Archives de Tag: Jeyaraj Daniel

UN VOYAGE D’AMOUR – (Nouvelle) – Jeyaraj Daniel

Par défaut

DanielIl n’était que trois heures de l’après midi. La gare routière était bondée. Quelle pagaille ! Le soleil brillait, pas un seul nuage ne se montrait au ciel. Une chaleur accablante vous donnait l’envie de prendre une boisson fraîche. De petits garçons importunaient les voyageurs, utilisant tout leur astuce pour vendre leurs marchandises minables. Cahoté par les remous de la foule, je parvins à trouver le bon numéro, l’autobus était là, attendant sagement son chargement de passagers. Quelle idée de partir la veille de Diwali ! J’achetais le ticket sur place et cherchais la bonne place, celle que je préfère comme d’habitude près de la fenêtre ; mais ma chance se trouve toujours tout au bout à la dernière rangée. Tout d’un coup, le ciel se chargea : la pluie s’annonçait.

C’est avec dix minutes de retard, en raison des pluies incessantes dans les banlieues, que l’autobus s’ébranla. « Si vous n’aimez pas le temps, attendez dix minutes » dit-on en Nouvelle-Angleterre. Et les Indiens considèrent la tolérance comme une vertu suprême.

Les arbres ainsi que les petits pavillons de banlieue, défilaient à la fenêtre; une bruine couvrait la route et le vent propageait le parfum de la route mouillée. Petit à petit, la pluie commençait à tomber drue et continuait à abattre le vent. Les voyageurs sont heureux de sortir de la chaleur. Ils poussent un soupir de soulagement.

En les voyant déboutonner leurs chemises, à cet instant, me vint à l’esprit un conte tamoul  où le Vent reprocha au Soleil d’être faible et d’avoir une vie éphémère et le défiait dans une épreuve de force  –  celui qui fera enlever à un jeune, tiré à quatre épingles, au moins son veston sera le vainqueur. Hélas, c’est le Soleil qui sortit victorieux en obligeant le jeune homme à ôter sa chemise. Le Vent y échoua. Quel paradoxe !

Bercé par la brise, je pris mon livre et m’abîmais dans la lecture, indifférent au bruit monotone du roulement. Petit à petit, la nuit enveloppait la campagne. La pluie incessante inondait les rizières.

La montée et la descente de quelques passagers, au premier arrêt, causèrent quelques courants d’air. Le voyage reprit ses droits, au milieu des routes uniformément couvertes de flaques d’eau.

Il était huit heures moins le quart lorsque la lumière s’éteignit. Très progressivement, l’autobus ralentit. Le silence s’était établi, les passagers retenaient leur souffle, tous les regards étaient dirigés sur la route où s’alignaient tous les moyens de transport. Les voyageurs s’impatientaient de rentrer chez eux pour fêter le Diwali. La machine s’immobilisa. Un silence imposant que nul n’osait briser, régnait dans le bus noyé dans le noir. D’une voix rauque, le conducteur annonça :

« Mesdames, Messieurs, le service est arrêté pour une durée indéterminée, à la suite d’un accident sur la route principale. La SETC (State Express Transport Company) vous prie d’excuser cet incident indépendant de sa volonté. »

Il ne pleuvait plus, une très pâle lueur de lune tentait en vain de transpercer les  nuages. Dans une ambiance ouatée, nous étions bloqués au milieu de nulle part.

Rapidement la température monta et par voie de conséquence, la mauvaise humeur grandit. Certains râlaient, d’autres debout, récriminaient contre tous les partis politiques.

Après une heure d’immobilisation, des voyageurs, de plus en plus agressifs, fustigeaient la SETC, les pouvoirs publics, le ministre des transports, tout le gouvernement.  Ah, ça ira, ça ira, ça ira… Ces types qui enflamment le cœur des autres passagers sont comme des chiens qui ne mordent pas.

Nous fûmes quelques-uns à descendre de l’autobus, à longer le sentier étroit à travers les champs. Nous marchâmes à la file indienne, le conducteur à la tête, dans l’espoir d’un abri salutaire. Au loin une faible luminosité semblait indiquer un village, l’espoir nous éperonna. Dans le village un bistrot était ouvert. Nous nous ruâmes sur ce havre inespéré.

La stupéfaction figea les occupants du bistrot, lorsque nous fîmes irruption. Pétrifiés, ils nous regardaient comme des extra-terrestres. Des vieillards fumant des bidis faisaient un rami en s’engueulant, tandis qu’une vieille, derrière le bistrot, faisait la vaisselle.

– Vous voulez du thé, clama le patron.

Tandis qu’une douce odeur de parottas aux œufs emplissait l’air ; quelques villageois alertés par une mystérieuse rumeur, vinrent nous visiter, comme l’on visite les animaux d’un zoo.

Aussitôt réchauffés, aussitôt affamés. La femme du patron poussa la porte du bistrot avec son cabas chargé de crevettes et de maquereaux.

– Comme la vie devient chère chaque jour ! dit-elle presque gémissante.

Deux domestiques maussades se chargèrent de la cuisine; tandis qu’une jolie brunette svelte baissant les yeux sur ses menus appas, prenait en charge le bistrot.

Les plats forts appétissants furent vite étalés. Les tables furent rangées en une seule, chacun s’installa. Toutes sortes d’histoires fusèrent : à la pluie, au mauvais temps, à la SETC et même au Ministre des Transports dont on ternit la renommée  à chaque bouchée de biriyani. Lunettes sur le bout du nez, le patron surveillait la fibre commerciale qui se fit vibrer.

Le chef du village, un type qui a vendu sa conscience pour remplir son ventre, vêtu en blanc de haut en bas, vint s’enquérir de notre sort avec son équipe de partisans. Ils avalèrent des parottas et des omelettes au compte du patron et partirent, comme d’habitude, sans payer l’addition.

Le premier pétard éclata, et puis un autre, et encore un. Rappel de la fête. C’est déjà la fête de Diwali ! Chacun se rua sur son voisin lui souhaitant ‘bonne fête’. Je goûtais, à la dérobée, avec délices les douces lèvres de la jolie brunette. Le sourire que ces deux mots ‘bonne fête’ ont pu faire éclore sur ses lèvres était la plus grande récompense de mes efforts pour lui plaire. J’étais ensorcelé par la beauté odorante qui s’épanouit comme les pétales de la fleur qui s’ouvre aux ardeurs du  soleil.

Vers deux heures du matin, alors que la fête se poursuivait, le conducteur annonça le départ. Il était temps de se quitter : Bonne fête, heureuse fête, on se reverra, au revoir, à bientôt…

L’année suivante, on est revenu, moi et cette brunette – mon épouse, pour célébrer ensemble, selon la coutume tamoule, la fête de Diwali, chez mes beaux-parents, les patrons du bistrot.

*****

Publicités

CE N’EST PAS UN CANARD- Jeyaraj Daniel

Par défaut

Jeyaraj DDanielaniel : Professeur de Français depuis 1979, Jeyaraj Daniel (1957) est actuellement Chef du Département de Français au Centre Kanchi Mamunivar d’Etudes Supérieures. Titulaire d’un Doctorat et d’un D.E.A. (Sorbonne, Paris III), il avait reçu ‘le Post Doctoral Research Award’ de la University Grants Commission (2000).

Il a publié les ouvrages suivants :-

  1. La traduction en tamoul de Topaze de Marcel Pagnol ;
  2. Expressions Françaises et Tamoules (Un petit dictionnaire des expressions équivalentes) ;
  3. Nombreuses nouvelles du tamoul en français et du français en tamoul ;
  4. Des nouvelles du tamoul en anglais et de l’anglais en tamoul ;
  5. Des poèmes et des haïkus en tamoul et en français ;
  6. Collaboré des articles de recherche en français, en anglais et en tamoul aux plusieurs revues françaises et indiennes.

 

CE N’EST PAS UN CANARD

 – Jeyaraj Daniel

Chaque fois que ma mère préparait des adhirasams, c’est un signe qui prédit son voyage.  Où est-ce qu’elle pourrait partir? Rien que chez sa fille qui habitait un village à une centaine de kilomètres de notre ville natale. Ses adhirasams sont bien connus pour le goût extraordinaire. Lors des fêtes, nous, les enfants, en faisions ripaille. Ceux qui n’ont aucun goût pour les sucreries en voudront plus après avoir dégusté les adhirasams de ma mère.

Le jour de visite, elle fit un gros paquet d’adhirasams et partit. Arrivée à la gare, elle attendait une correspondance qui devait la mener au village de sa fille. Elle avait un peu plus d’une heure à perdre et ne savait comment tuer le temps. Autour de la gare, rien qu’un grand espace d’arbustes sous laquelle s’abritait un groupe de chèvres. Un soleil de feu avait calciné les mousses sur les rochers nus qui se dressaient à 200 mètres. Au pied de ces rochers poussaient des buissons d’épine noire. Le chef de gare était rentré dans son bureau faire sa sieste, les porteurs fumaient et jouaient aux cartes dans un coin reculé. La seule autre personne sur le quai était un individu accroupi, emmitouflé d’un vieux manteau rapiécé avec un baluchon à ses côtés.

Quand ma mère passa devant lui, il dit ‘bonjour’. Puis il demanda, “M’dame veut voir un de mes tours. Très magicien moi.” Ma mère répondit : “Non, merci. Je n’en ai pas envie à moins que tu ne me fasses quelque chose de vraiment extraordinaire.”

–         Combien me donne m’dame pour ça tout nouveau?

Ma mère rit.

–         Si tu peux me montrer quelque chose que je n’ai jamais vu, je te donnerai deux roupies.

Un large sourire éclaira le visage du prestidigitateur qui la salua de nouveau.

–         D’accord. Sortons d’ici.

Ma mère le suivit et ils gagnèrent tous deux le terrain poussiéreux derrière la gare.

–         M’dame, on ne voit pas canard ici? dit le magicien.

–         Pourquoi? Les canards n’ont rien à voir avec le tour de main, n’est-ce pas ?

–         Va regarde un peu loin. Y a des canards par ici?

Ma mère vérifia le voisinage. Pas de mare. Pas de canards.

–         Moi fais venir les canards si m’dame veut bien. Regarde.

Le sorcier enleva son manteau noir rapiécé et en fit une pyramide sur le sol. Puis, il s’accroupit devant et marmonna une formule abracadabrante. Il commença à siffler dedans. Le son strident ressemblant un peu au son qu’un gamin tirerait d’un morceau de feuille verte roulé en forme de pipe se diffusait très loin.

–         M’dame, attention. Ils arrivent, dit-il.

Ma mère regarda alentour. Pas un seul canard. L’appel aigu se prolongeait. L’air chaud vibrait, la poussière pirouettait comme une âme des morts sur le terrain brûlant. Pourtant, on éprouvait une sensation de fraicheur. Tout à coup, là-bas, quelque chose bougeait, derrière les arbustes, et se rapprochait de plus en plus. Le sorcier ne tint plus ma mère le bec dans l’eau. Elle apercevait alors un canard guilleret, inclinant sa tête de côté, se dandiner vers la tente, examinant d’un coup d’œil l’intérieur. Ma mère regardait, les yeux écarquillés, bouche bée: arrivaient un, puis deux autres canards. En un rien de temps, un troupeau de canards arrivaient de tous les côtés, du nord, du sud, de l’est, de l’ouest; les canards défilaient, une douzaine à la fois. Chacun gagnait la tente du manteau rapiécé qu’il regardait et s’éloignait d’un air satisfait.

Ma mère était ahurie. L’extase y régnait. On entendait au loin la cloche d’un temple perturber le profond silence ainsi que la voix du muezzin.

Le magicien était assis tranquillement au milieu de ses canards. Il se leva et dit modestement: “Moi pense ça bon tour, M’dame.”

Les canards le regardaient. Alors, les doigts dans la bouche, il siffla. Il y eut un grand bruissement d’ailes puis d’innombrables points noirs et blancs s’enfuyèrent rapidement. Ma mère n’en crut pas ses yeux. Elle alla de nouveau vérifier s’il y avait une mare ou un fermier qui gardait les canards dans le voisinage. Rien du tout. Cela valait certainement deux roupies que ma mère hébetée porta à trois. Le sorcier lui fit un grand salut.

Encore une dizaine de minutes à passer. En attendant, ma mère me raconta l’histoire d’autres prestidigitateurs qui avaient le pouvoir de faire venir les pigeons, les corbeaux et même les serpents par un simple tour de passe-passe.

Soudain, un coup de sifflet annonça le train. Le convoi s’éloignait. Drapé de son manteau d’étoiles, le magicien s’était accroupi de nouveau sur le quai, baluchon à ses côtés. Tout ému, me raccrochant au sari de ma mère, je lui fis mes adieux.

*****