qui fait descendre bas son enfant de ses girons. L’enfant, qui semble avoir pris notre homme pour cible, se précipite vers lui, tout en affichant un sourire malicieux, et fait tomber la béquille de Condappa qui se trouvait sur ses genoux. Cela n’a pas du tout plu à la mère, celle-ci s’est levée et s’est empressée de le remettre à sa place initiale, envoyant un signe d’excuse à notre homme mécontent. « Êtes-vous du Pakistan ou de l’Inde ? », une question inattendue a attiré l’attention de Condappa. Le questionneur n’est autre que le mari du couple maghrébin. À la question, notre homme a répondu son origine. Et l’homme a ajouté qu’il regardait beaucoup de films de « ShahRukh Khan ». Peu désireux de poursuivre la discussion sans rapport avec son acteur préféré, celui-ci la termine par un sourire narquois et commence à se concentrer sur son téléphone portable.

Sur les réseaux sociaux, pour le post mis en ligne avant-hier, il a reçu quarante « ’like » dont deux « Super ». De fait, on y voit une photo où sa femme et leur chien adoré écoutent une chanson de façon absorbée. Le mot « super » était assez déroutant pour notre ami, et il s’est demandé si c’était sa femme ou leur chien. Cependant, il voulait remercier ses amis. À ce moment-là, le docteur a appelé son prochain patient. M. Condappa éteignit son téléphone portable et le suivit péniblement en s’appuyant sur ses béquilles. Le docteur s’est assis sur son siège, affichant un faux sourire à son patient.

— Dites-moi monsieur, pour quelle raison êtes-vous venu, surtout, ne recommencez pas à dire que vous avez mal au dos ou aux jambes, même si c’est le cas je ne le croirai pas, vous comprenez ?

— Si vous parlez comme ça, où, peut-on aller docteur ? Que vous me croyiez ou non, depuis quelque temps, je souffre de plus en plus des jambes, et même avec des béquilles, il m’est difficile de sortir. De plus, j’ai toujours mal au dos.

— Monsieur Condappa, la dernière fois, ne pouvant résister à vos plaintes, j’ai fini par me résigner en vous recommandant une invalidité de première catégorie. Vous savez ce qui s’est passé après. Le service social n’était pas convaincu, il avait des doutes sur le dossier. J’ai dû chercher des explications de-ci de-là, pour qu’ils acceptent ma recommandation. Il n’y a vraiment aucun problème avec vos jambes. Par conséquent, l’aide que vous recevez actuellement au titre du handicap n’est pas justifiable. Si le service me demande mon avis pour le renouvellement, cette fois je ne donnerai pas un avis favorable.

— Docteur, je ne m’attendais pas à une telle réponse de votre part, je suis venu vous voir parce que je souffre de bien des soucis physiques.

  — Écoutez bien, à mon avis, vous vous portez très bien. Faites-moi savoir s’il y a d’autres problèmes de santé et je les traiterai. Si c’est vrai que vous avez des douleurs persistantes dans les jambes et à la colonne vertébrale, il faudra peut-être vous faire tester. Le contenu de mon rapport sera conforme aux résultats des tests. Voilà, votre petit jeu est terminé, monsieur. Ne comptez plus sur moi, je ne referai pas mon erreur et ce n’est pas mon intention de vous recommander pour une invalidité de catégorie 2, fondée uniquement sur vos plaintes.

Comme il savait qu’il ne pourrait pas tromper son médecin avec sa tactique usuelle, M. Condappa quitta le bureau sans dire au revoir. Il feignit d’être handicapé sur quelques mètres de la clinique, puis marcha naturellement en s’approchant de la maison.

À son arrivée en France, il devait être hébergé chez sa sœur, dont la maison se trouvait en banlieue parisienne. Comme nous l’avons déjà dit, sa fréquentation scolaire était limitée, donc malgré lui, il devait travailler et effectuer ce que les Parisiens appellent des « sales boulots ». Pour une personne qui n’avait pas été trop fatiguée pour bien vivre, c’était difficile à supporter.

« Ton oncle avait aussi ce problème. Sois tranquille, au début, même mon mari a tout fait pour qu’on gagne notre vie. Fort heureusement, avec l’aide de l’État, nous avons pu sortir de notre misère. Justement, ceux qui n’ont pas de travail ont la meilleure vie. Trouve une fille à Pondichéry et reviens avec elle, tout ira bien », lui disait souvent sa sœur.

Il retourna en Inde et épousa une fille dans une famille qui cherchait un garçon et qui s’était installée en France. Il revint et continua à vivre à Paris, mais, cette fois, avec sa femme, sous leur toit. En dépit de toutes les prophéties selon lesquelles sa jeune épouse apporterait le bonheur, les rentrées d’argent restaient ni plus ni moins importantes.    Avec les salaires gagnés par le travail occasionnel, et grâce à l’aide financière de l’État accordée aux personnes à revenus modestes, il pouvait payer son loyer, prendre un verre en regardant la télévision et manger à sa guise. Sachant que l’État pouvait aider davantage un ménage doté d’enfants, il entreprit les démarches nécessaires pour concrétiser son projet. 

 Sept ans ont passé, un jour, il a décidé d’aller en Inde l’été suivant et de voir leur famille en découvrant que l’argent économisé par sa femme suffisait largement à la réalisation de leur projet. C’est en Inde, deux semaines après leur arrivée, qu’à l’improviste, dans une brasserie de la ville, il eut l’occasion de rencontrer un camarade parisien. Tous deux ont longuement discuté de la « chaleur indienne », d’un « film qu’ils avaient vu récemment », du « biryani d’un restaurant » et d’autres choses encore. En se quittant, le camarade parisien évoqua la pendaison de crémaillère de sa maison nouvellement construite à Pondichéry. Comme prévu, cet ami vint le lendemain avec sa femme pour inviter les Condappa pour l’événement. Naturellement, les époux Condappa ont assisté à la cérémonie.

Le fait que son ami l’ait invité et que Condappa ait participé à cette cérémonie avec sa femme s’est fait en bien ou en mal, c’est ce que notre Condappa essaie de comprendre jusqu’à présent.

Effectivement, cet ami parisien menait lui aussi une vie plus ou moins similaire à celle de notre Condappa, à cette époque. Ils se croisaient régulièrement jusqu’à il y a quelques années au Pôle emploi, dans les bureaux de l’intérim et des services sociaux… etc.   Peu importe, ce jour-là, ce qui l’a fait s’interroger, c’est : comment, avec quel argent, a-t-il pu construire aussi grand ? Et, s’enquiert un autre Parisien qui s’est assis devant lui :

 – Comment il peut construire une maison pareille, je n’en crois pas mes yeux ! Pour autant que je sache, il n’a pas d’emploi fiable en France. Sa belle famille a-t-elle un moyen d’aider sa fille ? Ou bien notre ami a-t-il gagné à la loterie ?

– Vous avez raison monsieur, c’est ce qu’on peut dire. Il a gagné à la loterie, ce qui signifie qu’il reçoit une pension d’invalidité et ne devra plus faire le dur labeur.

– De quoi parlez-vous, monsieur ? À voir notre ami dans cette forme, personne ne croira qu’il soit handicapé. 

– Ne parlez pas fort ! Il n’y a pas de mal à cela. Pas seulement notre ami, mais de nombreux hommes et femmes de tous les horizons profitent de cette bénédiction de l’État. Moi aussi, je viens de faire une demande.

– Comment cela est-il possible ? Les médecins peuvent-ils soutenir une telle démarche ? En outre, cela exige des preuves telles que des examens médicaux, des radiographies, etc. non.

– Qu’est-ce qui vous inquiète ? Allez voir votre médecin, dites-lui que vous avez mal partout. Laissez-le faire autant d’examens qu’il veut, mais maintenez vos plaintes jusqu’à ce qu’il retire son avis et approuve votre invalidité.

                      *                            *                            *

La réflexion, entamée à Pondichéry, s’est concrétisée au sixième mois de leur retour en France. Cette nuit-là, Mme Condappa récita : « Ô Vierge Immaculée, mère de miséricorde, consolatrice des affligés. Vous connaissez mes besoins, mes souffrances, daignez jeter sur moi un regard de faveur pour mon soulagement et ma consolation ».

Condappa compte désormais partie des milliers de Français qui bénéficient de cette aide gouvernementale accordée aux personnes handicapées. Ainsi, il parvient désormais de manière simple à gagner sa vie, et tout comme son camarade parisien, il a pu acheter une maison dans sa ville natale. Quelques jours plus tôt, un voisin lui disait qu’il recevrait encore plus s’il pouvait être accepté comme un invalide de 2e catégorie. Hélas, son médecin, non seulement de ne pas entendre ses doléances, mais aussi de mettre en péril les aides dont il bénéficie actuellement.

Avant de voir leur médecin, Condappa avait expliqué son intention à sa femme. La femme attendait donc avec impatience de connaître la suite de sa visite chez le médecin. À peine est-il entré à la maison, en colère et déçu, que l’épouse lui demandât nerveusement ce qui se passait avec le médecin. Il explosa de colère et dit :

– Je pense qu’il n’y a aucune raison de faire confiance à notre médecin. Cependant, j’ai un plan, chérie, et si tu m’aides à le faire, on aura ce qu’on veut. Voilà mon idée. Demain, tu sortiras la voiture du garage. Et en faisant la marche arrière, tu me renverseras par accident. Est-ce que tu comprends ?

– Non, je ne peux pas, je crains que ce ne soit pas faisable, répondit immédiatement Mme Condappa.

Cette nuit-là, il dut rester debout toute la nuit, à convaincre sa femme et à accepter son plan.

                      *                            *                            *                           

Ainsi, le lendemain matin, Mme Condappa était assise à la place du conducteur, priant avec ferveur Notre-Dame de Lourdes. « N’aie pas peur, il ne se passera rien, prends la voiture avec audace ! » l’encourage le mari. Après une énième prière, Mme Condappa s’est mise au volant et a enfoncé l’accélérateur, et le véhicule a heurté le mari plus fort que prévu.

Lorsqu’il s’est réveillé, il était dans un lit d’hôpital, entouré de personnel soignant. Un peu plus loin, il pouvait voir sa famille. Les enfants étaient à côté de leur mère, avec des larmes dans les yeux. Sur son torse, il y avait les mains d’un médecin. Pour rassurer la victime et sa famille, ce dernier a déclaré : il ne faut pas s’inquiéter, sauf pour la colonne vertébrale et les jambes, qui ont besoin de soins pendant un certain temps. ». Notre homme pour comprendre si ce qu’il disait était vrai a essayé de secouer sa jambe en se redressant. Ce petit jeu lui a toutefois procuré une douleur insupportable et l’a fait hurler. « Que s’est-il passé ? » Différentes voix se sont fait entendre en même temps. « Soyez plus prudent, ne bougez pas beaucoup, en attendant les interventions chirurgicales ainsi que les thérapies nécessaires. ». Le médecin, qui parlait de manière consolante, se retira comme si son devoir était accompli. Les autres l’ont suivi. Seuls sa femme et ses enfants étaient là, près de son lit.

– Ne t’inquiète pas, chérie ! Le plan a bien fonctionné. Nous avons gagné le loto, oui, on pourrait dire ça. J’obtiendrai une invalidité de catégorie 2, le prochain versement de l’État sera doublé, j’en suis sûr. Bien qu’il ait mal au dos, Condappa se réjouissait de partager sa grande fierté avec sa femme.

– Si tu ne comprends pas ce qui t’est arrivé, quel idiot tu fais ? Le sort t’a confiné dans une galère. À partir de maintenant, tu ne pourras plus te déplacer autrement qu’en fauteuil roulant. C’est ça, j’en ai assez ! Tant mal que bien. Ce n’est pas moi qui vais pousser ton fauteuil roulant, tu comprends ?

– Écoute mon chéri, ce n’est pas le moment de parler de tout ça, où tu vas, attends ! on va trouver une solution.

    Alors que Mme Condappa est déjà partie avec les enfants sans vouloir ne rien entendre.

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Art Abstrait et M. Benît DEQUE

Par défaut

– Krishna NAGARATHINAM

         

En général, l’art est la volonté de l’artiste de transmettre au public la perception de ses sens et la compréhension de son esprit. En fait, il transforme ses perceptions, des expériences inhabituelles de son esprit en forme d’art dans son atelier d’intelligence divine et cultivée. C’est là que son grand esprit le conduit à pétrifier ses investigations, ses études, ses impressions en peignant, en dessinant, en écrivant, en sculptant tout en combinant la connaissance et l’esthétique avec finesse, afin de faire ressentir aux autres le maximum d’intuition et de compréhension de la sienne.

Comprenons une chose, fondamentalement, un artiste communique au monde extérieur à travers ses œuvres, un sentiment qui réchauffe son cœur et apaise l’effervescence de son corps dans un esprit de partage. Malheureusement, contrairement à la nature, en dehors de leurs actes physiologiques de fécondation, dans la forêt humaine, nous avons très peu d’esprits humains qui partagent le plaisir de fleurir et de donner des fruits. Ajoutons à cela que seuls quelques écureuils ou perroquets qui les croisent sur leur chemin peuvent profiter de ces dons, tandis que ceux qui dévient et choisissent d’autres chemins n’auront pas l’occasion de goûter. Qu’il s’agisse d’un fruit ou d’un art, il n’attend que son propre admirateur, une fois sorti.

L’écrivaine française Marguerite Yourcenar est l’auteur du célèbre roman « Mémoires d’Hadrien ». Dans une interview, elle dit que « Je ne m’attendais pas à ce que dix personnes lisent ce livre. Je ne m’attends jamais à ce qu’on lise mes livres, pour la simple raison que je n’ai pas l’impression de m’occuper de choses qui intéressent beaucoup la plupart des gens. (YO, p. 165). »

Je pense que, contrairement aux autres artistes, l’artiste abstrait est celui qui ne se contente pas de l’apparence, ou de l’aspect extérieur. Certes, il pétrifie, par son grand esprit, encouragé dans sa démarche par l’émotion et l’intuition, les formes plus ou moins justes ou en d’autres termes il expose au monde extérieur un être, avec toutes ses perfections et ses défauts, ce qui manque généralement aux autres arts. C’est pourquoi je pense que les artistes abstraits sont atypiques et différents et qu’ils sont pour moi les chasseurs ou les jurys de vérités. Benoît DECQUE est un tel artiste, je l’ai rencontré récemment. Voici une interview de lui.

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1 Bonjour, monsieur, je vous contacte au nom d’un blog intitulé Chassé-croisé France-Inde, créé il y a quelques années dans le but de partager nos deux cultures.   Veuillez vous présenter, nous donner une brève biographie, et expliquer pourquoi vous avez choisi d’être un artiste

• Originaire de Strasbourg, je suis né le 9 août 1951, je réside et travaille toujours dans cette ville. De formation scientifique, je me suis rapidement tourné vers l’architecture et j’ai obtenu mon diplôme en 1976. A partir de 1982, j’ai exercé une double activité d’artiste et d’enseignant à la Haute Ecole des Arts du Rhin à Strasbourg. En 2008, j’ai reçu le prix du Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines de Strasbourg. Aujourd’hui, je me concentre principalement sur la peinture.

2. Pour être honnête, ma connaissance de l’art contemporain est plutôt modeste, et pourtant c’est votre travail qui me conduit à l’art abstrait. Si j’ai raison, veuillez m’expliquer pourquoi vous avez choisi l’art abstrait et pas d’autres.

• Mon travail est multi facettes : Peintures, mais aussi dessins de grand format, installations murales, urbaines ou… paysagères, quelques performances et de multiples curiosités, telles sont les composantes d’une pratique croisée dans laquelle je m’exerce librement : autant de confrontations qui me permettent de construire un terrain aux enjeux pluriels où s’installent les fondements de ma démarche artistique.

3. Sur vos dessins, nous voyons également des collages avec des éléments tels que des formes, des supports et d’autres ressources regroupées. Comme les possibilités sont infinies avec ce type de conception, comment reconnaissez-vous exactement quand vous avez terminé ? Et que dites-vous à travers cela ?

Le travail que je fais en tant que peintre se situe délibérément entre l’abstraction et la figuration, une abstraction qui contient suffisamment d’indices pour permettre au « spectateur » de s’ouvrir à une multitude d’imaginations qui lui sont propres… un travail qui même une fois terminé donne envie d’aller plus loin et comme je le dis moi-même « Mon travail n’est jamais terminé, toujours une envie de le développer, de le reprendre, un travail toujours en cours… »

4. Et la plupart des dessins sont pleins de couleurs vives et de vie. Qu’est-ce qui vous inspire exactement pour créer des motifs aussi vivants ?

• Je travaille beaucoup les couleurs, elles s’affirment dans leurs harmonies autant que dans leurs oppositions… Elles s’entrechoquent, elles nient la règle et interviennent dans un désordre qui n’appartient qu’à elles… Le sujet ? Peu importe, il s’agit de peinture et tout le champ est encombré. Il s’agit d’une bataille !

5. Où trouvez-vous votre inspiration ?

• A travers mes pratiques croisées, mes préoccupations et recherches multiples et surtout grâce à ma curiosité tous azimuts, je construis jour après jour mon propre champ d’investigations que je qualifie de pluriel ; c’est dans cette pluralité que je trouve les bases de mon inspiration artistique.

6.  Quel message souhaitez-vous nous transmettre à travers vos œuvres ?

• Un message à transmettre à travers mers œuvres ? Ce n’est pas sûr qu’il y ait de message particulier dans mon travail… peut-être provoquer le plaisir de l’œil, simple plaisir rétinien… inviter à une certaine légèreté dans l’interprétation des choses – et peut-être du monde – mais toujours susciter une envie de liberté : peindre pour être libre !

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Grognements nocturnes de la porte (Nouvelle)

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                                                     K.J. Ashokkumar

(KJ Ashokkumar est un jeune écrivain tamoul originaire de l’État du Tamil Nadu. En 2016, son premier recueil de nouvelles a été publié et récompensé comme le meilleur recueil de l’année par deux organisations littéraires. Un roman est sur le point d’être publié)

Grognements nocturnes de la porte

Le rêve qu’il fit à l’aube, alors qu’il somnolait, était semblable à la phase intense d’une relation sexuelle, et l’on pourrait aussi dire qu’il s’agissait d’une rêverie permanente d’un souvenir. Souvent, il se réveille avec les répercussions de tels rêves. Parfois, après s’être réveillé, il lui faut quelques minutes pour se rendre compte que ce n’était qu’un rêve. Alors, pour se débarrasser du choc qu’il a subi, il est obligé de le faire comme s’il avait autre chose à penser. Malgré cela, il n’arrive pas à s’en débarrasser et il le ressent jusqu’à ce qu’il se couche la nuit suivante.

Au matin, lorsque Koothaiyan se réveille, le visage qui était apparu dans son rêve lui semble très familier. En même temps, il est un peu confus, car ce n’est pas le visage de feu Vasuki, sa première femme. De plus, de telles suppositions le font se sentir agacé et frustré. De plus, ce visage était allongé et avait un grain de beauté sur la lèvre inférieure. Néanmoins, le corps nu avec des seins tressaillant et un vagin proéminent correspondait à celui de Vasuki. En s’approchant de la fille, il s’est rendu compte que ce n’était qu’un rêve, mais il ne pouvait pas s’en sortir. À ce moment-là, alors qu’il l’embrassait et atteignait l’orgasme, poussé par le vent, la porte de la cuisine a provoqué un cri strident, exactement comme celui de Vasuki au moment de son plaisir sexuel. Lorsque Bavani était à la maison, elle prenait soin de fermer la porte. Depuis qu’elle l’avait quitté et était retournée chez ses parents, il avait oublié de fermer la porte correctement. Ne pouvant tolérer le grincement de la porte, il s’est soudainement levé et a agité ses jambes comme pour s’échapper de cette situation intolérable.

C’est avec les mêmes souvenirs, accompagnés de fortes palpitations et maux de tête, qu’il se brossa les dents en regardant le canal qui coulait devant sa maison. Pour lui, cette eau qui avait été si pure durant son enfance était devenue un égout. Il jeta un caillou dans l’eau, qui fit plusieurs anneaux pendant un instant avant de disparaître dans l’eau. Puis ses yeux se tournèrent vers l’intérieur du toit de sa maison. Il y vit des toiles d’araignée, comme si l’on venait de le remarquer pour la première fois. Il aurait pu prendre le temps de les nettoyer, mais il ne le fit pas. Avec sa réticence habituelle, il a continué à se brosser les dents. Après avoir pris une douche, derrière la maison, il rentra chez lui et prit son petit déjeuner : du riz cuit à la veille mélange de l’eau, accompagnée d’un cornichon, tout en se demandant pourquoi l’idée de fermer la porte avec le loquet ne lui venait que dans la journée. Si Vasuki était là, elle lui servait son petit déjeuner avec une certaine amertume, mais il entendait les bruits de ses bracelets de bras et de cheville, comme elle était présente et se déplaçait dans la maison.

La chemise et le dhoti accrochés à un anneau fixé au mur avaient l’air sales. Une fois habillé, il a remarqué que les poches de la chemise et le dhoti à la hauteur des cuisses étaient également plus sales. Il s’agissait de taches huileuses provenant du travail du magasin qu’il tenait. Alors, faisant fi de tout comme toujours, il descendit de sa maison avec son vélo.

Au moment où Koothaiyan traversait le petit canal avec son vélo en passant par un tronc de cocotier, son ami Sellaya, qui se rendait quelque part, a hoché la tête avec un grand sourire, mais notre homme n’a pas accordé beaucoup d’importance au sourire de son ami. Bien sûr, ce dernier s’était moqué de lui, il le comprit, mais son indifférence à l’égard de l’attitude de son ami le surprit. Vasuki lui avait également souri de façon moqueuse à plusieurs reprises, mais heureusement une douce odeur de terre, émanant de son corps, l’avait poussé à faire preuve d’une certaine gentillesse. En fait, comme une sorte de contrat non écrit entre eux, si le moindre mépris surgit dans la famille, il se termina rapidement en extase.

         Le vélo a un peu souffert quand il s’est assis sur le siège du vélo. Ce vélo a été acheté par son père, alors que le fils n’était encore qu’un enfant. Après sa mort, c’est son fils qui s’en est emparé. Se laissant flotter dans les souvenirs et les rêves, il pédale sur son vélo en admirant la rue qui court au même rythme que lui dans la direction opposée. Il a l’impression que les couleurs s’estompent et sont prêtes à donner leur vie à tout moment en se séparant. La roue avant, légèrement tordue, oscillait comme si elle ne voulait pas porter son maître. Son magasin est situé dans une rue principale de la ville. Depuis la mort de son père, la boutique est ouverte tous les jours et son seul ami actuel est Manikam, un veuf qui possède un magasin de vélos à louer.


       Il s’agit d’une petite épicerie avec peu de lumière pour identifier le gérant et ses marchandises. Il cherche occasionnellement les marchandises dans une commune voisine un peu plus grande que la sienne. Il n’est donc pas nécessaire de parler de la clientèle, elle aussi vient de temps en temps. Un jour, un client était venu, il était peut-être pressé, il a demandé du curcuma. Notre vendeur, au lieu de servir le client, s’était égaré dans ses souvenirs, alors le client, qui avait du mal à attendre, est parti immédiatement, et cela suffit pour comprendre comment il tient son magasin.

Son corps commencera à se contracter s’il pense à Vasuki. Il est obsédé par l’idée qu’il n’a pas réussi à contrôler la douceur de son corps. Souvent, assis dans le noir, il s’interroge sur l’effondrement volontaire d’elle pendant leur coït et sur la vérité qui se cache derrière. À l’apogée de leur relation corporelle, il craignait de regarder dans les yeux de Vasuki, car ils ressemblaient aux yeux du fauve. À ce moment-là, même les mouvements de son corps lui semblaient être ceux d’une bête arrogante, et pourtant elle se fondait dans leur acte.

Il l’a épousée un jour de pluie dont on se souvient encore. Pour cela, il dut faire face aux moqueries de ses proches qui lui reprochaient d’avoir mangé du riz trempé pendant son enfance, comme le dit la légende locale. L’enthousiasme de sa mère l’a déconcerté ce jour-là. Peu après la naissance de son fils, elle était devenue sourde et s’était retirée du monde de la gaieté, qu’elle couvrait d’un silence permanent. Il était amusant de la voir, rompant avec son univers habituel, s’enthousiasmer pour le mariage de son fils. Il remarquait aussi que le bel esprit qu’il avait trouvé chez sa mère pendant son mariage se perdait peu à peu et finissait par se transformer en mépris pour Vasuki. Il y avait d’autres raisons à cela. Elle comprit que le comportement agité de sa belle fille dans la maison était dû à sa relation sexuelle malheureuse avec son fils. Mais ce dernier faisait tous les coups contre Vasuki, pour l’humilier. Il n’était pas prêt à accepter son incapacité dans cette affaire, d’ailleurs, plus elle se l’éloignait, plus il allait vers elle, et son attitude la poussait à le détester encore plus.

Ce n’est qu’alors qu’il s’est rendu compte qu’un écolier se tenait devant lui. Le ton, qui soulignait « Frère, donne-moi de l’encre », a peut-être été entendu une deuxième ou troisième fois. Après le départ du garçon, ses pensées se sont remises à vagabonder. Il s’est assis sur son trépied préféré et a commencé à regarder le mur opposé.

Il est impossible de ne pas ricaner chaque fois qu’il pense à Sivaguru, qui vit tout près de chez lui. On a dit que le langage corporel excessif de ce dernier, son rire et son discours fort étaient des facteurs d’attraction des femmes, mais il ne l’a jamais cru, maintenant il y croit. Désormais, s’il lui arrive de croiser Sivaguru, ses yeux se baissent à nouveau et il fait inconsciemment semblant de se concentrer sur autre chose. Lorsque sa mère lui a étrangement raconté son choc en apprenant la vie extraconjugale de sa femme, il était plus inquiet de l’état d’esprit de sa mère que de lui-même.

Le jour où elle a été prise en flagrant délit, elle avait quitté leur maison. Pour la première fois, il vit des larmes dans les yeux de sa mère. Quand elle lui a dit : « Tu n’as pas besoin de cette fille », c’était dur à encaisser. Elle ne vivait, après avoir perdu son mari dans sa jeunesse, que pour son fils et ses héritiers, pour qu’il puisse la comprendre. 

Le lendemain, Vasuki avala du poison, se roula pendant quelques minutes dans le couloir, puis se donna la mort. Ni lui ni sa mère ne s’y attendaient. La mort sera-t-elle capable de nettoyer tous les dégâts ? Les ruses de Vasuki pour cacher la vérité ou les mensonges n’ont donné que des calomnies à la famille. Comme des fourmis s’approchant de bonbons, la maison entière était remplie de gens et l’on voyait des têtes humaines partout. La mère et le fils étaient incapables de répondre aux questions des proches. Vasuki semblait dormir avec les yeux mi-clos alors qu’elle était morte. Il la fixait, s’attendant à ce qu’elle se réveille à tout moment, alors que le corps gisait dans le couloir. Le poids de la perte de Vasuki a pesé sur son esprit pendant un long moment. Au-delà de ce qu’elle était vraiment, il se sentait en quelque sorte coupable de sa mort. Tout comme sa mère, il avait l’impression que la série de ses silences avait commencé à partir de là.

Comme d’habitude, il a allumé son magasin tard après s’être rendu compte que la nuit est tombée et que les lumières des autres magasins sont allumées. Il a repensé à sa maison. Sa présence solitaire lui rappela sa maison, en particulier le fait que la porte de la cuisine réclama son attention. Il essaie de comprendre pourquoi elle lui semble si proche de son cœur et pourtant si méprisable. À plusieurs reprises, la porte lui a parlé intimement et parfois elle l’a regardé sans le moindre signe. Chaque jour, il envisage de fermer la porte pour ne pas l’entendre rouspéter, mais il ne comprend pas pourquoi il oublie toujours.

Deux ans plus tard, il s’est remarié sur l’insistance de sa mère. Elle ressemblait à un poussin quand elle est venue chez eux. La pauvreté de sa famille l’a poussée à accepter un veuf comme mari.   Lorsqu’il l’a touchée pour la première fois, ses jambes, ses mains et sa poitrine ressemblaient plus à un corps d’enfant qu’à celui d’une femme, et il avait souvent l’impression d’approcher une fille malade.

La mère lui a demandé de sortir avec sa nouvelle femme. Selon elle, ce genre de pratique permettrait de rapprocher le couple et d’apaiser les ragots. Mais malheureusement, la mère, qui était sa sage conseillère pour une vie de couple harmonieuse, est décédée avec diverses douleurs physiques et mentales avant que toute réciprocité ou attente ne puisse être satisfaite.

         Cette nouvelle femme, en peu de temps, commença à se quereller avec sa belle-mère et prit l’habitude de se rendre chez ses parents après chaque incident. Lui-même, pendant sa pause déjeuner, se rendait à vélo chez ses beaux-parents pour la chercher après avoir réussi à la ramener au calme. Mais elle ne s’est jamais disputée avec son mari du vivant de sa belle-mère. Mais hélas, il arriva un jour, quelques jours après la mort de sa mère, par suite d’une dispute avec lui, qu’elle se rendit chez ses parents.

Le soir, dès qu’il entre dans sa maison, il doit préparer son dîner : du riz avec de la sauce, presque de la même manière que sa nouvelle femme, cependant, en cuisinant, elle a pu lui épargner un surcroît de fatigue. Le vent froid et la pluie rendaient les choses encore plus difficiles. Il prit la lampe et l’alluma dans l’obscurité familière. La lampe à huile l’aida à voir le canal vacillant et s’écoulant lentement. Il est presque dix heures du soir et il n’y a personne dans la rue.

Ce qu’il ne comprend pas, c’est la peur qui le recouvre depuis quelque temps, comme une grande vague, à tel point que même le gommier rouge qui est en face de sa maison lui apparaît avec la langue sortie, les bras tendus, une jambe levée et les cheveux lâchés comme un esprit maléfique et lui fait avoir la phobie de sa vie.

Parfois, dans ses rêves, il marche longuement en suivant un chemin bordé de buissons, imaginant des incidents plus graves, comme qu’un chat brun se jette sur lui à un endroit inattendu. Il se réveille alors en sueur, tourmenté par des cauchemars. Depuis son second mariage, il fait ce genre de cauchemars, mais le miaulement qu’il entend à la fin ressemble plutôt au grognement de sa première femme, Vasuki. Ce qui est encore plus étonnant, tout en étant libéré de la peur, il est surpris de voir un chat près de la porte.

Le vent léger et froid secoue les feuilles et lui montre la présence de ce grand arbre. Les stries lumineuses de ses bords lui rappellent de la cornée de l’œil de sa seconde femme. Le fait de penser à elle entraîne le jeune homme dans l’obscurité comme un poisson s’immerge dans l’eau sombre du fond. Au bout d’un moment, il se rend compte que ses jambes tremblent. Il ressent également une forte pression sur sa poitrine et craint qu’elle ne se brise à tout moment. « Ce sont des épreuves que je n’ai jamais eues auparavant, assez pour faire rire Sivaguru », pensa-t-il.

Contrairement à sa première femme, c’est lui qui détestait la seconde. Il se souvient du visage de cette dernière le jour où elle a appris son mécontentement à son égard, et alors toutes ses craintes ont commencé à proliférer. Cependant, la nouvelle ne lui a jamais fait des reproches, mais elle obéissait à ce qu’il disait.

Le soir, après le dîner, il voulait dégager la porte qui faisait un bruit rappelant les grognements de Vasuki. Quand la seconde était avec lui, elle a pu empêcher ce désagrément, et c’est un mystère incompréhensible pour lui.   Les mots de sa mère qui l’a souvent servi jusqu’à sa mort « Susamama Iruntukkoda » (ne sois pas naïf !) qui lui vient à l’esprit lui donnent la nausée.

         Avec un peu de tristesse, la porte se détacha avec son habituel grognement haineux. Il eut l’étrange sensation d’être allégé après la décharge d’un important volume de son corps. Cette nuit-là, après plusieurs mois, il a pu trouver un sommeil profond. Le lendemain matin, devant le miroir, un sourire apparut sur son visage et il déambula un moment en se regardant dans le miroir. Il quitta la maison et prit un bain dans le réservoir où il s’était baigné lorsqu’il était enfant. Se réjouissant de ce moment, il y nagea pendant quelques minutes. À son retour, après avoir remis la porte à sa place, vêtu comme un marié, il se rendit à sa boutique avec une joie sans précédent.

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                              – Traduis du tamoul par Krishna NAGARATHINAM

Quelle est ta première impression sur notre ville ?

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Extrait du roman « Je vis dans le passé » de Krishna NAGARATHINAM

— Quelle est ta première impression sur notre ville ? m’interrogea Madhavan. 

Nous étions assis côte à côte sur un banc devant la mer bleue, sous le soleil doux et à l’abri de nos regards allant de l’un à l’autre. Les vagues battaient en cadence les rochers noirs posés contre l’érosion de l’eau, en contrebas ; chaque fois que les embruns fouettaient nos visages, nous tentions de saisir la main de l’autre comme si nous cherchions du réconfort, sans le vouloir. Un peu plus loin de nous, quelques personnes jouaient avec les vagues comme des enfants, en trempant leurs pieds. La mer représentait une aubaine pour les citadins, mais ce n’était pas le cas à Pondichéry. En effet, je ne cessais d’être étonnée depuis que j’avais appris que les Pondichériens se dispensaient de baignade sur la plage sauf pour une raison religieuse ou professionnelle.

— Quelle est ta première impression sur notre ville ?

Après quelques secondes de réflexion, j’ouvris de grands yeux et commençai à parler sur un ton différent :

— Écoute ! D’après moi, il y a deux Pondichéry. Celui de l’est et celui de l’ouest. Tout ce que j’ai visité avec toi, l’ashram, les anciens édifices peints en gris et blanc, les monuments, les rues calmes, les maisons coloniales, sauf le temple… En bref, cette partie est de la ville pour moi n’est rien d’autre que l’héritage de la colonisation, que des corps sans âme. En revanche la partie ouest, avec sa gare routière, ses quartiers populaires, ses rues bruyantes, ses marchands, ses crieurs de légumes et de fruits que j’ai eu l’occasion de voir ce matin avant d’arriver chez toi, m’ont plu davantage ; ils étaient aussi beaux que votre famille. Donc je n’ai aucune raison de ne pas préférer la partie ouest de Pondichéry à celle de l’est. Tu dois comprendre que les personnes que l’on aime et les objets que l’on préfère sont toujours les meilleurs. Tu peux aimer Pondichéry, comme j’aime Paris ou Jessica, Pasadena. Tu peux alors me demander pourquoi voyage-t-on ? On voyage parce que nous n’arrivons pas à trouver tout ce qu’il nous faut chez nous ; il faut sortir, on doit chercher ailleurs ou bien, quand l’on en a marre de notre vie monotone, un ailleurs cligne des yeux et nous invite à venir le découvrir chez lui. Mira Alfassa est venue à la recherche d’Aurobindo car sa présence physique était introuvable à Paris. Pour elle, si Pondichéry était beau, c’est parce que c’était là que son futur ami spirituel se trouvait. C’est pareil pour moi, l’endroit où je retrouve les choses que je cherche est toujours magnifique.

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Au jardin de Pascal Krapp

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                                                                     Krishna Nagarathinam

          Les poésies sont des bourgeons qui s’épanouissent devant ceux qui s’approchent pour en recueillir le parfum. Elles ne sont rien pour les êtres qui ignorent la présence des autres : les vivants encadrés par la terre et le ciel dans le décor de la nature. En transformant le passé en présent, ils tentent de rendre la vie éternelle pour nourrir le monde qui souffre d’incompréhension. En fait, elles constituent le souffle d’un moment précis, transmis à ceux qui cherchent à comprendre non seulement la perspective, mais aussi la rétrospective de la vie et de ses visages drôles, multiples, complexes, inouïs et incompréhensibles.

          Le monde, la nature, les humains, en général toutes les créatures ont beaucoup de choses à dire aux autres. Dans un univers animé, chaque voix est importante. Et personne n’est censé ignorer en particulier les voix qui se font entendre à l’appui de la vie humaine. Les récits, quelle que soit leur forme, nous prennent en main et nous montrent une image de la vie que nous avons ignorée en passant.

          Le poète Pascal, que je viens de connaître à travers ses sublimes vers grâce à mon ami Xavier, nous fascine beaucoup. Des moments de sa vie avec des paroles justes et belles nous emmènent dans un monde fait d’amour et de douleur. Et j’ai l’impression de me promener dans un conte de fées, chaque fois que je lis ses jolis vers.

          Dans le présent article, j’ai choisi quelques poèmes de Pascal, résultats obtenus à la suite de mes coups à la porte de son recueil « L’Adopté du père » pour qu’il vous soit ouvert, poète, pour vous le faire découvrir.

                               Ma destinée

                    À l’aube se lève une question

                    Au crépuscule se couche une réponse

                    De ta première seconde dans la lumière

                    Laisse — toi aller sur les chemins

                    Là où tu trouveras ton destin

                    Et tu y estomperas tous tes souvenirs d’hier.

          Le destin « est le premier poème de ce recueil qui m’a accueilli de manière à faire comprendre ce que nous pourrions éventuellement découvrir un peu plus loin chez le poète. Le mot “Destinée” signifie à la fois le destin et l’avenir que nous connaissons. Notre poète évoque la naissance et la mort de la vie humaine en citant l’aube et le crépuscule d’un jour. Il est vrai que le jour — par sa nature est comparable d’ailleurs à celui de notre vie : le début, le déroulement, la fin… s’élève sans doute avec une question, à laquelle on est libre de répondre, cependant la justesse et la faculté de raisonnement qu’on lui accorde écrivent le destin de chacun.   

          Le poème “Rose” illustre la beauté de l’amour et laisse parler un cœur émouvant et palpitant.   À l’aide d’un pinceau trempé dans une langue élégante, le poète applique méticuleusement du fard sur les joues de son poème.

“……

Lorsque tu es bleu,

Je me souviens de la vie à deux

J’avais voulu te peindre

Pour ne pas me plaindre,

De ce monde qui se fane

Et voulant taire à jamais mon âme.

                                       (La Rose) 

          Et voici le troisième qui a retenu mon attention dans ce recueil. En fait, je ne vois pas le titre attribué par l’auteur à ce poème qui partage l’amour profond d’un enfant envers son père qui a été dissipé dans le passé.

          ‘Papa, je ne t’ai jamais vu, et cela dès le commencement,

          mis à part quand je me regarde dans un miroir

          À cet instant, je veux être pour toi rempli d’espoir

          Papa je ne sais si tu es encore vivant,

          Si n’est dans les souvenirs de maman.

Les larmes sont nécessaires pour comprendre la douleur qui nous saisit.

          Le plus souvent, nous sommes pris dans le piège habilement tendu par le poète pour que nous puissions ressentir la douleur d’un vide survenu dans notre vie. À la tombée de la nuit, après un long voyage, rude, mystérieux, fleuri, épineux, nous essayons de nous reposer. Nul ne sait ce qui nous attend à l’aube du jour suivant. C’est Dieu seul qui le sait, pense l’auteur. Il s’agit de son choix, de sa liberté, c’est le secret de la vie humaine, nous devons le comprendre.

          ‘C’est Ta Main qui sur moi se pose

          Avant même que mon corps n’éclose

          Ce sont tes yeux qui sur mon visage se posent

          Avant même qu’un premier mot je n’ose.

                                       (Ta main, tes yeux…)

          Au jardin de Pascal Krapp, on trouvera tout ce qu’il nous faut pour alimenter notre réflexion. Rien n’échappe à ses grands yeux attentifs, à son cœur trop sensible, à ses empreintes sur la vie.

          Les poèmes que j’ai cités ne sont que quelques exemples pour apprécier sa qualité créative. Dans ce recueil, Rouge Colère, Maman, Vie, etc. tous aussi belles les unes que les autres. Comme chacun de nous, ce poète peut aussi avoir des défauts, mais dans le monde où nous vivons, ce ne sont pas des tigres, mais des cerfs qui flanchent. Le poète dit que ses poèmes sont un mélange d’anecdotes de sa vie. Certes, il nous y présente son père, sa mère, son frère, l’amour, la douleur, la blessure, la miséricorde, enfin son Dieu bien aimé.

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Corona Chat (Nouvelles )

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Corona chat est un recueil de nouvelles en français de Krishna Nagarathinam, récemment paru.
Originaire d’Inde et vivant en France, l’auteur nous fait partager des sentiments étranges et mystérieux nourris par ses errances quotidiennes dans notre monde actuel. Tout comme vous et beaucoup d’autres, lui aussi est possédé par un regard ou un dispositif bien à lui permettant de comprendre l’autre. Si même ces nouvelles nous amènent à faire des efforts pour comprendre l’auteur et par lui nous tous.

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