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CE N’EST PAS UN CANARD- Jeyaraj Daniel

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Jeyaraj DDanielaniel : Professeur de Français depuis 1979, Jeyaraj Daniel (1957) est actuellement Chef du Département de Français au Centre Kanchi Mamunivar d’Etudes Supérieures. Titulaire d’un Doctorat et d’un D.E.A. (Sorbonne, Paris III), il avait reçu ‘le Post Doctoral Research Award’ de la University Grants Commission (2000).

Il a publié les ouvrages suivants :-

  1. La traduction en tamoul de Topaze de Marcel Pagnol ;
  2. Expressions Françaises et Tamoules (Un petit dictionnaire des expressions équivalentes) ;
  3. Nombreuses nouvelles du tamoul en français et du français en tamoul ;
  4. Des nouvelles du tamoul en anglais et de l’anglais en tamoul ;
  5. Des poèmes et des haïkus en tamoul et en français ;
  6. Collaboré des articles de recherche en français, en anglais et en tamoul aux plusieurs revues françaises et indiennes.

 

CE N’EST PAS UN CANARD

 – Jeyaraj Daniel

Chaque fois que ma mère préparait des adhirasams, c’est un signe qui prédit son voyage.  Où est-ce qu’elle pourrait partir? Rien que chez sa fille qui habitait un village à une centaine de kilomètres de notre ville natale. Ses adhirasams sont bien connus pour le goût extraordinaire. Lors des fêtes, nous, les enfants, en faisions ripaille. Ceux qui n’ont aucun goût pour les sucreries en voudront plus après avoir dégusté les adhirasams de ma mère.

Le jour de visite, elle fit un gros paquet d’adhirasams et partit. Arrivée à la gare, elle attendait une correspondance qui devait la mener au village de sa fille. Elle avait un peu plus d’une heure à perdre et ne savait comment tuer le temps. Autour de la gare, rien qu’un grand espace d’arbustes sous laquelle s’abritait un groupe de chèvres. Un soleil de feu avait calciné les mousses sur les rochers nus qui se dressaient à 200 mètres. Au pied de ces rochers poussaient des buissons d’épine noire. Le chef de gare était rentré dans son bureau faire sa sieste, les porteurs fumaient et jouaient aux cartes dans un coin reculé. La seule autre personne sur le quai était un individu accroupi, emmitouflé d’un vieux manteau rapiécé avec un baluchon à ses côtés.

Quand ma mère passa devant lui, il dit ‘bonjour’. Puis il demanda, “M’dame veut voir un de mes tours. Très magicien moi.” Ma mère répondit : “Non, merci. Je n’en ai pas envie à moins que tu ne me fasses quelque chose de vraiment extraordinaire.”

–         Combien me donne m’dame pour ça tout nouveau?

Ma mère rit.

–         Si tu peux me montrer quelque chose que je n’ai jamais vu, je te donnerai deux roupies.

Un large sourire éclaira le visage du prestidigitateur qui la salua de nouveau.

–         D’accord. Sortons d’ici.

Ma mère le suivit et ils gagnèrent tous deux le terrain poussiéreux derrière la gare.

–         M’dame, on ne voit pas canard ici? dit le magicien.

–         Pourquoi? Les canards n’ont rien à voir avec le tour de main, n’est-ce pas ?

–         Va regarde un peu loin. Y a des canards par ici?

Ma mère vérifia le voisinage. Pas de mare. Pas de canards.

–         Moi fais venir les canards si m’dame veut bien. Regarde.

Le sorcier enleva son manteau noir rapiécé et en fit une pyramide sur le sol. Puis, il s’accroupit devant et marmonna une formule abracadabrante. Il commença à siffler dedans. Le son strident ressemblant un peu au son qu’un gamin tirerait d’un morceau de feuille verte roulé en forme de pipe se diffusait très loin.

–         M’dame, attention. Ils arrivent, dit-il.

Ma mère regarda alentour. Pas un seul canard. L’appel aigu se prolongeait. L’air chaud vibrait, la poussière pirouettait comme une âme des morts sur le terrain brûlant. Pourtant, on éprouvait une sensation de fraicheur. Tout à coup, là-bas, quelque chose bougeait, derrière les arbustes, et se rapprochait de plus en plus. Le sorcier ne tint plus ma mère le bec dans l’eau. Elle apercevait alors un canard guilleret, inclinant sa tête de côté, se dandiner vers la tente, examinant d’un coup d’œil l’intérieur. Ma mère regardait, les yeux écarquillés, bouche bée: arrivaient un, puis deux autres canards. En un rien de temps, un troupeau de canards arrivaient de tous les côtés, du nord, du sud, de l’est, de l’ouest; les canards défilaient, une douzaine à la fois. Chacun gagnait la tente du manteau rapiécé qu’il regardait et s’éloignait d’un air satisfait.

Ma mère était ahurie. L’extase y régnait. On entendait au loin la cloche d’un temple perturber le profond silence ainsi que la voix du muezzin.

Le magicien était assis tranquillement au milieu de ses canards. Il se leva et dit modestement: “Moi pense ça bon tour, M’dame.”

Les canards le regardaient. Alors, les doigts dans la bouche, il siffla. Il y eut un grand bruissement d’ailes puis d’innombrables points noirs et blancs s’enfuyèrent rapidement. Ma mère n’en crut pas ses yeux. Elle alla de nouveau vérifier s’il y avait une mare ou un fermier qui gardait les canards dans le voisinage. Rien du tout. Cela valait certainement deux roupies que ma mère hébetée porta à trois. Le sorcier lui fit un grand salut.

Encore une dizaine de minutes à passer. En attendant, ma mère me raconta l’histoire d’autres prestidigitateurs qui avaient le pouvoir de faire venir les pigeons, les corbeaux et même les serpents par un simple tour de passe-passe.

Soudain, un coup de sifflet annonça le train. Le convoi s’éloignait. Drapé de son manteau d’étoiles, le magicien s’était accroupi de nouveau sur le quai, baluchon à ses côtés. Tout ému, me raccrochant au sari de ma mère, je lui fis mes adieux.

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