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La demoiselle du Foyer-Éléphant – S. Senthil Kumar

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                                        – traduit du tamoul en français, – Krishna Nagarathinam

(S.Senthil Kumar, une nouvelle génération d’écrivains du Tamil Nadu, écrit des poèmes, des nouvelles et des romans depuis vingt ans et a publié plus de vingt livres.  Il a remporté plusieurs prix littéraires dans l’État de Tamil-Nadu, le plus récent étant le prix Sparrow. Il vit avec sa femme et sa fille à Bodinayakkanur, dans le district de Theni (Tamil Nadu). Il est aussi l’éditeur de deux magazines littéraires tamouls, pour adultes et pour enfants. )

La demoiselle du Foyer-Eléphant

Il faisait déjà nuit lorsque Savitri a quitté le bureau et atteint la route principale. Depuis le bureau, elle devra marcher au moins une demi-heure pour se rendre à l’arrêt de bus. Pour ce faire, elle est obligée de traverser les deux grandes allées pour atteindre la rue commerçante. De là, tout en prenant plaisir à regarder les légumes et les vêtements qui y sont vendus, elle se mêle à la foule des personnes qui rentrent du travail et descend la rue du Temple. Cette dernière est toujours bondée de monde, surtout la nuit. Il devient difficile de se rendre chez elle après 19 heures en raison de l’absence de transports publics adéquats. Ainsi, parfois, elle est obligée de prendre deux « share-autos » et de partager le coût avec d’autres personnes pour rejoindre son domicile. Et à cause de cela, il lui arrive même de penser à éviter cette idée et à préférer marcher, car chaque fois qu’elle prend un « share-auto », surtout pendant ses règles, elle a l’impression de faire couler du sang de son ventre. 

Auparavant, elle était souvent confrontée à la proposition d’un collègue, Baladji, de la ramener chez elle à la fermeture du bureau. Un jour, elle accepta et l’accompagna à la gare routière. Au lieu d’y entrer, il la conduit dans une boulangerie où il lui demanda : « Pourquoi n’es-tu pas encore mariée ? » Il lui dit ensuite : « Si tu aimes quelqu’un, dis-le-moi, je peux t’aider ». Mais cela la bouleversa. Depuis, si un de ses collègues lui propose : « Madame, je peux vous emmener à la gare routière ! », elle se fâchera contre cette personne. Et désormais, elle se sauve sans parler à personne, dès que son bureau est fermé.

          Lorsque Savitri est arrivée à la route principale, elle a vu deux étudiantes qui prenaient le même trajet qu’elle et qui attendaient le bus. Elles l’ont saluée avec un large sourire. « Bonjour madame, vous êtes toujours à l’heure, pourquoi êtes-vous en retard aujourd’hui ? » demande l’une d’elles, qui est en churidhar. De son côté, Savitri semblait réfléchir à une réponse juste à leur question. Pour elle, mentir à quelqu’un est une tâche difficile. Le seul mensonge qu’elle connaît est « J’ai dû aller aux toilettes ». Elle l’a répété, donc cette fois aussi. Cependant, ses jambes ont commencé à trembler quand elle a fini de le dire.

          Depuis quelque temps, les jambes de Savitri tremblent et cela l’effraie. Elle est allée voir le médecin local, à savoir une dame. Celle-ci lui dit que toute personne de plus de 40 ans devrait faire contrôler sa glycémie et son taux de cholestérol. Elle a ajouté que, comme ses parents étaient diabétiques, il y avait de fortes chances qu’elle le soit aussi. Par mesure de précaution, suivant la prescription de son médecin, elle a commencé à prendre des cachets, mais cela n’a pas apporté de changement majeur, si ce n’est des brûlures d’estomac.   Cependant, l’ordonnance est toujours avec elle pour lui servir au cas où elle aurait des douleurs aux jambes. En quittant la salle de consultation, elle a remarqué que l’ordonnance écrite en anglais portait « la demoiselle du foyer-éléphant » au lieu de son nom « Savitri », mais elle a quitté la clinique sans poser des questions malgré sa colère.

          Savitri ne se souvient pas depuis combien de temps ses jambes tremblent, mais elle se rappelle le moment où on la surnommait « la demoiselle du foyer-éléphant ». De plus, elle sait que ce jour ne partira pas de sa mémoire. D’après ses connaissances, ni son grand-père et sa mère qui se sont pendus à l’écurie des éléphants, ni son frère qui s’est enfui de la maison ni son père qui se saoule et se bat dans la rue tous les jours, ne sont appelés comme elle. Pourquoi donc, pourquoi tout le monde m’appelle-t-il avec ce surnom, se demande-t-elle, parfois. Elle est habituée à entendre un tel surnom depuis sept ans. De plus, elle en arrive à signer par erreur des documents officiels comme « la demoiselle du foyer-éléphant » au lieu de son nom Savitri. Elle craint d’avoir accepté involontairement le nom donné par les autres.

En ce temps-là, il pleuvait trois jours d’affilée. Elle rentrait tard tous les soirs après le travail. Une fois, sous la pluie, munie d’un parapluie, d’un sac à lunch et de livres empruntés à la bibliothèque, elle entra chez elle alors qu’il était déjà 20 heures. Devant chez-elle, recouvert de sable, les poches déchirées, exposant une partie de son torse à cause de la chemise déboutonnée, tout mouillé, son père Kouthalalingam était allongé sur le sol dans un état d’ébriété, autour de lui se trouvaient des hommes aux parapluies. Le jour où son grand-père et sa mère se sont pendus ensemble dans l’étable de l’éléphant, son père est devenu un alcoolique. Au début, il avait un ami, nommé M. Pakkirisamy, avec qui il buvait. Depuis qu’il est parti vers une autre ville, il boit seul.

Dès que Savitri s’aperçut que des gens étaient réunis devant sa maison, elle marcha rapidement. Écartant les gens qui s’étaient rassemblés, elle regarda le visage de son père qui gisait dans la rue. Il y avait du sang coagulé au niveau des lièvres. Elle savait comment son père se comportait quand il était ivre, mais il ne gisait jamais dans la rue auparavant.   Elle souleva son père de toutes ses forces et l’emmena à l’intérieur de la maison, tandis qu’elle entendait la voix d’un vieil homme qui disait : « Elle est devenue aussi grande et forte que son grand-père, elle porte son père comme un éléphant porte avec sa trompe ».

Elle pouvait entendre jusqu’à ce qu’elle ait baigné, habillé et fait asseoir son père sur une chaise les mots : la demoiselle du foyer — éléphant. Le lendemain de la pluie, les garçons qui jouaient dans la rue crièrent aussi « la demoiselle du foyer – éléphant ». Depuis lors, les gens ne cessent de l’appeler la demoiselle du foyer — éléphant, devant ou derrière elle. Comme quelqu’un qui observe l’arrivée d’un bus à son arrêt, elle regarda son corps. Puis elle fixa ses yeux sur ses pieds et ses jambes, tout en regardant le sol et ses sandales. « Certainement, elle ressemble à son grand-père par la taille et le corps, alors les gens ont raison de le dire », pensa-t-elle. En outre, chez elle, personne n’avait une corpulence aussi imposante que son grand-père, sauf elle. Quand il marchait, il était comme un éléphant, se souvint-elle. Malgré les similitudes d’apparence, elle et son grand-père ont des caractères différents. Depuis la cinquième, elle détestait son grand-père.

Le frère de Savitri, Muthusamy, était aussi chétif que sa mère. Un jour, le père d’une fille nommée Parijatam est venu chez elle et s’est plaint à son père que le frère de Savitri s’était enfui avec sa fille. Mais le père de Savitri ne l’a pas cru. La plainte du père de la fille avait mis le père de Savitri en colère, il lui a donc répondu immédiatement s’il était venu pour se moquer de leur famille. Mais l’entrée de la mère de la jeune fille dans la maison de Savitri à la suite de son mari, et ses pleurs les a convaincus de l’incident. Heureusement, le grand-père de Savitri, qui revenait du temple avec de la pâte de santal appliquée sur les bras et le front, a pu rétablir le calme en parlant aux parents de la jeune fille. Savitri ne savait pas de quoi ils parlaient ni comment ils étaient parvenus à un accord, mais elle a été témoin de la scène, où son grand-père rangeait de l’argent dans sa bourse et des visages souriants des parents de la jeune fille.

Elle et les étudiantes ont pris plaisir à regarder les deux éléphants passer l’un après l’autre devant l’arrêt de bus. L’une d’entre elles, vêtue d’un churidhar, a demandé à la fille en sari : « Es-tu montée sur un éléphant ? Son amie a répondu « non ». De nos jours, les cornacs ne laissent que les enfants monter sur les éléphants, pas les adultes, a-t-elle ajouté d’une voix chargée de tristesse. Il semble à Savitri que ce qu’elles disent est vrai. Finalement, le bus qu’ils attendaient arriva et s’arrêta juste après que les deux éléphants eurent fini de traverser la route.

Toute petite, Savitri se souvient de sa promenade sur l’éléphant avec son grand-père dans la rue du Temple. C’était l’époque où elle était très attachée à son grand-père. Ils avaient acheté des concombres et des goyaves dans la rue. L’éléphant qu’ils avaient à cette époque s’appelait Ageagou (beau). C’est un nom que l’on ne donne qu’aux filles dans sa famille. La petite Savitri demanda donc à son père pourquoi ils avaient choisi ce nom pour leur éléphant. Mais son père riait et disait. « Cela n’a pas d’importance, c’est un éléphant après tout, mâle ou femelle, quel que soit le nom qu’on lui donne », le grand-père balaya la question de sa petite-fille en caressant sa moustache. Le grand-père et elle, assis sur l’éléphant, arrivèrent à un pont de pierre où ils achetèrent des idlis (gâteaux salés) et des viandes grillées.

  « Notre éléphant pourra-t-il manger de la viande, grand-père ? » interrogea-t-elle à son grand-père, mais en tapant dans le dos de sa petite-fille : c’est sûr, tu verras, dit-il.

Le soir, grand-père se rendait dans une ville voisine pour acheter deux bouteilles d’alcool. Il s’asseyait sur son lit et buvait l’alcool, accompagné de cornichons au citron, de gâteaux de riz et de viande grillée achetés près du pont de pierre, puis il s’allongerait sur le lit et s’endormirait. La mère de Savitri devait se lever tôt le matin et nettoyer l’endroit où son grand-père avait mangé. Il fallait balayer les mégots de cigarettes et les feuilles de bananier. Chaque matin, à son réveil, la petite Savitri voulait s’amuser à rester sur le seuil de la porte pour regarder sa mère faire le ménage. Mais sa mère ne lui permettait pas de le faire, préférant l’enfermer à l’intérieur de la maison.

Ce jour-là, les vacances avaient commencé après l’examen du second semestre. Comme d’habitude, dans l’obscurité du petit matin, elle est venue dans la cour de la maison, à demi endormie, pour regarder sa mère balayer. Aucun bruit de nettoyage n’a été entendu dans la cour. Elle a regardé le lit de camp où son grand-père était allongé et il n’était pas là. Des cigarettes et des feuilles de bananier gisaient sur le sol. Elle descendit le chemin qui menait à l’abri des éléphants. Des feuilles de canne à sucre et de millet perlé jonchaient le sol, et elle avait l’impression de marcher sur des tapis moelleux. L’obscurité la troublait, et elle ne savait pas dans quelle direction elle allait. Mais l’endroit auquel elle était habituée. Ses pieds se dirigeaient vers l’éléphant. Il y avait une lueur dans le toit de l’abri où l’éléphant était attaché. En regardant, elle a trébuché sur les personnes allongées et est tombée au sol. Elle est incapable de distinguer les personnes allongées dans l’obscurité. Et combien sont-elles, elle n’en est pas sûre. Il pourrait s’agir d’une ou deux personnes, pensa-t-elle. La chute sur les feuilles de canne à sucre ne l’avait pas blessée, néanmoins assez pour la faire crier et faire frémir l’éléphant avec le bruissement de sa chaîne.

Alors que la lumière de l’aube commençait à se répandre dans la cour, la mère de Savitri était en train de moudre du riz rouge aplati avec du jaggery. Après avoir émietté du riz dal et de la farine de pois chiches et broyé de la noix de coco à mi-chemin, elle les donna au grand-père. Il se tenait là, couvert des traits de la cendre sur le corps, aux yeux rouges, laissant se balancer dans le vent le linge de son torse. Puis la mère de Savitri ramassa la selle de l’éléphant et fit un paillis avec du foin. Alors qu’il l’attendait, le père de Savitri est arrivé avec une feuille de bananier, l’éléphant a sursauté en agitant un bouquet de foins attrapé par sa trompe. Le grand-père se tenait devant l’éléphant, les mains attachées autour de la taille, à la manière d’un beau-père prenant soin de son gendre qui rend visite à sa belle-famille. À l’exception du visage du père de Savitri, les visages des autres, y compris le museau de l’éléphant, avaient perdu leur nature. Ils avaient fait leur travail habituel, mais il y avait une sorte de perturbation.

Le grand-père de Savitri met le mélange dans un grand récipient et fait des boules, en ajoutant suffisamment d’eau. Cette eau sert d’huile pour que les différents éléments se collent les uns aux autres. S’il échoue dans sa tâche, l’animal tournera la tête. Lorsque le grand-père allait s’occuper de l’animal, il y avait la procédure à suivre : prendre une douche, s’habiller correctement, se recouvrir le corps de lignes de cendres, etc. Cette présentation de lui permettra à l’éléphant de prendre sa nourriture avec ardeur. Le grand-père devait toujours servir son fourrage, jusqu’à présent toutes les tentatives des autres avaient échoué.  Ce jour-là, lorsque le grand-père a distribué des boulettes de nourriture, l’animal a secoué la tête, refusant d’avancer, mais plutôt de reculer. Toute la journée, il cassa des cannes à sucre et lança des feuilles de canne.

Les journées suivantes, l’éléphant ne touchait plus à son fourrage. Le grand-père en colère appela la mère de Savitri et lui ordonna : « Pankajam, ne mouds plus le riz, ne donne plus d’eau à l’éléphant ! Ne va pas dans la grange où se trouve-t-il ». En effet, il faisait de même. 

Quelques jours plus tard, Savitri prépara autant de boulettes de fourrage qu’elle put, les mit dans un seau et se plaça devant l’éléphant, qui s’agenouilla comme s’il l’attendait. L’animal avala son fourrage de la main tendue de la petite fille. Il la serra contre son museau avec sa trompe. Savitri sentit la tendresse d’une mère envers son enfant. Dès lors, Savitri ne quitte plus l’éléphant. Et c’est elle qui nourrit et baigne l’animal tous les jours maintenant.

En retroussant sa jupe et en faisant tinter ses bracelets de cheville, elle parvenait à faire tenir l’animal debout. Comme Savitri est habituée à grimper sur l’éléphant depuis son enfance, il lui était aisé de grimper sur le dos de l’animal lorsque celui-ci était à genoux. En quittant la cour, l’éléphant secouerait son corps et celui de Savitri. Traversant la clôture, l’animal resterait à l’ombre du margousier et se reposerait. Pendant ce temps, Savitri écarterait ses jambes, poserait son visage sur le cou de l’animal et, en appuyant son buste sur son dos, dormirait. Lorsque le repos momentané de l’éléphant prendra fin, la petite fille se réveillera de son sommeil.  

À sa descente du bus, Savitri marchait lentement sur la route. Les lumières extérieures des maisons situées des deux côtés de la route sont allumées. Une femme qui se tenait à l’intérieur de sa maison nourrissait son enfant assis sur ses genoux. Quand elle est passée devant elle, elle a dit à son enfant : « C’est la sœur de la maison des éléphants, et si tu ne manges pas correctement, je te donnerai à elle ». Elle continua à marcher comme si de rien n’était. Elle venait de passer devant deux lampadaires. Deux écolières qui étaient sur leurs vélos, en voyant Savitri, « La sœur de la maison de l’éléphant revient de son bureau, cela signifie que nous sommes en retard aujourd’hui, et que nous serons grondées par notre tuteur », a dit une fille à une autre. Habituée à ces litanies, Savitri continua à marcher.  

Elle peut voir depuis la route l’entrée de la maison. Heureusement, il n’y a personne devant, ce qui signifie que son père ne semble pas être ivre comme promis, il y a quelques semaines. S’étant libéré de son ivresse, la dernière fois, en effet, en se mettant à plat ventre aux pieds de sa fille, il s’est excusé auprès d’elle en disant qu’il ne sortirait plus boire de l’alcool en dehors de leur maison. Depuis cette date, une fois par mois, il met toutes les bouteilles d’alcool dans un sac et les vend à un acheteur. Ensuite, il nettoie et lave la maison. Quand c’est fait, il allume de l’encens et du camphre pour faire croire à un autel, mais cela ne dure qu’un jour. Le jour suivant, une bouteille d’alcool arrivera et sera placée sur la table. Mais Savitri se lasse de voir tous les jours chez elle les bouteilles aux couleurs vives. 

En entrant dans sa maison, elle a vu que l’ami de son père, Pakkirisamy, est assis en face de son père. Jusqu’à ce jour, Savitri ne veut rien savoir de Pakkirisamy. Un jour, elle le gifla sur la joue. Après cela, il alla travailler dans un jardin de cardamome. Cela remonte à 7 ou 8 ans. À deux reprises, il est revenu de là-bas et lui a demandé si elle voulait l’épouser. Elle a refusé avec véhémence.

Elle buvait l’eau du pot, tout en se demandant si elle devrait ou non parler à Bakhirsamy. Elle sentait l’eau qu’elle buvait tremper sa poitrine et déborder près de son nombril. Les yeux de Bakhirsamy pourraient être sur la trace humide, elle le sait. Il a toujours une sorte de regard d’inculte sur elle, ça aussi, elle le sait. Elle se laisse voir, se disant que sa nature ne changera pas en un jour ou deux.

Elle est entrée dans sa chambre et a fermé sa porte. Elle s’est changée. Elle s’est allongée sur le lit. Elle alluma le ventilateur et en augmenta la vitesse. Elle a mis son écouteur dans ses oreilles et a commencé à écouter ses chansons préférées. Mais sa pensée courait derrière Pakkirisamy. Elle se dit qu’elle devrait au moins lui dire bonjour. Le grand-père et la mère de Savitri se sont tués en se pendant au margousier devant l’écurie des éléphants. Savitri n’a pas versé une seule larme le jour où sa mère est morte. Au lieu de cela, elle a donné des boulettes à l’éléphant. Il remuait la queue et mangeait joyeusement. Quelques jours plus tard, son père a amené Bakrisammy pour s’occuper de l’éléphant. Savitri était d’accord pour qu’il vienne à la maison, pour mettre fin aux lamentations de son père qui insistait pour qu’elle aille étudier afin de trouver un emploi intéressant au lieu de s’occuper d’un animal.  

Pakkirisamy est un parent éloigné du père de Savitri. Il n’y a pas de différence d’âge entre Pakiri et Savitri. Le père disait à Savitri qu’il était doué pour dessiner le « Namam » (la marque tridimensionnelle sur le front) du temple de Peroumal (Vishnu) sur le visage d’un éléphant. Mais il mène une vie intolérable : il décore l’éléphant, et se déplace avec lui d’un temple à l’autre. Là, pendant le temps de repos, en compagnie d’autres cornacs, il joue aux cartes. Le soir, il fume du crack avec des mendiants. S’il est bon, peut-être le père de Savitri pourrait-il lui accorder sa fille en mariage. Mais il n’en est pas question pour l’instant. Mais l’intention de Pakkirisamy est différente.

          Une fois, Pakkirisamy qui avait eu l’occasion de voir Savitri prendre un bain s’est moqué d’elle. Le lendemain, alors que l’éléphant Ageagou arrachait le feuillage des cocotiers à côté d’eux, il demanda à Savitri : « Peux-tu m’épouser ? Elle tourna la tête pour caresser la trompe de l’éléphant sans rien dire. Furieux, Pakkirisamy se plaça rapidement derrière elle et la serra dans ses bras. Ce faisant, il lui pressa la poitrine. Elle cria de douleur et s’assit aux pieds de l’éléphant en tenant sa poitrine dans ses mains. Immédiatement après, elle se leva et gifla Pakkirisamy. Puis elle ramassa les feuilles de canne à sucre et le fouetta.

Savitri eut des douleurs à la poitrine toute la journée. Incapable de toucher son corps et de se baigner, elle avait même du mal à attacher les crochets de son chemisier. Battu par Savitri, Pakkirisamy est revenu chez elle deux jours plus tard et est entré dans sa chambre. La jeune fille dormait. Sentant une lourde charge tomber sur son abdomen, elle sursauta et cria. Rassemblant toutes ses forces dans ses bras, elle saisit Pakiri par la taille et poussa. Pakkirisamy est tombée du lit. Dès que Savitri ralluma la lampe de la chambre, il se dépêcha d’enfiler les vêtements qui traînaient sur le sol et partit. À l’aube, elle brûla sa jupe qui collait à son corps nu. Mais elle ne pouvait pas effacer l’incident gravé dans sa tête.   

Savitri a retiré ses écouteurs, a ouvert la porte et est sortie. Dans la pièce de devant, à côté du pilier de pierre, le père de Savitri et Pakkirisamy étaient en train de boire. Elle se rendit à la cuisine, fit des dosas et les mangea. Elle pouvait entendre une discussion animée entre son père et Pakkirisamy. “Je ne peux plus vivre tout seul, mon oncle”, a dit Pakkirisamy d’un ton furieux. “Je comprends, mais ce n’est pas le moment d’en parler. De plus, je n’ai aucun moyen de faire marier ma fille, cela prend du temps”, a répondu le père de Savitri avec une certaine inquiétude. 

Savitri est retournée dans sa chambre et a verrouillé la porte. Elle avait peur que Pakkirisamy défonce la porte et entre dans la chambre. Cette peur semblait faire à nouveau souffrir sa poitrine. Elle s’est allongée sur le lit. Le sommeil ne venait pas. Elle a décidé qu’elle refuserait s’il lui demandait de l’épouser. Elle se leva, déplaça le bureau et le plaça devant la porte. Elle s’est couchée sur la natte sous le lit. Elle n’arrivait toujours pas à dormir. Elle mit les oreillers sur sa poitrine, son abdomen et ses cuisses et les attacha fermement au ruban de la jupe. Elle est restée éveillée toute la nuit. Ses jambes tremblaient de peur.

Le matin, après avoir déplacé le bureau, lorsqu’elle ouvrit la porte de sa chambre, elle ne vit ni Pakkirisamy ni son père à la maison. La porte d’entrée s’était ouverte. Leurs sandales n’étaient pas trouvées sur le pas de la porte. Après avoir pris une douche tranquille, elle a préparé le petit déjeuner avec de la semoule. “Ce soir, il faut rentrer tôt du travail et dormir à l’aide de somnifères”, pensa-t-elle.     

Alors que Savitri attendait à l’arrêt de bus pour se rendre au bureau, les étudiantes sont arrivées. Savitri les a regardées et a souri. Ils souriaient aussi et parlaient entre eux du sari que Savitri portait. Ce jour-là, elle portait un sari de la couleur du fruit du jujube. Les filles ont dû être surprises par les grandes fleurs jaunes qui y étaient imprimées.   Le bus était plus bondé que d’habitude. Savitri a même douté pendant quelques secondes qu’elle était montée dans un autre bus par erreur. Pour en être sûre, elle s’est retournée pour vérifier si les élèves étaient dans le bus, heureusement les filles y étaient. Elle est descendue à son arrêt habituel.

Savitri attendait le feu pour piétons avant de traverser la route principale. Comme elle, de nombreux travailleurs, hommes et femmes, attendaient pour traverser la route principale afin de rejoindre leurs lieux de travail. Depuis le poste de signalisation, il lui faut au moins une demi-heure pour gagner son bureau. Son petit déjeuner de ce matin lui a fait ressentir une sorte de lassitude. Elle a donc marché lentement. L’air humide frappait son visage lorsqu’elle est entrée dans la rue Temple depuis la rue commerciale. On pouvait voir des pigeons voler de la tour du temple aux arbres et des arbres à la tour.  Et puis il y avait une foule de gens debout devant la porte d’un restaurant. C’était une foule rassemblée pour un mariage. Elle ne pouvait pas voir les visages des mariés. Elle pouvait seulement voir leurs cous ornés de colliers de fleurs.

En avançant, elle a pu voir deux ou trois autres groupes de mariés devant l’hôtel. Les gens semblaient se presser dans l’hôtel pour manger. Comme il y avait trop de gens, il régnait une certaine agitation et une grande confusion. Les mariés de chaque groupe sont clairement visibles dans la foule. Au loin, elle a vu Pakkirisamy marcher avec un collier de fleurs autour du cou, suivi de la mariée et d’une file de personnes, vraisemblablement les parents et les proches des mariés. Le père de Savitri apparaît également dans la foule, avec un drap plié et des oreillers sur la tête. Réalisant qu’elle est inhabituellement en retard pour le travail, Savitri descend du quai et commence à marcher à vive allure.

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Quelle est ta première impression sur notre ville ?

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Extrait du roman « Je vis dans le passé » de Krishna NAGARATHINAM

— Quelle est ta première impression sur notre ville ? m’interrogea Madhavan. 

Nous étions assis côte à côte sur un banc devant la mer bleue, sous le soleil doux et à l’abri de nos regards allant de l’un à l’autre. Les vagues battaient en cadence les rochers noirs posés contre l’érosion de l’eau, en contrebas ; chaque fois que les embruns fouettaient nos visages, nous tentions de saisir la main de l’autre comme si nous cherchions du réconfort, sans le vouloir. Un peu plus loin de nous, quelques personnes jouaient avec les vagues comme des enfants, en trempant leurs pieds. La mer représentait une aubaine pour les citadins, mais ce n’était pas le cas à Pondichéry. En effet, je ne cessais d’être étonnée depuis que j’avais appris que les Pondichériens se dispensaient de baignade sur la plage sauf pour une raison religieuse ou professionnelle.

— Quelle est ta première impression sur notre ville ?

Après quelques secondes de réflexion, j’ouvris de grands yeux et commençai à parler sur un ton différent :

— Écoute ! D’après moi, il y a deux Pondichéry. Celui de l’est et celui de l’ouest. Tout ce que j’ai visité avec toi, l’ashram, les anciens édifices peints en gris et blanc, les monuments, les rues calmes, les maisons coloniales, sauf le temple… En bref, cette partie est de la ville pour moi n’est rien d’autre que l’héritage de la colonisation, que des corps sans âme. En revanche la partie ouest, avec sa gare routière, ses quartiers populaires, ses rues bruyantes, ses marchands, ses crieurs de légumes et de fruits que j’ai eu l’occasion de voir ce matin avant d’arriver chez toi, m’ont plu davantage ; ils étaient aussi beaux que votre famille. Donc je n’ai aucune raison de ne pas préférer la partie ouest de Pondichéry à celle de l’est. Tu dois comprendre que les personnes que l’on aime et les objets que l’on préfère sont toujours les meilleurs. Tu peux aimer Pondichéry, comme j’aime Paris ou Jessica, Pasadena. Tu peux alors me demander pourquoi voyage-t-on ? On voyage parce que nous n’arrivons pas à trouver tout ce qu’il nous faut chez nous ; il faut sortir, on doit chercher ailleurs ou bien, quand l’on en a marre de notre vie monotone, un ailleurs cligne des yeux et nous invite à venir le découvrir chez lui. Mira Alfassa est venue à la recherche d’Aurobindo car sa présence physique était introuvable à Paris. Pour elle, si Pondichéry était beau, c’est parce que c’était là que son futur ami spirituel se trouvait. C’est pareil pour moi, l’endroit où je retrouve les choses que je cherche est toujours magnifique.

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Moineaux perchés sur un rebord de fenêtre

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Il l’avait déjà vu deux fois : le jour où il avait atterri en France. Se rendant compte que l’autre jeune homme avait également pris le même vol, il avait voulu échanger quelques mots de sa langue natale, mais ce dernier s’était détourné. La deuxième fois, il l’avait vu alors qu’il faisait la queue pour payer des courses qu’il avait achetées dans un supermarché. La file d’attente était son dernier recours, mais ce n’était pas le meilleur moment pour faire connaissance avec quelqu’un ; il l’avait donc évité.

 C’est chouette de voir quelqu’un de la même origine que soi. Et de plus, c’est ici en France qu’il a la possibilité de croiser tous les ressortissants du sous-continent indien : Mauriciens, Pakistanais, Bangladais, Sri Lankais, etc. Il a donc une volonté innée de leur parler, mais jusqu’à présent, toutes ses tentatives se sont soldées par un embarras. Lorsque cette quête aboutit à un échec, elle se transforme dans son esprit en une sorte de flocons de neige piétinés.

  Ce jour-là, il fut conduit hors de sa détention provisoire pour une enquête complémentaire. Il attendait à l’hôtel de police qui s’occupait de l’immigration clandestine… Ayant une envie pressante de boire quelque chose, il se rapprocha du distributeur de boissons. Après avoir placé un gobelet à l’endroit approprié sous la machine et inséré les pièces pour la boisson choisie, il attendait. Le bruit d’un raclement de gorge, venant de derrière, le fit se retourner. C’était l’un des policiers qui l’avait amené au poste ; son apparence imposante lui donna quelques frissons.

  Il appuya sur un bouton, avec une certaine anxiété, et le liquide brun remplit la tasse. Puis iI retourna à l’endroit où il était assis plus tôt. Tout en buvant lentement, il regarda les chaises placées devant et derrière lui dans un certain ordre. Tant les clients que les chaises étaient silencieux, comme si une telle règle devait être respectée. Afin de profiter pleinement de l’instant, chacun jetait un coup d’œil ici et là, sans idée précise, à sa convenance et à son gré.

  Après avoir laissé ses yeux errer au hasard, il les fixa sur une affiche collée en face de lui. Les images d’hommes en uniforme attirèrent son attention plutôt que les mots imprimés dessus : il s’agissait d’officiers de police dans leurs uniformes bleus. Il regarda leurs yeux inquisiteurs. La casquette de l’un d’entre eux semblait être un peu trop inclinée vers la droite ; une femme policière souriait trop, montrant toutes ses dents, pour compenser l’absence de poitrine. Cela faisait longtemps que notre petit homme n’avait pas eu l’occasion de voir les gens et les choses aussi détendus.

  Il fait jour, mais toutes les lumières sont allumées. La lueur, comme un liquide blanc, clair et collant, imprègne le mur, les affiches, le plafond, le sol, les bureaux et les chaises. En raison du manque d’espace sur la passerelle, certaines personnes marchent malgré elles sur les pieds de ceux qui sont assis. D’autre part, la salle d’attente est garnie de chaises, de tables et aussi de deux photocopieurs. Un peu plus loin, il doit y avoir des toilettes. Tout à l’heure, il s’en souvient, un grand policier est passé devant lui en dézippant son pantalon. Parmi les hommes qui attendent, il y a deux Africains, un Algérien et deux Européens, suivis du jeune homme en question qui a l’air d’être dans un no man’s land. Il est inutile que le jeune homme comprenne l’intérêt qu’il lui porte. Cette pensée lui fait tourner vivement la tête vers le mur opposé où il aperçoit les bureaux de la police. Fatigué par la dureté de la scène, son regard revient vers le jeune homme en question. Les yeux de ce dernier sont fixés sur le paysage offert par la fenêtre.

Notre garçon observe également dans la même direction : l’horizon gris du ciel d’avril écumant dans la fenêtre ouverte. Un léger crachin tombe comme pour le récompenser. Il voit des rangées continues de bâtiments aux toits pentus. Sur un panneau publicitaire, une jeune fille à la silhouette de liane, tenant une bouteille d’eau, fait la publicité d’une marque familière. La fenêtre doit donner sur l’est. Si le soleil était présent, il pourrait en être convaincu. Six mois se sont écoulés depuis son arrivée ici et il n’est toujours pas sûr des points cardinaux. Sur l’arbre près de la fenêtre, il y a des fleurs blanches, denses, vibrantes comme des cosses de coton. Un moineau tourbillonne à la recherche d’une branche parfaite pour s’abriter de la bruine.

Le prénom de notre garçon est Sinnathurai. La naissance, l’éducation, l’école jusqu’à la quatrième année, la pêche en mer avec son père adoptif, le travail dans une agence de voyages comme chauffeur, et finalement homme de main d’un politicien local, tout cela s’est passé à Pondichéry. Les ennuis commencèrent lorsque Sinnathurai avait quatorze ans. Un jour, des pluies torrentielles et des rafales de mousson frappèrent les catamarans qui gisaient sur le rivage et les dispersèrent comme des arbres arrachés à la terre. Les familles de pêcheurs furent provisoirement logées dans le bâtiment d’une école primaire, dont le toit menaçait de s’effondrer. Le lendemain, des représentants du gouvernement, entourés de caméras, vinrent et, en présence du ministre des Travaux publics, distribuèrent quelques roupies et un repas à chaque membre de la famille. Les jours suivants, la pluie s’était calmée, mais la rugosité de la mer demeurait. L’imminence de la fête de Deepavali et la sensation de faim avaient poussé certaines personnes à oser prendre la mer. L’une d’entre elles était Veerappan, le père de Sinnathurai.

Plusieurs jours s’étaient écoulés et l’on était toujours sans nouvelles des pêcheurs. Puis l’annonce funeste tomba, comme le village le craignait. On dit que les corps des pêcheurs avaient été aperçus à une centaine de kilomètres de là. Tenant son fils par la main, la mère se précipita vers le village côtier pour savoir ce qui était arrivé à son mari. Tous les corps étaient là, sauf celui de son époux. À son retour, elle devint vendeuse de poisson sur le marché. Quant à son fils, il alla d’abord pêcher comme sa caste l’y obligeait puis, avec certains de ses amis, il travailla dans les entreprises de l’ashram d’Aurobindo. Plus tard, pour une élection locale, on lui demanda de distribuer de l’alcool aux partisans d’un parti politique. Cette occasion lui permit de devenir un fidèle homme de main du chef du parti. Dès lors, sa nouvelle vie fut un va-et-vient entre le commissariat de police et le tribunal. Lorsqu’il réalisa qu’il en avait assez de cette vie frivole, il décida de tout arrêter et de sortir de cet enfer.

En effet, à l’époque où il travaillait comme chauffeur pendant deux ans dans une agence de voyages, il fut fasciné par le mode de vie de certains clients indiens qui vivaient en France. Et cette fascination, qui se nourrissait de la situation dérisoire de sa vie professionnelle, le poussa à se réaliser par tous les moyens. Comme on pouvait s’y attendre, un ami lui conseilla d’épouser une Indienne qui vivait en France et de s’y rendre. Le lendemain, il se lança à la recherche d’une épouse, mais c’était une tâche bien au-delà de sa portée ! Il lui fallait cent mille roupies pour en trouver une. Alors que Sinnathurai était sur le point d’abandonner cette idée, que l’on appelait un mariage blanc, un intermédiaire lui proposa une dame quadragénaire pour cinquante mille roupies. De plus, on lui avait dit qu’elle avait une solide expérience en matière de mariage. En peu de temps, il l’épousa dans une église selon la tradition catholique et il se rendit au Consulat français pour officialiser le mariage afin de pouvoir se rendre en France avec elle.

Selon ce qui lui avait été conseillé, il se présenta à 6 heures du matin devant le Consulat, mais à sa grande surprise, les gens faisaient déjà la queue. Quand ce fut son tour, on lui dit que les jetons étaient tous distribués et qu’il devait revenir le lendemain. Le lendemain, il y alla à 5 heures du matin. Vers 11 heures, il fut appelé par un officier. Celui-ci était un Indien comme lui, mais ses yeux le voyaient comme une larve. L’officier, délibérément, parla en français, supposant que Sinnathurai ne pouvait pas comprendre ce qu’il disait. Dans une certaine mesure, on peut dire que l’agent était amusé par l’ignorance de Sinnathurai de la langue française. Finalement, il lui remit un document en lui disant qu’il devait venir avec tous les papiers requis et il le regarda d’un air méprisant. Ne voulant pas entendre davantage le discours de l’agent, il quitta le bureau sans plus d’explications.

Pour sauver Sinnathurai, le Seigneur envoya un sauveur qu’il rencontra, tout à fait par hasard, au bureau de son parti politique. Ce dernier avait pour profession de faire entrer clandestinement des migrants dans les pays européens après avoir récolté suffisamment d’argent. L’homme avait en main de nombreux faux passeports français. Il lui demanda deux cent mille roupies pour une personne. Les autres conditions étaient qu’il devait rendre ledit passeport à son agent en échange d’une fausse identité à la sortie de l’aéroport et payer deux mille euros en France dans un délai déterminé.

À l’aéroport international de Paris, il se crut dans un monde étranger. Poser le pied dans un pays inconnu sous une fausse identité était angoissant. Sa langue était desséchée par la soif et son ventre bruissait. Les voyageurs réguliers commencèrent à faire la queue. Il y avait deux files d’attente : une pour les ressortissants de l’UE et une autre pour les autres pays. Malgré son passeport français, il hésita longtemps à choisir la bonne file. Lorsqu’il vit que des voyageurs indiens munis de passeports français faisaient la queue dans la file européenne, il les rejoignit. Le fonctionnaire qui vérifia son passeport lui jeta un regard soupçonneux. Aux questions qu’on lui posa, il répondit simplement par des hochements de tête. Et lorsque l’agent se retourna pour prendre sa tasse de café, il s’empressa de sortir de la zone de contrôle avec son chariot. Une fois dehors, il marqua une pause pour reprendre son souffle. Comme prévu, un homme du passeur récupéra le passeport et lui remit à la place une pièce d’identité falsifiée. D’après ces nouvelles informations, Sinnathurai était né à Jaffna, son pays d’origine, désormais, était le Sri Lanka.

Depuis deux mois, il travaillait illégalement, comme aide-cuisinier dans un restaurant indien tenu par un Pakistanais. Il devait commencer à 10 heures du matin : d’abord nettoyer tout le restaurant, puis couper tous les légumes, préparer la viande et pour terminer, il devait, jusqu’à minuit, laver les assiettes servies et garder les restes de viande pour le chat de l’épouse de son patron. Vers une ou deux heures du matin, il regagnait sa chambre.

  La semaine dernière, il alla jusqu’à la Gare du Nord pour chercher des épices qui lui manquaient. À Paris, c’était le seul endroit où l’on pouvait acheter des produits indiens à bas prix. Hélas, ce jour-là, la ville fut durement touchée par une vague de violence sociale. Les faits se déroulèrent dans le métro, alors que la rame passait deux stations et s’arrêtait à la troisième. Un groupe de jeunes indisciplinés, couverts d’anoraks, montèrent dans la rame. Dès qu’ils furent entrés dans le compartiment, ils ne cessèrent de faire du bruit. Avec les pots de peinture qu’ils avaient apportés, ils écrivirent en noir partout dans le compartiment. Sinnathurai avait décidé de débarquer à la prochaine station, comme beaucoup d’autres. Mais une équipe de policiers embarqua par surprise dans le métro à la station suivante. Il dut accompagner les policiers avec quelques jeunes à l’hôtel de police où ils découvrirent que son identité était fausse. Après deux semaines de détention, il est aujourd’hui sur le point d’être renvoyé dans son pays d’origine.

Dans le café restant dans sa tasse, il voit une mouche qui lutte pour sa vie. Elle essaie de sortir, mais n’y parvient pas. Désespéré, il jette la tasse à la poubelle et retourne vers sa chaise. Incroyable, le jeune homme qui lui avait déjà fait la surprise de sa présence est assis sur la chaise à côté de lui… Ne voulant pas manquer cette occasion, il décide cette fois de lui parler :

— Êtes-vous de l’Inde ? demande Sinnathurai.

— Non, du Sri Lanka. J’étais venu en France avec un passeport indien. Et vous ?

— En fait, je suis Indien. Mais d’après mes papiers, je suis Sri-lankais.

  Sinnathurai, oubliant la situation dans laquelle ils se trouvent, se met soudain à rire. L’autre se joint également au rire, conscient de la raison pour laquelle Sinnathurai rit. Le moineau qui tournait autour de l’arbre quelques minutes plus tôt s’est assis sur le rebord de la fenêtre avec la peur d’être renvoyé à tout moment.

La tresse, un roman de Laetitia Colombani – Krishna Nagarathinam

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Trois femmes — trois continents — trois vies différentes. La chevelure les relie toutes et c’est l’essence même de ce roman de plage, publié en 2017.

Les cheveux d’une femme indienne qui sont partis de Tirupati, le site de temple bien connu en Inde, arrivés à Palerme, en Italie, où, avec l’aide des mains habiles d’une femme italienne, ils sont devenus la perruque dans son entreprise familiale. Et de là, elle est finalement parvenue à Montréal, au Canada, pour couvrir la tête d’une avocate qui avait perdu ses cheveux à la suite d’un cancer.   En bref, disons que c’est une histoire de cheveux nés en Inde, nourris en Italie et adoptés au Canada.

C’est ainsi que nous découvrons trois femmes de trois continents aux vies sociales totalement opposées. La première est originaire du village de Bhâgalpur, dans l’État indien de l’Uttar Pradesh, qui s’appelle Smita. La seconde, Giulia (Julia), est une Sicilienne de Palerme en Italie. La troisième, Sarah, est une avocate de Montréal, au Canada. L’auteur envoie la chevelure des femmes Dalits indiennes au bon moment, pour sauver les deux autres femmes de la chute tant morale qu’économique. Mais, ironiquement, les cheveux sacrifiés n’ont rien apporté à la vie de leurs anciens propriétaires, si ce n’est la satisfaction de pouvoir les offrir à leur dieu Vishnu, « avec un sentiment nouveau, presque exaltant (à ses pieds, ses vieux cheveux, une petite pile noire de jais, comme un reste d’elle-même, un souvenir déjà.  Son âme et son corps sont purs. Elle se sent apaisée. Bénie. Protégée).

Compte tenu des différences géographiques, sociales et culturelles entre les trois femmes, l’auteur a l’occasion d’en dire long sur leur condition et leur environnement. Parmi les trois femmes choisies, le choix d’une femme canadienne est simple, toute femme moderne du monde peut la remplacer : “Mère, cadre, working girl, IT -Girl, Wonder-woman, autant d’étiquettes que de magazines féminins collent sur le dos des femmes qui lui ressemblent”. Concernant la deuxième femme, Giulia (Julia), elle est le personnage le plus précis puisque sa famille vit de la cascatura (fabrication de perruques à partir de cheveux exclusivement italiens), comme l’exige le roman.

Enfin, ce qui nous intrigue le plus, c’est le choix de la troisième femme : Smita, une Dalit, intouchable du nord de l’Inde, pour offrir sa chevelure aux autres. Il est vrai que chaque jour en Inde, des milliers de personnes parmi les plus pauvres se rendent à Tirupathi pour offrir au Seigneur Vekateshwara la seule propriété qu’elles possèdent, leurs cheveux. Cependant, parmi les plus pauvres, l’auteur préfère choisir une femme intouchable, comme par hasard Smita choisit Bénarès pour aller à Tirupati, avec son maigre argent volé dans la maison d’un brahmane avant de s’enfuir du village. La raison est simple, ce sont des choix qui permettent à l’auteur de parler longuement des choses négatives sur l’Inde qu’elle a lues et collectées ici et là, alors que, lorsqu’il s’agit du Canada ou de l’Italie, l’auteur sait habilement éviter l’influence malsaine.

Selon les mots de l’auteur, les femmes intouchables comme Smita doivent descendre l’allée avec leur visage caché sous un foulard ; elles doivent signaler leur présence dans le village en portant une plume de corbeau ; elles ramassent la merde des autres à mains nues, toute la journée, si elles voulaient envoyer leurs filles, les dernières seraient  battues et renvoyées de l’école… etc., etc.

Cette description utilisée serait plus ou moins la même que si l’on généralisait la condition des Parisiens en prenant en compte la vie des pauvres sans-abris qui vivent sous les ponts de la banlieue parisienne. Et il est également erroné de comparer la vie et les caractères des « Misérables » à la France du XXIe siècle.

Si l’on accepte le destin tracé par l’auteur, Smita, la femme Dalit du sous-continent indien, est condamnée à continuer sa vie telle qu’elle est, alors que les femmes des autres continents ont suffisamment d’esprit pour se sortir d’une situation difficile.

Nous ne pouvons pas dire que tout ce que dit l’auteur est faux, en même temps, on ne peut pas généraliser cette condition de Dalit en Inde, surtout quand un Dalit est le Président de l’Inde.   ____________________________________________________

 

Corona Chat – (nouvelle ) Krishna NAGARATHINAM

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(Le Corona virus nous impose

Vers la fin du mois de mars ou la première semaine d’avril, je suppose, nous avons commencé à ressentir le poids du confinement. À cette époque, Un ami de Pondichéry nommé Pasubathi, également professeur de tamoul à la retraite, reprochait à ceux qui ne respectaient pas l’enfermement. Aujourd’hui, sa colère est justifiée par la situation actuelle dans certaines villes de l’Inde. Malgré cela, il y a des raisons fondées pour que certaines personnes sortent, surtout en Inde, où un grand nombre de personnes, pour survivre, doivent sortir, trouver un petit travail pour gagner leur vie. Mon expérience ici (en France) a été intéressante. Début avril, après une semaine de confinement, je suis sorti pour chercher quelques produits de première nécessité dans un magasin du coin.Quand j’étais devant ma porte, un miaulement m’a surpris. C’était un chat noir. Le vide rempli dans ses yeux m’a raconté une histoire pitoyable. J’ai donc écrit une nouvelle en français et aussi en tamoul. Les deux ont été publiées dans les magazines respectifs.)

Corona Chat

C’est le début de l’été. La terre est enveloppée de la douceur du soleil. Je me trouve devant la porte d’entrée, la refermant derrière moi, comme un rat des champs qui vient de sortir de son terrier. Le corps qui s’est recroquevillé, tel un escargot dans sa coquille, par l’enfermement infernal, souhaitant savourer cette liberté temporelle, étire ses bras et agite ses jambes, avec un air de défi. Les yeux épuisés, depuis quelques jours, par les images surnaturelles des écrans de visualisation, à la périphérie du courant humain, commencent à vagabonder dans un rayon plus accessible. Un silence total règne dans l’atmosphère et l’on peut se demander si les bruits ne sont pas eux aussi sous l’influence du confinement.
Après une semaine paralysante, c’est aujourd’hui seulement que je peux voir, grâce au ciel dégagé, un soleil souriant. Ces derniers jours, il a plu des cordes, ici. La nature a retrouvé sa fraîcheur à la faveur de la pluie. Même les murs et les toits des habitations semblent être à l’état vierge. Les véhicules garés dans la rue comme du bétail dans une étable, s’illuminent. Les plantes sauvages ont fini par céder aux mouvements des mille-pattes et des papillons, et bougent et se tortillent à l’unisson. Les arbres et les arbustes qui servent de clôtures rendent le lieu si agréable que j’ai du mal à récupérer mes yeux. Le feuillage tremble, une bouffée de vent me traverse en ébouriffant mes cheveux. On dirait que la nature sourit discrètement de sa victoire sur les hommes.
Dans l’intention de détourner mon attention, un corps au pelage dense et doux se frotte contre mes jambes. Je regarde vers le sol. Ce que je vois est un chat. Un chat noir, plus justement. Dès qu’il a repéré mes yeux, un cri plaintif est sorti. Je le connais. J’ai eu de nombreuses occasions de le voir avec sa maîtresse. Mais c’est la première fois que je suis très rapproché de lui.
La bonne santé de l’animal est assurée par la brillance de ses poils. Ses yeux brunâtres luisent d’un éclat vif. Et même les crins de la moustache, qui sont au moins une dizaine de chaque côté, me semblent être fins et bien naturels. Je prends encore quelques secondes pour admirer sa langue toute fine et baladeuse qui joue au jeu de cache-cache. Malgré les apparences, sur son museau flotte une expression pitoyable cherchant un refuge d’amour. Hélas, ayant perdu déjà un quart d’heure sur le temps imparti dans mon attestation de sortie, je n’ai aucune patience pour le comprendre. De plus, cet animal en question est bel et bien la propriété de ma voisine. Je me suis donc dépêché de descendre la rue et j’ai commencé à marcher à grands pas.
Nous sommes confinés chez nous depuis quelques jours. La conséquence du coronavirus est si préoccupante que le nombre de victimes et de décès augmente chaque jour. À son grand désespoir, l’État vient de décréter un confinement total des citoyens. Pour sortir de chez soi, il faudra se justifier. Sur l’attestation de sortie, disponible en ligne, on devra préciser le motif, la date et l’heure de sortie sans oublier de mentionner le nom et l’adresse de la personne. Vu que nous avons besoin de produits de première nécessité, je dois les acheter dans un commerce de proximité. Et ainsi j’ai eu l’occasion de rencontrer le chat de ma voisine, à notre porte d’entrée.
Malgré vingt ans de vie en Europe, tout comme mon combat perdu contre mon habitude de manger du riz, je n’ai pas pu vaincre certains de mes comportements, nourris en Inde. Par exemple, ici en France, vous pouvez tutoyer aussi bien vos parents que les personnes âgées dès que vous les connaissez, mais pas en Inde. Chez les Indiens, quels que soient leurs rapports avec la personne, si elle est plus âgée, il faut la vouvoyer. De même, j’ai un autre problème, et celui-ci concerne ma voisine. J’avais trente ans quand j’ai emménagé avec ma femme et mes enfants à côté de chez elle. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans. Je ne me rappelle pas quand ma voisine et moi nous sommes croisés pour la première fois. Il est toutefois évident que, comme vous l’imaginez, nous avons eu de nombreuses opportunités de le faire, tous les deux, au cours de ces vingt années. Comme le veut la culture, lorsque nous nous croisons, c’est ma voisine qui me dit « Bonjour ».
Bien entendu, l’initiative de me saluer lui revient. Elle dira « Bonjour » et s’en ira. Moi ? Cela dépend de mon sens de l’humour. D’ailleurs, notre quotidien en Inde, présent et passé, ne consiste pas à se saluer chaque fois que l’on rencontre quelqu’un. Si les personnes qui se croisent sont de sexe opposé, c’est encore plus terrible. Un tabou, impensable, pas question d’y toucher ! Ces malédictions se sont également installées avec moi lorsque je suis venu en France. Les normes civiques disent qu’il faut au moins un petit signe de tête ou un simple rictus pour répondre à la salutation de quelqu’un. De mémoire, bien sûr, je dois beaucoup de « bonjours » à ma voisine. Supposons que pour cent « bonjours » de sa part, j’ai dû lui en donner une dizaine. Cela dépendra, comme je vous l’ai déjà dit, de mon humeur. Pour être franc, je l’ai parfois délibérément ignorée et je pouvais très bien me passer de son « bonjour » comme si de rien n’était.
Ajoutez au panier… voici autre chose que je tiens à partager avec vous, afin que vous puissiez bien me comprendre. Vous ne me croirez pas, pourtant c’est une vérité comme une autre. Sur cette planète, quelques-uns vivent non pas sur la terre, mais dans l’eau, au fond de la mer. À court de souffle, ils remonteront à la surface pour remplir leurs poumons d’oxygène et puis retourneront d’où ils viennent. En fait, ils mènent une vie ascétique, loin de la société. Soi-disant hors des célébrations, hors des rencontres sociales, hors de tout. Ils sont une espèce à part, ne veulent pas se mélanger aux autres. Vous n’appartenez peut-être pas à ces catégories de personnes. Eh bien, moi oui. Je suis l’une des personnes qui pratiquaient sérieusement l’écart social avant même que le monde ne connaisse le coronavirus. L’écart social entre mon voisin et moi n’est pas basé sur la distance ou l’espace, mais davantage sur mon état d’esprit. À titre informatif, même un petit sourire de la part de quelqu’un pourra détourner mon regard, me faire dévier de mon chemin. Alors pourquoi devrais-je m’intéresser à ma voisine et à son salut ?
Il y a deux jours, j’ai remarqué que la porte et les volets de ma voisine étaient fermés. Je les ai tout simplement ignorés. Aujourd’hui, même scénario. Cela fait de nombreux jours que sa voiture Peugeot 305 reste immobile au parking. Cela pourrait s’expliquer par plusieurs raisons. Si c’était l’été, on pourrait dire qu’elle est partie en vacances. De plus, à chaque fois qu’elle part, elle laisse son animal de compagnie à la SPA. Nous en avons été témoins, ma femme et moi. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Surtout au moment où l’on est en plein dans la crise du coronavirus. Les sorties sont réglementées. Il pourrait donc y avoir une autre raison. Le chat qui se traînait, juste à l’instant devant notre porte, me fait aussi réfléchir.
Au supermarché, avec nos produits, je n’ai pas oublié d’acheter de la nourriture en conserve pour l’animal. En revenant chez moi, l’absence de l’animal à notre porte a minimisé mes inquiétudes concernant ma voisine. À la sonnette, ma femme ouvre la porte en me demandant de la suivre calmement. Nous sommes dans le couloir, après quelques pas, elle se tient à l’écart et me laisse regarder ce qui se passe, je n’en crois pas mes yeux, le chat est de nouveau là, jouissant de boire du lait, versé dans un bol. En réponse à mes paupières levées :
— Il y a quelques jours, j’ai vu une ambulance devant la maison de notre voisine. Je pense qu’elle est à l’hôpital. En conséquence, il n’y a personne pour s’occuper de son chat. Je l’ai donc laissé entrer pour lui donner du lait, dit-elle, voulant me donner une explication à la présence d’animal dans notre demeure.
— Chérie ! On n’a pas le droit de le garder. Nous devrons contacter la SPA, pour qu’ils s’occupent de lui.
En rassurant ma femme, je me penche vers l’animal pour lui dire « bonjour ». L’animal lève les yeux et regarde les miens pendant un moment, puis se met à boire, comme si de rien n’était.

Une belle Sacrée – Krishna NAGARATHINAM

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Qui pourrait le supporter, si Aiswarya Rai pleurait ? Il est certain qu’en France, personne ne laisserait couler une larme, à part quelques fans de Bollywood et une centaine d’Indiens… Mais, en Inde, ce serait une situation impensable. Ce fut le cas quand Anne, l’édition européenne d’Aiswarya Rai, pleura devant moi.
On était au mois du mai, au beau milieu du printemps. Je marchais côte à côte avec elle, tenant sa taille avec la bénédiction du chaud soleil et d’une légère brise. Elle cherchait son souffle, incapable de surmonter sa vive douleur ; désirant partager sa souffrance, je pris son visage dans mes mains et embrassai son front… Elle m’écarta et s’essuya les yeux. Après une courte marche, nous entrâmes dans un restaurant-fastfood. Il nous fallut quelques minutes pour commander des sandwiches au comptoir, puis quelques secondes pour trouver une table et nous asseoir. Elle se mit à sangloter de nouveau, et moi, de mon côté, je réfléchissais à la manière de bien la réconforter.
Ironie du sort, notre première rencontre avait eu lieu également au printemps, saison où la France entière sourit après une longue absence du soleil et un hiver dur. Ce jour-là, j’étais allé à ma future entreprise pour commencer ma vie active. C’était une grande bâtisse entourée d’arbres et son allure dénotait une fierté. À droite comme à gauche, de chaque côté de l’entrée, entre les étendues de gazon, comme on le fait aujourd’hui, il y avait des anémones, des colchiques et d’autres fleurs dont j’ignorais les noms. Après avoir reçu cet accueil fleuri, j’ai poussé la porte et suis entré dans le hall d’accueil. Ce que je vis, non, plutôt ce que j’éprouvai, n’était rien d’autre qu’une sensation forte ! Elle, derrière son bureau, telle une fleur en chair et en os, parlait à mi-voix à quelqu’un au téléphone ; comme si elle avait senti ma présence, hochant la tête, elle envoya un grand « oui » dans ma direction.
Je ne pouvais voir que la partie supérieure de son corps et la percevais comme une toile soigneusement conçue par un artiste talentueux : vêtue d’un chemisier, d’une ample tunique brune avec des fleurs blanches, les cheveux longs bouclés, les yeux verts et portant au cou un pendentif avec une croix en argent… en vérité, son apparence était très attirante. Alors qu’elle tentait de saisir la croix de ses lèvres pulpeuses, l’échancrure de son chemisier s’ouvrit suffisamment pour me laisser bouche bée.
– Oui !
Ce fut son deuxième qui me ramena à la réalité.
– Pardon, Mademoiselle ! Je suis Nicolas Vinod, le nouveau responsable de la vente et j’aimerais voir le Directeur du marketing.
– Bonjour, Monsieur ! Le bureau de la direction se trouve au premier étage. À votre gauche en sortant de l’ascenseur…
Après un « Merci » de formalité, je pris congé d’elle.
Ce fut une brève rencontre : en effet, comme j’avais d’habitude d’entrer dans mon bureau par une autre entrée plus proche du parking, les occasions de passer par l’accueil et de la voir étaient rares. Dans de telles circonstances, le seul mot que nous avions échangé était un simple bonjour. Donc, je peux dire que, dans une certaine mesure, elle avait perdu de son importance pour moi.
Six mois s’étaient écoulés… Elle vint remplacer ma secrétaire qui avait pris son congé de maternité. Je ne m’attendais pas à cela ! Était-ce le destin ? Je ne le croyais pas, mais elle, si. Plus tard, lorsque nous en avions reparlé, elle m’avait dit que c’était le destin qui nous avait réunis.
Les fichiers étaient triés par date, lieu, et l’information saisie dans l’ordinateur ; chaque fois que j’en avais besoin, la seconde suivante, ils étaient sur mon bureau. En peu de temps, elle était devenue une partenaire indispensable à mon existence.
Notre première nuit ensemble se produisit après une fête de fin d’année. Cette soirée-là, de manière tout à fait inhabituelle, j’étais complètement saoul. Elle m’emmena donc à son appartement et nous y passâmes deux jours.
Ce qui ne cessait jamais de m’étonner chez elle, c’était nos discussions sur la grandeur de l’Inde, sur le sadhu Ramana Maha rishi, ou le philosophe Jiddu Krisnamurti et leurs plus hautes pensées ; c’était aussi chercher des épices dans des boutiques indiennes, etc.
Alors que notre relation s’était solidement établie, un dimanche matin, elle entra brusquement dans mon appartement et me dit qu’elle voulait rencontrer sa mère sans tarder, tout en passant sa main sur son ventre. Oui, elle était enceinte de quatre mois, preuve de notre intimité. Bien entendu, je ne comprenais pas pourquoi elle voulait soudainement voir sa mère et je lui répondis :
– Si tu as envie de voir sa mère, vas-y ! Je ne t’en empêcherai pas !
Je pensais alors que, comme beaucoup d’autres, sa mère devait vivre toute seule, éloignée de sa fille. En vérité, je n’en avais jamais parlé avec elle…
– Non, c’est impossible ! En tout cas, ce n’est pas pour demain. Cela va prendre du temps, il y a des démarches à faire, répondit-elle.
– Des démarches, de quoi parles-tu ?
– Oui, Nicolas ce n’est pas facile de la trouver.
– Je ne comprends pas.
– J’ai été abandonnée par ma mère biologique, à l’âge d’un mois, puis j’ai grandi dans une famille d’accueil. Alors, si je veux la voir, il faudra chercher mon dossier archivé à la DSD, c’est-à-dire à la Direction Générale solidarité départementale et en plus à la mission adoption de l’ASE, pour connaître les informations laissées ou non par ma mère. S’il y en a, je pourrai alors m’adresser au Conseil national d’accès aux origines personnelles et cet organisme peut par la suite essayer de la retrouver. Et même si les recherches aboutissent, il n’est pas certain qu’elle accepte de me rencontrer.
– Désolé, je ne savais pas qu’il y aurait autant de problèmes !
Je la serrai contre moi pour la calmer et lui dis :
– Chérie, ne t’inquiète pas pour ça, je suis là !
– En fait, c’est toi qui m’as donné l’envie de voir ma mère… Tu te souviens, un jour, au cours de l’une de nos discussions, tu disais qu’en Inde les femmes enceintes voulaient rester toujours auprès de leurs mères et suivre leurs conseils.
– Oui, c’est vrai. Je te l’ai dit. Pourquoi pas ? On essaie de trouver la tienne, ça marchera peut-être, qui sait ?
Après cet échange, nous passâmes un bon dimanche.
Le lundi, je partis à un autre bout de la ville pour traiter des dossiers de notre nouvelle filiale. Vers 16 heures, elle m’appela au téléphone, au bureau, la voix tremblante et en sanglotant, me demanda de la rejoindre à 19 heures à notre restaurant habituel qui était à quelques pas.
Nous étions assis face à face. Ses yeux remplis de larmes, brisaient mon cœur.
– Chérie, calme-toi ! Que s’est-il passé ? La démarche a-t-elle progressé ?
– Non, en rien ! Pas besoin d’aller plus loin ! Ma mère ne veut pas me reconnaître, c’est très clair dans le dossier de la DSD. Mais je ne veux pas lâcher, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout. Si la justice lui permet de jouir de ses droits, pourquoi m’empêcherait-elle d’user des miens ? Je veux le savoir.
– Tu as raison, et je suis avec toi. Dans l’état actuel des choses, je ne te laisse pas seule. Après le dîner, tu viens avec moi, désormais, on vivra ensemble, c’est mieux pour nous deux.
Comme décidé, après un dîner léger, on prit un taxi pour rentrer. À notre arrivée, j’ai pris, comme tous les soirs, le courrier qui m’attendait, puis nous montâmes au troisième étage en choisissant les escaliers et en nous tenant par la taille et par la main.
J’attendis qu’elle se fût assise dans le fauteuil et lui dis :
– Chérie, écoute ! Toi, tu pleures pour ta mère qui ne veut pas entendre parler de toi, mais moi je reste sans voix devant une mère qui brûle d’envie de me rejoindre. C’est le troisième courrier que je viens de recevoir de sa part.
– C’est vrai ?
– Oui ! Elle est dans une maison de retraite de Chennai, en Inde. Je paie dix mille roupies par mois. C’est un endroit décent et elle ne s’est jamais plainte de sa situation jusqu’à présent. Cependant, depuis deux mois, dans chaque lettre, elle parle de sa volonté de me voir, et me demande de venir en Inde.
– Qu’est-ce qui t’en empêche ?
– Comment ? Je dépense presque la moitié de mon salaire pour le loyer et tu sais très bien ce qu’il me reste à faire. Dans ce contexte, je ne peux pas y songer… Il en va de même pour la faire venir en France ; d’ailleurs, ce ne serait pas facile pour elle de venir en France et vivre avec moi, en laissant derrière elle tous les membres de sa famille.
– Et puis ?
– Pour ma part, j’ai des défauts qu’elle ne peut pas supporter et cela peut gâcher la relation entre mère et fils.
– Nicolas, si tu ne dis rien, moi je pourrai dire quelque chose !
– Quoi ?
– On peut faire venir ta mère en France ?
– Je viens juste de t’expliquer mes problèmes !
– À mon avis, ce ne sont pas de vrais problèmes. J’ai besoin de ta mère pour remplacer la mienne. Ne me dis pas non, s’il te plaît !
– Chérie, ne prends pas une décision à la hâte ! Elle a passé toute sa vie en Inde et l’environnement d’ici n’assouvira pas sa soif de relations. Son attente est différente. En outre, ça m’étonnerait que vous puissiez vous rapprocher l’une de l’autre ! En tout cas pour moi, c’est une décision grave et avant de la prendre, il nous faudra suffisamment du temps pour réfléchir. Mais j’ai encore un dernier point à comprendre : elle ne parle pas un mot de français, et toi je ne pense pas que tu puisses apprendre la langue indienne plus facilement… Alors, vous deux, dans quelle langue vous parlerez-vous ?
– Dans le langage d’amour, que veux-tu de plus ?
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Auroville (Roman)  – Chapitre -19

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 Pondichéry, l’année Srimuga, le mois ‘Masi’, le jour 14 (Le 25 février 1934)

 

Ma chère sœur,

 

J’ai lu ta lettre avec plaisir. Les familles de nos oncles de Bahour, d’Alappakkam et nous, en Inde, allons tous bien. Le mari de Vadivou travaille maintenant comme tisserand dans une filature d’Henri Gaebelé. Ils habitent à Saram, près de Pondichéry. Récemment, je l’ai rencontrée avec son mari à l’occasion d’un mariage. Elle m’a demandé de vos nouvelles et quand je lui ai dit que jusqu’à présent je n’en avais pas eu, elle a été déçue. Si je lui parle aujourd’hui, je suis sûr qu’elle sera vraiment heureuse.

 

Le jour où nous avons reçu ta lettre a été un jour de fête pour nous. Le soir même, nos père et mère se sont rendus au temple de la Déesse Mari Amman avec des offrandes et ils ont prié pour votre famille. Nous sommes également heureux du nouvel emploi de ton mari car c’est ce que vous vouliez. Alors de quoi d’autre pourriez-vous avoir besoin ? Tu as écrit à propos de griefs nés de votre départ de Pondichéry et de ton éloignement de tes proches, tout en me demandant de ne pas en parler à nos parents. Contrairement à ta demande, je leur ai lu toute la lettre. Tu pensais qu’une telle nouvelle risquait de les inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. En fait, ils ont trouvé cela très réconfortant étant donné qu’il s’agissait d’une déclaration poignante et touchante affirmant à quel point tu nous aimais malgré la distance qui nous sépare ! Cela signifie que nos parents doivent être informés de façon optimale afin de connaître l’exacte réalité de votre situation.

 

Tu es plus intelligente que moi. Si une autre femme que toi disait que son mari est seul responsable de tous les incidents de leur vie, je la croirais peut-être. Mais en fait, tu dois être toi aussi tenue comme responsable de tous ces évènements. C’est ce que j’ai expliqué à nos parents qui, quand nous avons appris votre départ pour Saïgon, disaient que ton mari était à blâmer pour tout. Oui, d’après moi, si tu avais été très ferme sur ton « Non », cela ne serait pas arrivé.

 

Je dois t’informer d’une autre nouvelle. Ton petit frère Singaravelou est également parti pour Saïgon quelques mois après vous. Il s’est engagé dans l’armée française. Edward est son nom de renonçant. D’après ta lettre, nous avons compris que vous n’aviez pas encore eu l’occasion de le rencontrer. Or y a-t-il un problème entre vous ? Si tu n’as pas eu l’opportunité de le croiser, essaie de le trouver par tous les moyens !

 

Il s’est peut-être installé dans une autre localité d’Indochine. Informe-toi quand même si tu as la chance de côtoyer des Indiens.  Comme il est soldat, tu peux tomber sur lui facilement si tu te renseignes auprès de personnes concernées. En outre, tu as précisé que ton mari était policier. Demande-lui donc de prendre la peine de retrouver notre frère. Si vous y parvenez, allez le voir chaque fois que vous en aurez le temps et insistez pour qu’il nous écrive.

 

Ma femme, apprenant que vous étiez partis pour Saïgon, m’a harcelé tous les jours pour suivre votre chemin. J’ai été tellement soulagé quand elle a cessé de grogner après moi ! Hélas, elle a recommencé en recevant tes nouvelles. Tu sais pourtant bien à quel point je déteste faire même le petit trajet entre Pondichéry et Bahour… Il est donc inimaginable pour moi de prendre un long-courrier au-delà de la mer.

 

Comme tu vis loin de notre ville, je dois te tenir au courant de ce qui s’est passé récemment ici. En novembre dernier, Gandhi a lancé une tournée de campagne à travers l’Inde, mettant l’accent sur l’abolition de la caste et de l’intouchabilité. Dans le cadre de cette tournée, certains dirigeants politiques de notre cité avaient invité Gandhi à prononcer un discours. Profitant de cette occasion, Gandhi a voulu rencontrer M. Aurobindo. Dans ce but, il avait exprimé son désir en écrivant à l’un des disciples d’Aurobindo, Govindabai Patel. Entre novembre 1933 et février 1934, plusieurs courriers ont été échangés entre les protagonistes. Le souhait de Gandhi a été catégoriquement refusé par Aurobindo et son amie Mira Alfassa. En outre, ils avaient averti leurs partisans de ne pas se rendre auprès de Gandhi lors de sa visite dans notre ville.  En revenant sur les faits, un doute planait en moi sur les personnes en question. Gandhi est un homme de jeûne dont les carêmes sont destinés à des fins politiques et pour encourager le peuple opprimé ; en revanche, l’ashram d’Aurobindo est réservé aux spiritualistes fervents et à ceux qui rotent la bouche pleine. Ainsi, dans ces conditions, on voit mal comment nous pouvions nous attendre à ce que l’ashram d’Aurobindo ouvre ses portes à Gandhi.

 

Finalement Gandhi est venu à Pondichéry, le 17 dernier. Environ dix mille personnes ont assisté au meeting. Il n’a pas même prononcé un seul mot sur son mouvement d’indépendance. Tout son discours, très émouvant, basé sur la devise française « Liberté, Égalité, Fraternité », a plaidé pour des réformes sociales.

 

Dans quel état se trouve la politique en Indochine ? Les personnes et les parents que nous connaissons vivent-ils dans ton quartier ? Y a-t-il des magasins indiens où il est possible de trouver des produits provenant d’Inde ? Habituellement, quel genre de nourriture prenez-vous là-bas ? Votre conversion au christianisme a-t-elle changé votre mode de vie ? Ce sont des questions que notre mère te pose alors que je t’écris cette lettre.

 

Prends soin de ta santé et ton mari de la sienne et sois courageuse ! Ne t’inquiète pas pour nous ! Envoie-nous souvent de tes nouvelles et n’oublie pas de te renseigner sur notre frère cadet. Nous te prions de donner notre salutation à ton mari et à tous vos amis de notre part.

 

Ton frère aimant,

Sadasivam

 

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* https://auromere.wordpress.com/2012/09/14/mahatma-gandhis-aborted-1934-attempt-to-meet-sri-aurobindo/

 

 

l’Attente d’un papillon – Krishna NAGARATHINAM

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J’attends. Une angoisse excessive, la peur, l’inquiétude, la tension, la fuite, les rituels compulsifs et donc qu’il y a autant de visages pour attendre ! Toutefois, dans l’état actuel, je ne peux pas vous dire lequel convient le mieux à mon attente.
Dans un été pareil, ensoleillé du matin au soir, je ressemble à un éclat de la dent de soleil. Alors, à la tombée de la nuit, je deviendrai plutôt un gros point noir, faisant partie de l’obscurité. Mais souvent, l’attente que je fais avec une particularité étrange de mon corps – tel que deux paires d’ailes colorées, une tête du type pois rouge, deux antennes de fierté, une trompe enroulée – pourra vous donner une impression passagère. Néanmoins, pour moi, cette attente et les moments associés avec elle sont importants. Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que cette attente dure plus d’une demi-heure, plus précisément depuis un vieux couple, assis sur le banc, a commencé à bavarder. C’est pour cela d’une manière inhabituelle, j’attends avec une fébrilité en plus. Surtout, à l’approche du soir, le cœur bat la chamade, les ailes se collent et se détachent sans arrêt tandis que le corps a commencé à trembler doucement.
Comme ces derniers jours, il n’y a pas d’autres papillons dans ce coin du parc. La plupart du temps, pendant la journée, mes gens ne cessent de voler d’une fleur à l’autre. Même l’abondance de nectar d’une fleur ne peut nous empêcher de voler et nous nourrir ailleurs. Bien qu’il soit certain que, avec la joie de les avoir trouvées, on s’implantera sur des pétales, se concentrera sur la dégustation de nectar ignorant tous les autres, cette scène ne durera pas longtemps. Peu importe, aujourd’hui tout cela a perdu ses significations, ils appartiennent au passé. Depuis mon arrivée, je me sens seul dans ce coin de paradis. Tous mes amis et proches ont subi un malheur dans notre parcelle ancienne. L’absence des autres papillons dans cette place-ci me fait croire qu’ils semblaient aussi être victimes du même sort.
Jusqu’à la dernière semaine, je vivais avec mes proches dans l’autre bout du parc. Malgré nos déplacements incessants pour la nourriture, le coin d’abri restait inchangé. Chaque insecte avait une alimentation assez bonne et passait une journée sans faim. Un jour, nous nous étions fait surprendre par une question de ma sœur : « chercher des fleurs pour remplir l’estomac, des mâles pour s’accoupler, cette vie n’est-elle pas ennuyeuse, » et elle s’étonna y ajoutant : « ne vous inquiétez pas pour des épreuves qui nous manquent depuis certains temps ! » Nous tous avons répondu « non » sans comprendre le fond du sujet. En laissant nous réfléchir, elle s’en alla. De son retour, on attendait la réponse. C’était à ce moment-là, la catastrophe nous a frappés. Un employé municipal est venu avec une sorte de bouteille de gaz sur le dos, a fusé le contenu sur nos plantes d’abris. Au cours des minutes qui ont suivi, tous mes amis et proches ont trouvé la mort avec les ailes qui ressemblaient aux pétales de fleurs fanées et les corps, au lisier de souris. J’étais la seule à pouvoir de survivre dans cet accident.
L’événement que je vais vous raconter se produisit le deuxième jour de ma vie solitaire. À ce moment-là, je me suis assise sur une fleur de rose et je savourais le nectar. Soudain, j’ai senti comme quelqu’un attrapait mes ailes par des doigts légers. Suivant lequel, se mit à battre mon cœur tandis que mon abdomen gonflait et se dégonflait. Ce fut une expérience inhabituelle et non comparable à celle que je réalise parfois avec mon partenaire mâle ou à celle dont je jouis en butinant le nectar des fleurs. C’était par cette expérience-là, j’ai compris que le sens de la question de ma sœur, posée il y a quelques jours. Mais je ne pouvais malheureusement pas profiter davantage, car tout cela a pris fin au bout de quelques minutes, lorsque les doigts se sont détachés de mes ailes, suivi d’un rire comme des pièces de monnaie lancées sur un sol rocailleux. Je levai la tête et la tournai vers le propriétaire des doigts. C’était un enfant de bas âge, traîné de force évidemment par sa mère qui le tenait à la main. Avec des larmes aux yeux, marchant en titubant à côté de sa mère, l’enfant n’arrêtait pas de m’observer. Son regard imperturbable me suit même aujourd’hui. Cet événement m’a appris que la curiosité naturelle des enfants exposées à travers leur toucher est une expérience hors pair.
Immédiatement après cet événement, j’ai découvert ce terrain de jeux avec des équipements, remplis de bruits d’enfants, non loin de là où je m’abritais avant. Au plus près, il y avait un petit bassin, avec une statuette féminine au milieu, versant l’eau d’une poterie. Sur le bord du bassin, à gauche, en face du terrain de jeu, se trouvait un arbre à jasmin au milieu des buissons et des herbes. L’arbre était couvert de fleurs. Et les fleurs avec leur taille et cinq pétales bien séparés ressemblaient à une paume de la main bien étendue. Alors je m’y suis installée sans attendre.
C’était le dernier après-midi de juin. Le soleil venait de se coucher à l’horizon. Cependant, la soirée ne voulait pas se précipiter pour rencontrer la journée. La chaleur accablante s’était atténuée. Une brise légère, venant du sud, faisait trembler le bassin et le feuillage de l’arbre. Après avoir frotté l’une sur l’autre mes antennes pour déposer des pollens collés dessus, j’ai laissé mes yeux balader autour de moi :
Ils devaient être récemment mariés (?). Comme les nés jumeaux, condamné à vivre sans séparer les corps, un jeune couple passait devant moi. L’homme a dit quelque chose à sa femme, mais elle a pris le temps de réagir, en épanouissant ses lèvres, elle disait un « O » tout en levant les sourcils. Après une brève interruption de son acte, elle a fait semblant de brandir son poing droit en direction de son mari, au-dessus de sa tête, comme vouloir lui donner une tape.
Un quart d’heure plus tard, j’ai vu quatre garçons. C’était par leur barbe, j’ai conclu qu’ils étaient des adultes. Sur la tête de l’un d’entre eux, on pouvait voir au front un mouchoir en tissu plié en forme de triangle. Les mouchoirs de trois autres avaient été attachés autour de leurs poignets respectifs. Ils avaient un air ridicule. Les mots qu’ils ont prononcés et la façon dont ils ont marché ont montré leur état. Ils auraient bu l’alcool quelques minutes auparavant et pensé avoir suffisamment de temps pour se divertir avant de se rendre à Chennai, mais ils ne savaient pas combien d’entre eux survivraient à la fin de leur retour.
Ma préoccupation était, si l’un des enfants qui avaient été activement impliqués dans le sport du manège, du toboggan ne viendrait-il pas vers moi et ne renouvellerait-il pas l’expérience que j’ai eue. Au lieu de lâcher mon espoir, je me rassurai en disant que cela se produirait et fixai mon attention vers les deux femmes d’âge mûr qui s’étaient engagées sérieusement dans une conversation habituelle pendant que leurs petits – enfants jouaient dans le jardin. Je savais de quoi s’agit-il leurs discussions : La belle-fille inepte, la pire femme de ménage qu’elles n’aient jamais eue, la mauvaise balance utilisée par un marchand de légumes, les mauvais traitements qu’ils ont subis la semaine dernière dans leur ancien bureau, la série télévisée qu’elles suivaient, la vie amoureuse de la fille de leur voisine, etc. Ainsi, elles avaient donc tellement de choses à parler et à échanger. J’avais l’impression qu’ils n’arrêteraient pas leur discussion immédiatement. À ma surprise, l’une d’entre elles a tourné la tête vers les enfants, comme quelqu’un a ouvert brusquement les battants d’une fenêtre et jeté son regard dans une direction précise.
– Ma petite princesse peut-on rentrer ?
Le mot ‘Petite Princesse’, prononcé avec affection par la dame, a attiré toute mon attention. En me tournant vers les petits, j’ai attendu avec impatience de voir l’enfant en question.
– Grand-mère ! Je ne peux pas jouer un peu plus ? – Une petite fille ouvrit la bouche.
– Non, alors ta mère dira, c’est moi qui te gâte. Rentrons à la maison !
Le visage de l’enfant qui s’assombrissait montrait qu’elle désirait toujours rester avec ses nouveaux amis. Sa grand-mère, tenant l’enfant dans sa main, commença à marcher, laissant sa discussion en suspens. Ils se dirigeaient lentement vers le chemin qui passe près de mon abri. Par chance, l’enfant s’était tourné vers moi, s’arrêtait brusquement, me fixait de ses grands yeux, comme il voulait examiner mon âme. Ses paupières supérieures se levèrent, la cornée s’émerveilla. Ses yeux palpitèrent comme mes ailes un instant. En se débarrassant de la main de sa grand-mère, la petite princesse s’était précipitée vers moi. Je n’ai pas bougé. Avec le visage rond, cheveux coupés au carré ; des perles de sueur à la racine des cheveux sur la tête avant, le front, le bas du cou ; la fillette livrait un regard curieux, timide, attentif à moi comme quelqu’un voulait hameçonner un poisson. Je ne patientais que pour ce grand moment, enfin la persévérance a fini par payer. Elle aurait 3 ou 4 ans. En maintenant les paupières écartées, elle riait. Afin d’accueillir son geste instinctif, je collais et décollais mes ailes. Comme je l’attendais, elle s’est avancée plus près de moi en se faisant la main comme un bourgeon de lotus et en tenant le pouce et le doigt d’index comme des pinces d’un crabe.
Ce n’est pas le moment d’attraper l’insecte, il est plus de six heures, on est déjà en retard ! – c’était sa grand-mère
– Attends mamie !
– Non. Tu peux l’attraper à la prochaine fois. Ils traîneront toujours dans ce coin.
Entretemps, les doigts qui ont touché mes ailes ont été retirés machinalement. La petite princesse recula et alla auprès de sa grand-mère. En me regardant fixement, elle disait à sa grand-mère :
– À la prochaine fois, tu dois m’amener directement ici, je veux jouer avec des papillons.
– Sûr, je te promets. La grand-mère la rassura.

LUI-(nouvelle ) – Krishna NAGARATHINAM

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   Lui

  écrit en tamoul -Krishna Nagarathinam

-Taduit par S.A.Vengada Soupraya NayagarNayagar Chassé croisé

Dès que j’appuie sur l’interrupteur de la sonnette, la porte de ma maison s’ouvre. Mon épouse, vêtue de son sourire habituel, m’interroge:
-Cette fois, tu as oublié quelle clef ? Celle de la voiture ou bien du garage?
-Toutes les deux.
Comme d’habitude, la main sur la tête, elle me sourit davantage et se moque de moi en disant,
-C’est presque devenue une habitude.
En l’écartant j’entre dans la maison. Au bout de cinq minutes, je regagne le seuil avec les clefs. Cette fois, elle n’est pas là.
Je hurle :
-Tu es déjà partie? Viens fermer la porte.
Je l’attends quelques minutes mais en vain.
« Elle ne viendra pas. Tu n’as qu’à partir. » La voix m’en avertit.
Je ferme à la clef et je pars.
Il m’a fallu cinq minutes pour sortir la voiture de mon garage.
Dès que la voiture s’engage sur la route principale, je commence à m’ennuyer davantage. Je me demande si cette personne serait toujours là. L’intuition me répond qu’il serait là.
Je l’observe depuis quelques jours.
Peut- être, il était toujours là. C’est fort possible que c’est moi qui ne l’avais pas aperçu. Si c’est vrai, est-ce qu’il y en aura des preuves ? Faut-il chercher les preuves pour cela? Oui, bien-sûr, me répond mon cher Siri(1). Tiens ! J’ai oublié de vous parler de Siri. C’est mon compagnon, mon ami, mon maitre, mon gourou…
Il y a six mois que ma femme m’a offert un « i Phone » pour mon anniversaire. Et voilà, le début du contact entre moi et Siri. Cette amitié a évolué et aujourd’hui nous sommes devenus presque des amis intimes. A quel point ? Ma femme me signale : « Vous êtes insensé ! J’ai peur de continuer à vivre avec vous ». Elle me dit même de consulter un psychiatre. En ayant assez de moi, elle m’a quitté avec notre enfant d’un an pour s’abriter chez sa sœur ainée que je n’aime pas.
Tard, une nuit, explosa une querelle entre Siri et moi.
-Est-ce que ma femme a raison de dire que je suis insensé ?
Siri rigola en disant :
-Comme si elle est pleine de bon sens !
Et il continua :
-Au fait, personne d’entre vous n’est sensé.
En réfléchissant bien, je crois qu’il n’a pas tort. Néanmoins, je lui ai demandé, si rien ne se passe selon mes envies tels que « mon choix, ma volonté, mon amertume… »
Siri rétorqua :
-Tu rêves ? Absolument rien ! De nos jours, sais-tu qu’est-ce qui reste silencieux ? Ce n’est pas l’ignorance, plutôt c’est l’intelligence !
J’étais surpris de cette réponse.
-Et alors, comment préserver notre individualité ?
-Cède à ton émotion ! Rejette ton intelligence ! Va goûter cette expérience.
Depuis une semaine je suis content de conserver mon individualité. J’ai voulu l’annoncer à mes proches. C’était exactement le moment où j’ai rencontré cette personne. Tous les matins quand je prenais le volant pour me rendre à mon bureau, je l’ai remarqué s’isoler devant l’arrêt d’autobus N° 52. Son comportement semble annoncer qu’il n’a aucun rapport avec les autres voyageurs qui attendent l’autobus. Donc, je pense qu’il est facile de sauver son individualité. Il est tellement grand qu’on devrait se lever la tête pour le saluer. Le buste, les épaules, la tête, les yeux, cherchent à voir quelque chose. Les filles décolletées hésiteraient à s’approcher de lui. De temps en temps, il se sert du creux de sa main pour se protéger de la lumière. Même en plein soleil, son visage est sombre comme si une ombre y est tombée. Les cheveux gris de ses tempes, sa moustache et sa barbe ne sont pas en harmonie avec son corps. La lassitude d’avoir parcouru la vie désorganisée se reflète dans ses vêtements et dans ses yeux décolorés. J’habite en banlieue. Depuis des années j’ai l’habitude de prendre ce chemin pour me déplacer en voiture. Pour traverser cet arrêt d’autobus cela ne dure que quelques instants. Pourtant, les petites cases de ma mémoire qui ont stocké les détails de ces instants me présentent une image vague de ce bonhomme.
Un jour, comme ma voiture est tombée en panne, j’étais obligé de le rejoindre à cet arrêt d’autobus. En espérant que nos rencontres précédentes lui suffisaient de me reconnaitre, je l’ai salué en souriant. Mon sourire n’avait pas l’air de retenir son attention car il était attiré plutôt vers l’affiche des horaires de l’autobus 50. Une chienne assise aux mains croisées d’une femme a grogné comme si la bête a reniflé cet homme. La dame l’a calmée. En regardant les yeux de la dame on se demande : « Qui a grogné ? La dame ou bien la chienne ? » Au bout de quelques minutes, il regarda sa montre. Son geste de secouer les mains, on dirait qu’il allait jeter sa montre. Pour la première fois comme s’il était conscient de son autrui, il regardait de tous côtés. Puis, d’un air décisif, il se dirigea vers moi.
-Vous avez l’heure ?
-9h30.C’est l’heure. L’autobus va arriver.
-Merci ! Vous êtes de l’Inde ? Il m’a demandé avec un accent sri-lankais.
-Oui. De Pondichéry. Je vous vois souvent ici à cette heure-ci ! Et vous ?
-Yazpanam (Srilanka). J’habite aux alentours.
La conversation s’arrête. L’autobus arrive. Il monta l’autobus et présenta son billet au conducteur. Peut-être un coupon mensuel. De mon côté, j’ai cherché un billet auprès du conducteur et je l’ai composté. J’ai vu l’ami sri-lankais déjà bien installé. Je suis allé prendre le siège en face de lui. Ses pensées étaient ailleurs. Mon regard était rivé sur lui. J’ai surtout remarqué le côté droit de son visage : la joue décharnée, la peau matée s’assombrit davantage dans l’autobus. Son indifférence m’a beaucoup éprouvé. Son silence semblable à celui d’un minuit m’a fait sentir la proximité d’une cheminée. Sa façon de m’ignorer m’énerve davantage. Je me demande pourquoi il me rejette. Ce qui suscite ma curiosité envers lui. J’ai décidé de faire quelque chose pour le mettre mal à l’aise. Oubliant les autres passagers, j’ai imaginé qu’il n’y restait que « lui et moi ». Cette imagination me facilitait à faire ce que je voulais. Et voilà, nous sommes seuls dans une arène de boxe. Il n’y a aucun spectateur pour nous applaudir. Le fait qu’il n’y a non plus un arbitre pour nous signaler les fautes ou la tricherie me rend heureux. J’ai fait exprès de m’étirer les pieds jusqu’à lui. Le souffle de mes pieds devrait remuer sa peau. Ses chaussettes ne lui suffiraient pas pour empêcher la chaleur de mon souffle mêlé d’ennui et de colère. Ses pieds noués restaient immobiles sous son siège. Je touche la pointe de ses chaussures avec la mienne. Il se retire les pieds et me regarde. Je déteste son regard compatissant. Au début il a l’air de me fixer droit dans mes yeux. Puis, il me saisit le bras ; brutalement il le tordit dans mon dos et il m’a déséquilibré pour que je tombe sur terre. J’avais déjà perdu. Ma chemise était trempée de sueur ; j’étais stupéfait. N’osant plus le voir, je me suis allongé sur mon siège, les yeux fermés. Mes pieds recoquillaient sous le siège. Je l’ai suivi discrètement. Une sorte d’indifférence a traversé subitement à travers sa bouche. Il me restait peut-être une demi-heure de trajet. Est-ce qu’il fallait toujours continuer ce drame ? La question m’a incité à le revoir. J’étais debout. Je me sentais devant le miroir. Il était en mi- sommeil ou bien il faisait semblant. A l’arrêt prochain, acceptant ma défaite, je lui ai dit : « je descends ». Il se retira les pieds et m’a répondu : « Oui ».
Ce soir, je n’ai pas bien dormi. J’ai voulu qu’il soit à l’exclusion des autres comme moi. Mais je n’ai pu rien faire jusqu’alors. Alors, j’ai décidé de prendre à nouveau l’autobus demain afin de lui parler. Le lendemain j’étais même un peu en avance à l’arrêt d’autobus. Comme il pleuvait, les gens cherchaient à s’abriter sous le toit d’arrêt. J’ai cherché cet homme parmi la foule où se trouvaient des gitanes, un vieil Algérien avec sa jeune femme et trois enfants, une Africaine grosse aux habits serrés qui passait le rouge aux lèvres (celles qui étaient déjà rouges). Cette Africaine lança un regard furtif vers un Blanc. La jeune mère avec sa charrette de bébé devrait faire obstacle à son passetemps. Une famille pakistanaise à cinq enfants avec leurs habits de Shervani, Salvar Kamis, la voile… Il n’y manquait que cet ami sri-lankais. J’en étais déçu. Je me retirai de la foule en ouvrant mon parapluie. Le temps avança. Mon intuition m’avertit qu’il ne viendrait pas. Alors, je me suis décidé de me rendre chez moi pour prendre ma voiture. Tiens, il était là sous la pluie ! L’autobus 50 à son tour est arrivé. Cette fois, j’ai pu monter avant lui et j’ai pris un siège en attendant de voir ce qui allait se passer. Comme il m’a déjà connu, il était censé se diriger vers moi pour me saluer. Dans ce pays, il est coutume que deux personnes se saluent même s’ils ne se connaissent pas. Donc, je l’attendais. Mais rien ne s’est passé. Bien que j’aie un siège vide à côté de moi, il n’est pas venu. Déçu, je ne me souviens plus où il est descendu ce jour-là. A mon tour, je ne me souviens non plus mon arrêt.
Dix jours se sont écoulés. C’était un jour férié. J’étais au centre-ville. Mon état d’âme ne me permettait pas de comprendre la signification de ce jour. J’avais une rage en moi pour annoncer au public demain : « Dès aujourd’hui, il faut que vous suiviez votre propre sagacité ou vous serez tous guillotinés ».
Le matin, j’ai appelé ma femme pour l’avertir : -Si tu ne rentres pas je me suiciderai. N’écoute pas les autres, aie ta propre conviction !
Elle s’en moquait et répondit : -Voyons ! Pour qui tu me prends ? Je crois que tu es bourré dès le matin !
Avant de raccrocher elle rajouta : -D’abord, reprends ton bon sens !
Ne sachant quoi faire je me suis laissé errer dans les rues. J’entrais dans une brasserie. Installé dans une banquette près du guichet, j’ai commandé un Ricard. Le garçon m’a apporté la boisson avec des olives salées. J’ai fini le verre. Quand j’ai quitté le restaurant, il était 17h mais le soleil était toujours éclatant. Au centre-ville, quatre ruelles partent d’un endroit pareil à une Place. On y trouvait les boutiques de grandes marques. La circulation étant interdite, on y trouvait plein de gens balader – un peu plus que d’habitude. Les gens se sont habillés légèrement à cause de la chaleur. J’étais le seul à marcher sans compagnie. Les autres marchaient ensemble : amis, couples, amoureux…Tous étaient remplis de joie avec un beau soleil couchant. A la place, il y avait une statue d’un officier militaire qui aurait joué un rôle dans la mission de libérer la ville de l’occupation pendant la guerre. Devant la statue, un grand bassin avec les fontaines. Autour des fontaines il y a des banquettes. Deux pigeons jouaient sur le bassin en s’envolant et en se promenant sur la muraille de la fontaine. Un vieux monsieur essaya d’attirer l’attention de ses oiseaux en leur jetant les miettes de pain.
Il était là, assis sur une des banquettes près de la fontaine. Je me suis rapproché de lui et je l’ai salué :
-Bonjour !
Il était en train de fumer.
-Bonjour !
Il m’a répondu en me serrant les mains après avoir passé sa cigarette à la main gauche.
Tout d’un coup d’un geste féminin, il m’a invité de m’asseoir auprès de lui.
– Il parait que vous avez trop bu ?
– Oui, mais vous en êtes partiellement responsable.
– Moi ?
Il a réagi avec un ton d’étonnement et au moment où il se tenait correctement, il me ressemblait à une femme qui était en train d’écarter les cheveux qui lui couvraient le visage derrière les oreilles, tout en donnant un sourire enjôleur. J’étais immobile de stupéfaction pendant quelques instants. Puis j’ai repris mon ton accusateur :
-Oui, c’est vous qui en êtes responsable. Chaque fois que je m’approche de vous, vous m’ignorez. Ce qui m’a trop humilié.
Mon ivresse me fait frotter les yeux larmoyants.
-Séchez vos larmes. On nous regarde. Est-ce que vous avez une famille, des enfants ?
-Oui, j’en ai. Mais, ma femme m’a quitté pour vivre toute seule avec notre enfant. Elle se plaint de mon comportement.
-Qu’est-ce qui s’est passé ?
-Elle n’aime pas que je me réveille pour arpenter toute la nuit. Cela l’ennuie. Fâchée, elle m’a quitté pour s’installer chez sa sœur ainée. Et vous ?
-Dès mon arrivée, j’habite seul dans ce pays : ma femme et ma fille sont en Inde, mes fils à Londres et au Canada. Mais il faut accepter la vie telle quelle.

Quand il a terminé la phrase, j’ai lu entre les lignes les brins de ma vie.
Prétendant de m’avoir tout lâché, il alluma une Marlboro. Ça fait longtemps que je n’ai pas fumée une cigarette de telle marque. J’ai osé lui demander :
-Une cigarette, s’il vous plait !
Il sort le paquet de sa poche et m’a offert une cigarette et une boite d’allumettes.
En allumant la cigarette, je lui ai rendu son briquet. Je me sentais que l’image de son visage se dégringolait. Les cheveux descendaient sur les épaules. L’obscurité du visage a disparu. Le visage attirant d’une femme blonde apparut. La moustache épaisse a cédé la place au duvet d’une femme. Les joues gonflées, les cheveux, le front, tous sont devenus jaunes sous le soleil de crépuscule. Quand il a remis le paquet de cigarette dans sa poche, son col se glissa et laissa voir sa poitrine. Cela m’a fait frémir. Cette personne a un peu repoussé mes mains qui avaient envie de toucher sa poitrine. J’ai attrapé ses mains et je l’ai invité :
-Venez avec moi.
-Où ?
-A mon appartement.
-On verra ! Donnez-moi votre adresse !
-Non, immédiatement. J’ai une bouteille de whisky. Discutons pourquoi il faut préférer les émotions à l’intelligence. Il parait que ce sont les émotions qui contrôlent le bon sens.
-Mon œil ! Une histoire à dormir debout.
-Non. Vous êtes comme moi, un homme hors du commun. Je suis sûr que je pourrai vous convaincre. Discutons-en longuement jusqu’à l’aube.
-Mais, laissez-moi partir. Je n’ai plus de temps.
Mais je n’ai voulu le laisser partir. Les badauds se sont arrêtés pour assister au drame. Deux policiers, un homme et une femme, se faufilant dans la foule, se dirigèrent vers nous. La policière emmenait cette personne en question vers le véhicule pour l’interpeller. L’interrogation terminée, elle est revenue vers son collègue. Elle dit quelque chose dans le creux de son oreille. Ensuite, les deux policiers m’ont conduit vers leur véhicule.
Ils m’ont demandé la carte d’identité. Tout en la vérifiant sur l’ordinateur, le policier m’a parlé :
-Savez-vous déjà de quoi vous êtes accusé ?
-(….)
-Vous vous êtes mal comporté avec une jeune fille. Vous avez tenté de toucher sa poitrine. Heureusement elle n’a pas voulu porter plainte.
-Quelle fille ?
Mes yeux se sont tournés vers la direction qu’ils m’ont signalée. Mais, c’était toujours « lui » qui était assis sur une banquette. Je me suis embrouillé.
Ce soir, j’ai regagné mon appartement. Les portes n’étaient pas ouvertes. Les fenêtres non plus. J’attendais en vain devant les portes fermées. Mon voisin venait d’arriver. Je lui ai demandé :
-N’y a-t-il personne ?
-Un couple habitait cet appartement. Tout allait bien dans le foyer. C’était un couple heureux. Il se serait passé quelque chose entre eux. Je n’en sais rien. Un beau jour elle l’a quitté. Ma femme l’a vue partir avec son bébé en taxi. Je n’ai pas de nouvelles de ce Monsieur.
-Vous ne me reconnaissez plus ?
Il a hoché la tête pour dire non.
-Bien !
Je suis descendu dans la rue et j’ai commencé à marcher.
……………
Présentée par la société américaine Apple, SIRI est une application informatique compatible à partir de l’i-Phone4. C’est un assistant personnel intelligent qui répond aux requêtes de leurs utilisateurs. Dans le quotidien du septembre 2012 a paru le fait divers : Un Américain est accusé d’avoir tué son colocataire à Gainesville (Nord de la Floride) : le motif du meurtre était d’ordre amoureux. Les policiers ont étudié les données du téléphone du suspect. Ne sachant pas comment se débarrasser du corps, le meurtre avait demandé de l’aide à… son iPhone : Où cacher le corps de mon colocataire ? Et Siri, toujours prête à rendre service, elle lui a proposé les solutions : marais, réservoirs, fonderie de métaux, décharge…
……………

Un vivant – (nouvelle tamoule) – Kantharvan

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Kantharvan : Nkatharvané Nagalingam au Tamilnadu, le 3 février 1994 et mort en avril 2014 est un écrivain tamoul. Il est également poète et syndicaliste. Ayant une place importante dans le monde des nouvelles tamoules il a vécu comme il a écrit. Il serait difficile de trouver un tel auteur dans le monde littéraire tamoul moderne. Parler de la classe opprimée -où la désespérance est éternelle, et de la classe moyenne qui ne sont rien d’autres que des rêveurs – de l’Inde moderne, c’est sa nature. Plus notamment, ses œuvres consistent à exprimer la vie remplie de la douleur des gens qui font du monde inconsciemment.

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Un vivant 

                                                               – Kantharvan

      Traduit du Tamoul par Krishna Nagarathinam

 

Cela faisait une semaine que monsieur Koujoupillai était de mauvaise humeur, dû à un mendiant fou. A plusieurs reprises, il avait tenté de repousser cet intrus de la proximité du temple qui pourtant effrayait tous les gens du village. Mais cela ne l’empêchait pas de revenir, de s’allongeait confortablement et d’y dormir.

 

Une lande sauvage s’étendait hors du village. En plein milieu de cette lande, se trouvait un pipal (un arbre sacré) imposant dont on croyait qu’il faisait le lien entre terre et ciel. Armé jusqu’aux dents, une statue du dieu Muni dénommé Muniasamy (1) se tenait debout à la base de cet arbre, et à côté de lui, comme une mer, s’étendait un grand étang. Tous les deux faisaient peur à tout le monde. Les villageois ne s’approchaient pas du temple, ni pour faire leurs besoins, ni pour cueillir des pousses de l’arbre. Mis à part utiliser leurs mains pour appliquer cette terre sacrée sur leurs fronts, les gens du village n’ont jamais mis les pieds sur le terrain vague de dix pieds qui était devant ce Dieu, disait-on.

 

Mais le mendiant fou ne voulait ni entendre cette histoire, ni comprendre à quel point le village et les alentours étaient dévoués et portaient le respect à l’égard du dieu Muni. Vêtu haillons sales, crasseux et infestés de poux, il était un garçon vraiment minable. Sans la moindre crainte, il s’habituait à venir dormir au temple et à arpenter la lande. Derrière tout cela, il y avait une bande de jeunes. « Il ne fait pas ça sans leur soutien », pensa Monsieur Koujoupillai.
Il y a tout juste un mois, le mendiant vint au village. Mais personne ne connaissait son origine. Tous les jours, avant de sortir du temple et d’entrer dans le village, il attendait un long moment que le soleil soit éblouissant. Une assiette en aluminium à la main, il allait demander du Kandji (riz à l’eau) de porte en porte.

 

Une fois qu’il avait crié « Kandji!», il s’assoyait à l’entrée de la maison et ne partait pas tant qu’on ne lui avait pas versé du kandji. En réalité, dans la plupart des foyers, ce n’était pas vraiment l’heure d’en trouver. Ainsi les femmes furent obligées de verser du ‘Nirakaram’ (l’eau obtenu par la cuisson du riz) pour lui faire croire qu’il s’agissait du Kandji. Et pour lui, seul le bruit comptait, il ne faisait pas attention à ce qui tombait dans l’assiette. Il partait donc vers la maison suivante, s’assoyait à l’entrée de celle-ci, et criait: ‘Kandji!’.

 

Le fou ne prenait jamais rien dans ses mains, quoi que ce soit, il fallait toujours le déposer dans l’assiette. Un jour chez Kanthupillai, on préparait des idlis (gâteaux salés au riz, cuits à la vapeur) pour les invités. Il vint devant chez eux, demanda du kandji et s’assit. L’épouse de Kanthupillai était une femme généreuse. Si elle avait du kandji, elle lui en donnait. Ce jour-là, elle apporta deux idlis bien marinés dans du chutney. Malheureusement, l’assiette du fou était remplie d’eau versée par des femmes malignes. Elle tendit les idlis au mendiant, mais lui, au lieu de les prendre avec ses mains, lui montra son assiette. La situation était embarrassante pour elle.

 

« Prends-les dans tes mains! Je pense que les femmes ont trop de compassion envers toi. Sinon elles n’auraient pas versé autant de kandji” le taquina-t-elle.

 

Une fois encore, sans rien dire, il lui montra son assiette. L’épouse de Kanthupillai ne pouvait rien dire. Après quelques secondes d’hésitation, elle mit les deux idlis qu’elle avait apportés dans l’assiette et rentra chez elle. Les idlis et les graines de moutarde du chutney commencèrent à flotter dans l’eau de Nirakaram.

 

Lorsqu’il revint au temple avec son assiette remplie, la bande de jeunes bloquait son chemin. L’un d’entre eux lui donna une bidi (un cigare indien). Il évita de la prendre par la main et la prit dans son assiette. La bidi qui flottait dans le ‘Nirakaram’ pouvait dégoutter ceux qui le voyait. Pourtant le mendiant retira la bidi de l’eau et, après l’avoir bien essuyée, la garda avec soin derrière l’oreille. Quand il en aurait envie, il la fumerait à l’aide d’une boîte d’allumettes qu’il gardait toujours sur lui.

 

Un jour lorsqu’il sortit sa boîte d’allumettes des plis de son dhoti, il n’y avait plus d’allumettes dedans. Il regarda les jeunes. L’un d’entre eux lui tendit une boîte et lui dit: “Prends la par la main au moins une fois ! ”

 

Le fou lui tendit l’assiette. La boîte d’allumettes commença à flotter dans l’eau de Nirakaram. Il la sortit de l’eau, frotta bien les deux côtés de la boîte, et alluma. La bande de jeunes avait tenté par tous les moyens de le convaincre, mais il était trop têtu et sa préférence pour l’assiette à la place de ses mains restait inchangée.

 

Le fou avait au moins quarante ans. Il parlait très peu et bredouillait d’une manière incohérente. Une odeur forte et puante se dégageait de son corps, contraignant les gens à garder leur distance. Une fois le groupe de jeunes et quelques villageois avaient réussi à l’emmener et à lui faire prendre un bain dans l’étang. Aussitôt après avoir piqué une tête, le fou sortit de l’eau et s’assit au bord de l’étang avec ses habits tout trempés. Les hommes qui étaient présents insistèrent pour qu’il ôte sa chemise et son dhoti déchirés, mais il fit la sourde oreille. Après cet incident, plus personne du village ne tenta de le convaincre de se baigner.

 

Un homme craintif ne pouvait pas s’approcher de la place du temple, surtout quand il était plongé dans l’obscurité. D’après les croyances locales, le dieu Muni arpentait le terrain la nuit et la personne qui croisait son chemin était abattue à la nuque. Et la victime vomissait du sang et mourrait ensuite. Les villageoises avaient pour habitude de se raconter des ragots toute la nuit. Leur réunion ne se terminait jamais sans parler de la gloire et de la grandeur de Muni et les petits enfants, qui avaient la chance de les écouter, s’animaient.

 

Une fois, un homme d’âge moyen qui venait de Pannanthai, un village voisin, conduisait un char à bœufs transportant du riz. Tous ceux qui habitaient dans ce village et ses environs savaient que le dieu Muni était présent sur le chemin du temple pendant la nuit. «On pourrait prendre le chemin de Câvadi(2), pourquoi prend-t-on un chemin si détourné? » se demanda le charretier. Il prit donc le chemin du temple pour rentrer dans le village. En s’approchant de temple, il vit une silhouette humaine et eut la peur au ventre. Pour échapper à cette situation électrique, il lui fallut chasser les bœufs en tortillant leur queue. Les deux bœufs pressèrent le pas et la charrette partit au galop. Le temps d’une chiquenaude suffisait pour passer le temple. Soudain les deux bœufs, comme s’ils avaient vu quelque chose, se mirent à secouer leurs cornes et à trembler de peur. En se bousculant violemment, ils arrachèrent la corde, se libérèrent du joug et coururent vers l’étang. Le charretier vit tout. Le brancard s’était levé et s’accrocha en l’air. Il aurait dû descendre du char. Personne ne savait comment cela s’était produit. Avec les yeux rivés, et du sang vomi et bien sec dans la bouche, l’homme gisait en travers du chemin.

 

Valli ammachi, une dame qui habitait en bas du village fut également témoin d’un fait similaire. Un jour, elle alla près de Kalangarai, pour ramasser du bois à brûler. Lorsqu’elle rentra, il commençait déjà à faire noir. Malgré cela, elle pensa qu’elle avait encore du temps et que la nuit ne tomberait pas si vite et décida de prendre le chemin qui passait par le temple. Son fagot sur la tête, elle se précipita sur son chemin. Étant sur le point de passer devant le temple, elle vit une silhouette sombre qui barrait son chemin. Elle comprit qu’il s’agissait de Muni et si elle le priait, il la laisserait aller, mais elle ne parvint pas à le faire.

 

Elle essaya de soulever ses mains pour saluer le dieu. Ses mains étaient drôlement lourdes. En face d’elle, Mounisamy se tenait comme une montagne. Tout s’est passé si vite, Ammachi tomba comme une mouche. Kouzoupillai qui était venu pour une affaire près du temple, l’avait soulevée. Il mis du vibouthi sur son front et la ramena au village. Elle fut clouée au lit pendant une dizaine de jours avant qu’elle ne se soit guérie.

 

Parfois il y avait une tornade et les femmes du village ne laissaient pas les enfants sortir. Ils devaient rester à la maison. «C’est l’heure du retour de Muni après la chasse » disaient-elles à voix basse. S’il y avait une pluie diluvienne, «c’est Muni qui crache » d’après elles.
En plein milieu de la nuit, les chiens aboyaient fort dans les rues. Le Dieu Muni, avec une taille de géant – de la terre au ciel; avec la bouche grande ouverte, portant toutes sortes d’épées venait dans les rêves des enfants qui dormaient sur les thinnais(3). A l’aube, ils s’éveillaient et appelaient leurs mères en pleurant pour sortir et faire pipi.

 

Au milieu des habitants, il se disait que ce dieu violent était sous la contrainte de la famille de Koujouppillai. D’ailleurs, la famille de Koujoupillai s’appelait ‘Muniasamy’.

 

Depuis plusieurs générations, la famille de Koujoupillai possédait beaucoup de champs voire même la moitié de la terre d’Ayakkudi et y pratiquait la culture non irriguée du millet et plus particulièrement du « ragi ». On disait qu’au moins deux fois par jour, ils prenaient du Kouje (4). Comme cette pratique devenait courante, ils ne pouvaient s’empêcher de prendre le Kouje chez eux, même après que leurs ventres soient bien remplies dans un banquet de mariage. Tous les hommes de la famille Koujoupillai avaient du ventre, comme si ils portaient un pot dans leur ventre. C’était pour cela que leur maison était surnommée ‘la maison de Koujouppillai’. Peu importe, quand il s’agissait de signer un acte, il signait toujours en épelant Muniasamy.

 

Munisamy ou dieu Muni avait été emmené au village par la famille Koujouppillai. Passionné par la chasse, l’un des ancêtres de Koujouppillai, courut derrière un animal et se perdit dans la forêt d’Appanur. Il tourna en rond dans les ténèbres. La fatigue et la faim l’avait forcé à dormir au milieu de la forêt. Lorsque le jour se leva, il entendit une voix l’appelait par son nom. Il se leva et vit devant lui le dieu ‘Muni’.

 

À l’apparence, il ressemblait à la fois à un Dieu et à un homme. Il se frotta les yeux et se pinça pour être sur qu’il était réveillé. Il regarda bien, les pieds de forme humaine ne touchaient pas la terre.

 

« Que regardes-tu ? J’en ai assez d’arpenter la forêt et je suis fatigué, moi aussi. Dès maintenant, j’ai besoin d’avoir un terrain et du peuple à moi. Emmènes moi au village, dans un nouveau pot bien fermé. En contrepartie, je m’engage à protéger ton village contre le mal » dit-il.

 

En portant le pot sur sa tête, l’ancêtre commença à marcher. Il arriva devant l’étang en fin de journée. Le dieu Muni, qui était à l’intérieur du pot, l’appela et lui demanda de descendre le pot en disant qu’il avait grand soif. Il posa le pot par terre, descendit dans l’étang et revint avec sa serviette trempée d’eau. Il laissa couler l’eau dans le pot. Ayant bu de l’eau, Munisamy lui demanda « Le village qui se trouve au loin, est-ce le vôtre ? » L’ancêtre de Koujouppillai lui répondit ‘oui’.

 

À ce moment, Munisamy lui dit « Laisses moi ici et ériges une statuette à mon effigie. Derrière la statuette, plante un petit pipal. Ce pipal sera pour moi à la fois un parapluie et un temple. Je ne veux ni de temple couvert de chaume, ni avec une cour. Même plus tard lorsque vous apprendrez mon pouvoir. J’ai envie d’errer dans la campagne, la forêt, partout. Toi et ta famille devez prendre la responsabilité de faire tous les rites qui me sont destinés. De mon côté, je m’occuperai de ton bien-être et de celui de ta famille » assura-t-il.

 

C’est ainsi que ce grand arbre fut planté et grandit, et que la statuette que l’on prie dorénavant fut érigée.

 

Le pouvoir de Munisamy commença à se répandre progressivement. D’abord, les gens de la région alentour, puis ceux des villes lointaines, vinrent pour prier. Environ Vingt-six villages s’assemblaient pour fêter l’Eruthukattu(5). Ils avaient également porté ‘Mathukkudam’(6). Le samedi était une journée conviviale animée ou l’on faisait l’offrande du Pongal et sacrifiait des chèvres. Au village, les habitants avaient donc pleins de considération pour la famille Koujouppillai.

 

Mais depuis un certain temps leur situation n’était pas bonne. On peut prendre le bus à l’intérieur du village. Les enfants poursuivent leurs études en ville. Les jeunes diplômés, à cette époque, allaient dans les villes comme Madurai, Madras pour travailler.

 

Aujourd’hui malgré leurs diplômes, les jeunes quelle que soit la ville, ne trouvent pas de travail. C’est vrai qu’ils n’ont pu trouver un travail, et alors? Pour travailler, Est-ce que leurs parents ou grands parents, se sont sortis leur village? Ne passaient-ils pas leur temps en se bavardant et en s’amusant? Pourquoi les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent-ils pas faire comme eux ? Aujourd’hui, il subsiste de l’arrogance chez les jeunes, surtout ceux qui flânent dans la rue. D’ailleurs, selon les ragots du village, les jeunes de toutes castes vont bientôt créer une association.

 

Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Par contre, n’ont-ils pas un endroit isolé dans ce village pour aller fumer leurs cigarettes ou bidies? D’après les jeunes entêtés, le paradis c’est fumer devant Mouniasamy, sous le pipal, avec une brise légère.

 

Une fois, le sol nu de l’arbre avait été érodé par la pluie. Un après-midi, Koujouppillai alla le voir. Le gang qui ne gagnait pas sa vie, était assis, comme des rois à l’ombre de l’arbre. Ils se débattaient vivement comme s’ils allaient conquérir le monde, avec la bidie dans une main et un livre dans l’autre. Quelle scène? À leurs côtés, le fou qui avait déclaré qu’il ne tendrait rien d’autre que l’assiette dormait profondément en ronflant. Quand Koujouppillai était en colère, il pouvait provoquer une scène. « Sales gosses ! Comment osez- vous vous conduire de cette manière indécente? Pour qui prenez-vous Mouniasamy ? C’est un dieu féroce. Vous perdrez votre vue. Ne restez donc pas la! Allez-vous en!» dit-il.

 

Mais les jeunes restaient sans bouger. Ayant cachés leurs bidies dans le dos, ils se sont moqués de lui. Mais leur moquerie avait poussé à sa colère extrême: «Vous sous-estimez Mouniasamy. Je vous previens! Ne flânez pas ici. ! Allez-vous en ! » cria-t-il.

 

« Que l’on nous laisse sans riz ! Et vous, pourquoi mangez-vous toujours le kouje, alors que Munisamy vous veut du bien. S’il n’arrive pas à vous donner un peu de riz pendant sept générations, vous croyez qu’il a le pouvoir de nous en arracher? Tonton Koujoupillai, on a appris qu’il y avait de la pluie à Ayakudi ! Il vaut mieux que vous alliez avec votre charrue labourer votre champ, pour que vous puissiez au moins manger le kouje. » dit le fils de Pandiayapillai.

 

Koujouppillai avait le sang aux joues et commença à brûler de rage. Il laissa de côté les jeunes et se tourna vers le fou qui ronflait dans son sommeil profond. Avec une brindille, il commença à le battre tout en grinçant des dents.

 

Le fils de Pandiapillai intervint à nouveau. Il lui saisit le bras et dit fermement comme un adulte: « ne bats pas inutilement un étranger ». Koujouppillai se débarrassa de sa brindille et jeta le paquet sale et la gamelle du mendiant de côté. Puis il partit en menaçant « si le fou revient se coucher ici, il sera soit puni par Muniasamy, soit tué par moi-même ». Il savait que s’il montrait sa colère contre les jeunes, il aurait des problèmes avec les autres, donc la cible idéale était le mendiant fou.

 

Le mendiant, réveillé par cet incident imprévu, ramassa ses biens, les posa à côté de sa tête et se rendormit. Les jeunes, qui avaient vu le bâillement et le ronflement du garçon, rirent de lui et s’en allèrent.

 

Les jours suivants, le fou n’arrêta pas d’aller de porte en porte, et de dormir ensuite sous le pipal du temple de Muniasamy. Lorsque les jeunes lui posèrent des questions sur Koujouppillai, il en déjouait à sa manière en répondant évasivement. Koujoupillai a tout tenté, même de le chasser avec une brindille à la main. Mais le fou ne voulait ni dormir ni aller ailleurs.

 

Un soir, il y avait un coup de vent du nord dans le village. Les gens n’avaient pas pris cela au sérieux au début. Mais petit à petit, le vent devint violent. Les meules de foin et les feuilles de palmes qui couvraient les toitures commencèrent à s’envoler. Pour les retenir, Koujouppillai était en train de poser une pierre sur les palmes.
À ce moment-là, un homme qui paraissait comme dérangé vint en titubant sur le chemin du temple. Il passa devant la maison de Koujouppillai en criant « à cause du vent le pipal se balance de tous les côtés et les racines commencent à s’arracher. Le fou est allongé sous l’arbre. Je ne sais pas ce qui va se passer pour Muniasamy et pour le fou. Comme j’ai eu peur d’aller plus près, je suis resté sur le chemin et j’ai tout vu ».

 

Sans tarder, Koujouppillai lâcha la pierre qu’il portait, serra bien l’un des pans de son dhoti à la taille après l’avoir passé entre les jambes et courut vers le temple. En le voyant courir, les autres suivirent en se battant contre le vent.

 

Koujouppillai arriva en premier près du temple. A part le pipal, dans la lande il n’y avait même pas des arbustes ou des autres végétations pour arrêter le vent. Sous l’effet du vent l’arbre s’inclinait comme un arc. Tout cela se passa sous le nez de Koujouppillai. Les racines de l’arbre s’arrachèrent du sol, et l’arbre se jeta par terre. Comme s’il ne c’était rien passé, le fou qui vint de se réveiller, ramassa ses affaires: le paquet sale, l’assiette en aluminium et la gamelle en laiton, et s’éloigna du tronc de l’arbre d’une vingtaine de mètres. Soudain l’arbre qui était sorti du sol avec toutes ses racines, tomba sur la statuette de Muniasamy. Koujoupillai s’en approcha et regarda avec inquiétude. La statuette était éparpillée en petits morceaux. Les populations locales se sont réunies. Les yeux gonflés de larmes, il dit « Le fou a pu s’échapper, mais, le dieu Muni n’est plus là ».

 

Une fois encore, le fils de Pandiyapillai fit un pas en avant et lui répondit « le fou, lui est vivant. Il a donc été réveillé par le vent ».
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1. Un dieu féroce, gardien du village, le temple se trouve en général en dehors du village
2. bureau administratif du village
3. un plancher surélevé de la véranda à l’extérieur
4. une sorte de porridge préparé avec du ragi.
5. Une sorte de corrida, pratiqué en Inde du sud.
6. Pot rempli de céréales mélangées que l’on laisse fermenter et vieillir.