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Le bananier d’Andoni (nouvelle) – Krishna NAGARATHINAM

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(Ce texte est paru à l’origine dans le magazine « Cousins de personne « 2014.12.08 – Numéro 8 – Carte blanche)

 

C’était un dimanche du mois de juin. Le jardin se trouvait à l’arrière de la maison. L’air chaud d’été, chargé d’humidité, continuait à souffler. Les branches du cerisier, comme les doigts écartés d’une main, étaient doucement agitées par la brise. Partout les cerises desséchées s’étaient répandues et s’emmêlaient aux brindilles et aux feuilles mortes. Andoni était assis sur un banc, ses deux jambes repliées en arrière. Le regard d’Andoni était fixé sur un bananier qui se tenait devant lui et comptait ses derniers jours. Devant lui, une table avec des chaises de jardin. Sur la table, il y avait une bouteille de bière à moitié vide, accompagnée d’un verre. Les restes de bière et de salive sur le bord du verre étaient sur le point de rejoindre le fond, et la mousse qui traînait encore sur sa lèvre bien en chair violacée indiquait qu’il venait de le boire cul sec. Sa bouche cadenassée s’était ouverte pour faire un rot, chose qu’il n’aurait jamais faite devant sa femme. Il ôta la fourmi qui tentait de grimper sur sa jambe. Son épouse, Françoise, croyait que son mari surveillait les cerisiers du caprice des enfants qui venaient en cueillir les fruits en sautant par-dessus la clôture de fils barbelés. Elle préférait voir les fruits tomber et pourrir plutôt que de les laisser à la portée des enfants.

 

Françoise avait eu cinquante-cinq ans au mois de mai. Andoni avait peut-être deux ans de plus qu’elle ou deux ans de moins. On ne pouvait pas déterminer son âge. Personne, pas même lui, ne connaissait la date ou l’année de sa naissance ni qui étaient ses parents. On racontait que sa mère avait disparu après l’accouchement dans un hôpital public. Il avait rencontré Françoise, une touriste étrangère, à Pondichéry en Inde. Il ne s’agissait de rien de plus qu’une simple rencontre entre une touriste française et un local qui lui avait rendu un service. Au départ, ils n’avaient pas l’intention de se marier, ou du moins Andoni n’en avait aucune envie.

 

Cela s’était passé il y a trente ans, en été. Midi était passé. Andoni était venu garer son rickshaw à la station, après sa tournée de midi au cours de laquelle il avait l’habitude de faire le trajet pour les écoliers. Pour se protéger du soleil brûlant, il avait déroulé une toile épaisse au-dessus de son rickshaw et faisait une sieste à couvert. Le ciel s’assombrit. La bruine et le vent avaient fait fuir les gens. Si la toile n’avait pas été balayée par le vent, serait-elle venue à sa rencontre ? Il l’ignorait toujours. Il se réveilla. Devant lui se trouvait une Européenne, avec le visage mouillé par les gouttes de pluie fraîches et tièdes et les cheveux décoiffés. « Pourriez-vous me conduire ? » Elle lui semblait économe en matière de conversation et il était évident qu’elle ne répéterait pas sa phrase une seconde fois. La pluie se mit à tomber de plus en plus drue et à grosses gouttes. Andoni descendit de son rickshaw pour la laisser monter. Elle prit place et lui fit part de sa destination. Il plia en deux le lungi qui couvrait le bas de son corps et posa une petite serviette sur sa tête pour se protéger de la pluie battante. Une main tenait le guidon, l’autre la selle comme s’il était prêt à soulever le rickshaw si nécessaire. Il s’élança et parcourut une petite distance. Puis, tout en appuyant sur une pédale du bout du pied gauche, il enjamba la selle, positionna son pied droit sur la deuxième pédale, et y déchargea tout son poids. Le rickshaw commença à rouler. Lorsque la vitesse eut atteint une cadence élevée, il voulut lui faire comprendre qu’il savait parler français, et lui demanda, « Madame, ça va ? » en se retournant à moitié vers elle. Malheureusement, elle semblait faire la sourde oreille. Après une quinzaine de minutes de trajet, ils étaient arrivés à destination. Quand elle voulut payer deux roupies de plus que le tarif négocié, il refusa de les prendre. Cependant, devant une dame si sympathique, il finit par accepter. Andoni ne s’attendait pas à la revoir le lendemain même. Son travail l’avait obligé à s’arrêter à Nehru Street. Il était sur le point de partir après avoir fait descendre ses clients quand il vit sa passagère de la veille, engagée dans une vive discussion avec une vendeuse de fleurs devant un restaurant. Malgré le regard désapprobateur des policiers, il laissa son rickshaw sur la voie et décida d’intervenir. La vendeuse avait dans sa main un paquet de guirlandes de fleurs de jasmin et la Française tenait un billet de deux roupies entre ses doigts. Andoni comprit tout de suite la situation.

 

― C’est pour le jasmin ? Combien de coudées lui avez-vous vendu ? demanda-t-il à la vendeuse.

 

― Seulement une coudée, mon frère. Je lui ai dit qu’une coudée vaut cinq roupies en faisant signe de mes doigts, mais elle m’a donné que deux roupies, murmura la vendeuse à son oreille.
Il s’était fâché en entendant cette histoire.

 

― N’avez-vous donc pas de honte ? Je sais que vous vendez la coudée à une roupie. Pourtant, cette dame vous donne une roupie de plus, que voulez-vous encore ? Prenez l’argent et allez-vous-en !

 

Ayant dit cela, il arracha le paquet de la main de la vendeuse et le tendit à la touriste. Sauvée d’une situation imprévue, la Française reconnaissante le remercia.

 

Après cet incident, il leur arriva de se croiser plusieurs fois. Andoni avait l’impression que leurs rencontres n’étaient pas dues au hasard. Selon lui, elle avait agi intentionnellement. Un jour, elle lui demanda de l’épouser. La proposition qu’elle lui fit allait non seulement améliorer sa vie, mais aussi assurer la survie de sa femme et de ses enfants, qui vivaient sous un abri depuis longtemps abandonné. Il accepta sans rien dire. Ils se marièrent dans un temple hindou. Elle rentra chez elle sans lui et il la suivit ensuite. Elle s’était occupée de toutes les démarches administratives relatives à son entrée sur le territoire français. Depuis ce jour-là, il n’eut jamais l’occasion de retourner dans son pays. À plusieurs reprises, il avait parlé à son épouse de son désir de rendre visite à sa famille en Inde, mais la demande avait toujours été rejetée avec fermeté. Il rêvait d’y retourner à chaque fois qu’il voyait un avion dans le ciel. À cet instant précis, il en passa un au-dessus du bananier. Le passé et la jeunesse s’envolèrent avec son sillon dans le ciel, les yeux rougis de larmes.

 

Le couple ne sortait que rarement. Il y a quelques années, lorsqu’il venait juste d’arriver en France, il avait été invité avec sa femme à un mariage chez un Pondichérien. Après le mariage civil célébré à la mairie, une réception avait eu lieu. Le repas était copieux et bien arrosé par toutes sortes de liqueurs. Un Pondichérien ivre leur posa une question qui parut à Andoni sur le coup tellement stupide :

 

― Dites-moi ! Qu’est-ce qui vous amène à Strasbourg ? Vous n’étiez rien d’autre qu’un misérable conducteur de rickshaw, n’est-ce pas ?

 

L’homme éclata de rire. D’autres invités s’étaient joints à cette mauvaise plaisanterie. Andoni, lui aussi sous l’emprise de l’alcool, s’était énervé. Françoise n’avait pas compris tous les mots entre les deux hommes, même si le mot « rickshaw » lui avait fait comprendre la gravité de la situation. Elle avait essayé de calmer son mari et lui disait :

 

― Écoute, Andoni ! Ne cherche pas d’histoires, on s’en va.
Mais Andoni, ignorant son épouse, demande à son adversaire si l’affaire de sa femme était toujours aussi rentable en Inde, ajoutant qu’il l’avait plusieurs fois emmenée dans des hôtels connus pour leur mauvaise réputation. Ils finirent par se battre et se rouler sur le tapis. Les autres convives furent obligés d’intervenir. Ce jour-là, Andoni s’était juré qu’il n’assisterait plus jamais à une telle fête à l’avenir. Peut-être est-ce à ce moment-là qu’il s’intéressa de plus près à son bananier ?

 

L’avion avait disparu de l’horizon, l’attention d’Andoni se tourna vers le bananier. Dans leur jardin, il y avait toutes sortes de plantes, grains, fruits et légumes. C’était l’œuvre de Françoise. Il avait repéré ce bananier dans un magasin de jardinage où il était allé avec elle. Il voulut l’acheter en mémoire de son pays mais sa femme refusa. L’obstination d’Andoni fut payante. Ils avaient fini par l’acquérir et par le planter dans le jardin. Au bout d’une semaine, quand la pousse devint une longue feuille de bananier, sa joie fut immense. Il voyait des fleurs et un régime de bananes dans ses rêves. Il l’arrosait tous les jours, le nourrissait d’engrais verts et chimiques. Les pousses continuèrent à sortir et les feuilles étaient nombreuses. Il allait presque tous les jours au jardin et observait le développement, autour de la base massive, de pétioles et de grandes feuilles insérées en spirale. Le soir, grisé par l’alcool, il discutait avec son bananier, et s’endormait même parfois à ses côtés, par terre. Quand Françoise retrouvait son mari dans cet état, elle le réveillait avec un seau d’eau. Il se levait et retournait au lit sans dire un mot. Il n’avait pas de dîner, mais pour lui, c’était le moindre de ses soucis. Depuis quelques jours, son bananier bien-aimé n’allait pas bien, il s’était affaibli, avait perdu toute sa verdure et toute sa vigueur ; les feuilles tombaient les unes après les autres. Andoni n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Peut-être que son épouse avait la réponse mais il savait qu’il ne parviendrait pas à l’obtenir.

 

― Chacun a besoin de certains éléments de base pour vivre. Je savais que nous ne pouvions pas les apporter au bananier. C’est pour cela que je t’avais dit non. Mais malgré cela, tu as insisté pour l’acheter. C’est donc toi seul qui es responsable de la fin brutale de ton bananier.

 

Il avait une question à lui poser, mais le visage de sa femme le découragea. Après ce petit incident, Françoise était rentrée dans sa chambre et avait fermé la porte. Comme d’habitude dans ces cas-là, Andoni passa la nuit sur le canapé.

 

Le lendemain, le bananier avait disparu, un dazzler déployait ses feuilles au milieu du jardin.

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Douglas Gressieux

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Comme dans la plupart des pays du monde, il existe en France une centaine dgressieuxd’associations de la diaspora indienne au fonctionnement similaire : elles défendent leurs origines tout en restant fidèle à leur diversité régionale. La diaspora indienne, qui est composée de Tamoule, Telougou, Penjabi, Gujarathi etc., est intéressé avant tout par faire valoir sa culture sectorielle. Chaque année, leurs programmes célèbrent des fêtes régionales telles que Pongal, Dasara, Onam mais aussi le Deepavali, grande fête nationale. De même, on y enseigne souvent des cours de langue, de danse classique mais aussi de la danse moderne « Bollywood ».  En France, nous voyons comment les communautés indiennes mènent leurs vies. Dans ce contexte, nous devons apprécier les représentants de ces associations pour le sacrifice qu’ils font en matière de temps et d’argent.

Comme vous pouvez l’imaginer, les associations tamoules sont beaucoup plus nombreuses que les autres. Au début, les dirigeants de ces associations avaient des devoirs traditionnels.  Ceux-ci étaient de chercher des personnalités indiennes à l’aéroport et de prendre des dispositions pour une visite guidée de Paris etc. En retour, ces personnalités organiseront en Inde quelques réunions d’appréciation pour leurs services. Et bien sur, tout cela se fera aux frais des dirigeants des associations. Sans jouer ce genre de cinéma, il y a un président qui consacre toute sa vie pour l’Inde et sa valeur. Son nom est M. Douglas Gressieux et son association s’appelle «Les Comptoirs de l’Inde ». M. Gressieux même si français par le sang, est né et a grandi à Pondichéry en Inde et ce facteur intrinsèque a tourné son esprit vers l’Inde et son éthique.

Notre blog Chassé-croisé : France-Inde m’a permit de faire sa connaissance. Un jour, j’ai reçu un courriel où il m’a invité à se rendre dans son association. M. Gressieux  et son association se trouvent à Paris et moi à Strasbourg, à l’est de la France.  Environs 500 kms séparent nos deux villes, c’est pourquoi je ne me déplace pas ou rarement à Paris. Obsédé par son blog, j’ai quand même décidé de rencontrer M. Gressieux. Il pleuvait, le temps avait tout fait pour m’en empêcher, mais c’était pourtant chose faite.

Indian-soldiers-exhbn-070L’association « les Comptoirs de l’Inde vit le jour il y a vingt ans. Quelques sympathisants indiens et leurs amis Pondichériens se sont unis pour créer cette association. Pour eux, les Pondichériens ont deux cultures: la première est celle de l’Inde, et l’autre celle de la France. Il est donc nécessaire de préserver cette identité insolite. Même si le nom de l’association nous rappelle l’ancienne époque du colonialisme, pour ses membres, ce n’est rien d’autre qu’une façon de parler de l’avenir de l’Inde. Et cet esprit est avec eux partout où ils vont pour défendre la politique, l’économie, l’art, la littérature et la culture de l’Inde devant le public français. « Elle a l’ambition de servir de lien « culturel » entre la France et l’Inde à partir d’une œuvre de Mémoire sur les Anciens Comptoirs, avec pour toile de fond la Francophonie » déclare M. Gressieux.

9782849100721M. Douglas Gressieux est fonctionnaire à la retraite. Il parle et écrit couramment tamoul. C’est un traducteur et un écrivain. Il a à son compte quatre livres, qui parlent tous de l’histoire de Pondichéry. S’il m’autorise, j’ai envie de les traduire en tamoul. Depuis 2011, l’association organise chaque année le salon du livre sur l’Inde. Cette année, la jeune écrivain Indienne Mlle Abha Dawesar était l’invitée d’honneur.

– Nagarathinam Krishna

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Certaines des contributions majeures de l’association sont données ci-dessous : (renseignements fournis par l’association)

– La Documentation: un Centre Culturel et de Documentation sur l’Inde et les Comptoirs a été crée en octobre 1997. L’Association dispose aujourd’hui de plus de 3000 ouvrages et documents. Elle participe depuis 1999 à la « Fête du Livre » ainsi qu’aux journées du Patrimoine (Patrimoine des Comptoirs).

– Les Conférences : l’Association propose des conférences sur l’Inde et les Comptoirs à de nombreux organismes : Universités du 3ème Age, Communes, Écoles, Lycées, IUT…… Des interventions ont été faites en Guadeloupe et en Martinique au sujet des Antillais d’origine indienne.

– Les Recherches, l’Edition et l’Organisation de colloques : Elle a réalisé 4 ouvrages sur l’Inde et 2 colloques au Sénat en 1994 et 2004 pour le 40 ème anniversaire et 50ème  anniversaire du Transfert des Comptoirs à l’Inde.

– La Présentation d’Ouvrages sur l’Inde : en contact avec les Maisons d’Edition, elle organise des opérations de dédicace avec les auteurs des livres sur l’Inde. Des auteurs indiens sont venus dédicacer leurs ouvrages notamment lors de l’opération « Les belles étrangères » organisée avec le Centre National du Livre (CNL).

– Les Expositions : de nombreuses expositions de photos et de peintures sur l’Inde sont organisées au siège social en liaison avec l’Ambassade de l’Inde. L’Association a réalisé 4 expositions itinérantes sur l’Inde et les Comptoirs qui sont présentées en France et aux Antilles.

– Les Loisirs : elle organise des visites de Musées, de Temples (Hindous, Sikhs….) de la Mosquée de Paris et de sites particuliers (Institut de France)…. La Fête du Nouvel An Tamoul (le Pongal) permet aux amis de l’Inde de se retrouver. Des voyages en Inde (Inde du Nord, Inde du Sud et les 5 Comptoirs) sont organisés chaque année. Afin de maintenir ces liens, des cours de Tamoul et d’Hindi  sont dispensés au siège de l’Association, de même que des cours de chant Dhrupad et de danse classique de l’Inde du Sud, le Bharata-Natyam.

– La Francophonie : le travail de Mémoire effectué par l’Association l’amène à envoyer des livres en français dans les Anciens Comptoirs. A cette occasion, l’Association est en liaison avec de nombreux Ministères et ONG.

– La Participation aux activités du 20ème arrondissement : depuis sa création en mai 1992, elle adhère au CICA du 20ème  (comité des Associations) et participe aux nombreuses activités organisées par la Municipalité et la Maison des Associations. Elle a également apporté son soutien aux Conseils de quartiers.

– La liaison avec les Médias : elle est très souvent sollicitée par les Médias à propos de l’Inde : télévision, radio, sociétés de production, réalisateurs de films, revues, journaux, agences de presse…ses liens avec « L’Ami du 20ème » (mensuel de l’arrondissement) sont très anciens.

– L’animation en Ile de France et en Province : elle est aussi sollicitée par les Municipalités de l’Ile de France et de Province pour participer ou animer des manifestation sur l’Inde : Puteaux, Aubervilliers, La Courneuve, Courcouronnes, Issy-les-Moulineaux, Lille (opération Lille 3000), Montbéliard, Montreuil-sur-Mer, Senlis et bien d’autres…..).

– L’immigration Indienne : avec la création du Centre culturel et de documentation, l’Association mène des recherches sur la diaspora indienne aux Antilles. Elle a présenté son exposition sur les Antillais d’origine indienne (avec conférences) en Guadeloupe et en Martinique. Elle a organisé le 18 mars 2011 avec la délégation générale à l’Outre-mer de la Mairie de Paris une rencontre-débat à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville sur « l’Inde en Outre-mer ».

Des conférences sont données sur ce thème et sur celui de la diaspora en France.

L’Association est en liaison avec le Centre National de l’Histoire de l’Immigration.

De nombreux étudiants consultent notre centre pour réaliser leur mémoire soit sur la diaspora indienne en France soit sur l’immigration des Pondichériens tamouls en France.

L’Association est appelée à aider des services sociaux ou des centres de soins qui ont des tamouls comme clients (interprétariat).

Le Site Internet de l’Association (www.comptoirsinde.org), très consulté, permet de faire connaître ses activités.

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Souliers (nouvelle) – Pirabanjan

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 Pirabanjan (Vaithilingam) né le 27 avril 1945 à Pondicherry  (Inde), diplômé en littérature tamoule, a commencé sa carrière comme un professeur de tamoul à Tandjavour. Il était journaliste et cinéaste avant d’être écrivain. Sa profonde connaissance dans le classicisme tamoul ne l’empêche pas d’être un écrivain moderne. En revanche, ce savoir-faire est la clé majeure de  sa réussite. La voix à l’encontre de l’injustice  est évidente.  Il est l’auteur de 46 six œuvres en multiples genres : romans, nouvelles, essaies et théâtres.

Les prix et récompenses :

1. Le prix de Sahitya académie (Grand prix littéraire d’Inde)  pour son roman Vanam Vasappadum  (1995)

2. Le prix Baratya Basha Parishad  de littérature

3. Le prix Kasturi Rangammal pour son roman ‘Mahanathi’

4. Le Prix Ilakkiya sinthanai pour son roman ‘Manudam vellum

5. Le Prix C.pa Adiththanar  pour son roman ‘Sandya’

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                                                      Souliers (nouvelle)

                                                                                                    Pirabanjan

Les deux souliers rangés côte à côte ressemblaient à un couple de gros rats noirs. Ils étaient tout neufs, et leur luisant était tel qu’on pourrait même s’en servir comme un miroir pour nous peigner. La lumière du soleil  s’y éclairait  d’ondes noires.

Ponnouthambi Pillai  regarda ces souliers, les jumeaux noirs.  En fait,  Mâdan le cordonnier qui n’avait l’habitude de faire des souliers que pour les seigneurs de la ville blanche, avait fait  ces souliers avec toute sa passion et son dévouement. Ils lui avaient coûté légèrement cher, mais  peu importe, il n’avait pas pu faire autrement, on devait donner le prix des seigneurs blancs pensa-t-il. Ce jour-là, il venait de réaliser son rêve de longue date. Il avait fait des études comme les blancs et travaillait avec eux.  N’avait-il donc pas  le droit de s’habiller comme eux ?

Il s’est assis et prit des chaussettes. En même temps, il prit soin de ne pas abimer le pli du pantalon qui était trop raide. Les chaussettes aussi étaient neuves.   Elles étaient lisses, douces comme la peau de serpent.  Après avoir mis les chaussettes, il a pris les souliers.

Pour les dépoussiérer,  il leur a donné une petite tape sans leur faire mal. Il a glissé ses pieds dedans avant de les lacer. Tel un chiot, les souliers  les ont happés. Il a fait quelques pas.

Quel plaisir !  Lorsqu’il marchait il découvrit à la fois une joie, une fierté  et un  courage. D’un coup, il devenait un gamin de sept ou huit ans.

Le père de Ponnuthambi qui était assis sur le poyal de la maison en contemplant le plafond se leva en voyant  son fils.  

Son père était voûté. Cette déformation n’avait rien à voir avec son âge. C’était plutôt dû aux courbettes faites sans cesse depuis plus d’un demi-siècle devant les blancs-peu importe leur statut,  patron ou majordome.

– Attention mon fils !   Vivre avec les blancs est un peu comme vivre avec un diable, personne ne peut prévenir le changement de leur humeur.  Il faut savoir s’incliner devant ces gens. La personne qui sait s’incliner aura la bouillie, mais celle qui cherche des ennuis n’aura  que le foin, le vieillard mit en garde son fils.

Mais comme d’habitude, Ponnouthambi Pillai descendit dans la rue tout en ignorant les conseils de son papa.

D’ordinaire, il allait au tribunal dans un pousse-pousse. Ce-jour-là, il décida d’y aller  à pied . Ses souliers blindés de fer à cheval au talon l’incitaient à marcher. Le tintamarre des souliers d’un seigneur noir, résonnant  comme un coup de marteau sur de l’étain, fit lever les gens assis sur le poyal pour l’honorer. Ainsi, ils voulaient  exprimer leur respect à un notable. Cela ne voulait pas dire qu’ils le connaissaient. Mais il portait les souliers ! Donc, il  devait sans doute  être un notable. Tous ceux qui croisaient Ponnuthambi l’ont salué. L’ombre des porchers serrés qui se trouvait le long de Mission street atténuait la chaleur des rayons du soleil. Ponnouthambi  se tenant droit entra lentement dans le tribunal.

La salle d’audience était déjà ouverte. L’honorable juge,  le procureur, et d’autres avocats étaient assis sur leurs sièges respectifs. Le procès de quelqu’un était en audience.

Ponnuthambi  fit  une courbette et  dit courtoisement: ‘Mes respects Monsieur le Juge!’.

La lumière noirâtre de ses souliers a attiré l’attention de M. le juge.  Du haut, il les regarda attentivement. Ce regard méprisant a quand même gêné Ponnouthambi.

Le teint clair du juge était comme un marbre blanc. Lorsque le juge avait mis ses pieds en Inde il était comme une statue immaculée de marbre. Mais la chaleur indienne  avait laissé sur son visage de petits points rouges qui semblaient comme des graines de beauté.  C’est à  ce moment  que Ponnouthambi remarqua pour la première fois que les yeux bleus ressemblant aux azurs devenir rouges.

Ce que vous vous portez, sont-ils des souliers, n’est-ce pas? Lui demanda-t-il, le juge, sa voix était haute et méprisante; d’ailleurs, ce n’était pas sa voix habituelle.

Ponnouthambi regarda ses souliers une fois de plus avant de répondre dignement  en beau français aussi élégant que celui du juge : ‘Oui!  Monsieur le Président’.

Le juge hocha la tête en signe de désaccord et disait-il. « Je n’apprécie pas votre comportement. Monsieur  Ponnouthambi Pillai ! Je vous oppose formellement d’entrer dans ma salle d’audience avec des souliers

Ponnouthambi  vit les pieds du Juge. Comme lui, le juge portait des  souliers. Le procureur, son ami, un originaire de France, portait lui aussi des souliers. Seuls deux avocats tamouls autochtones qui s’habillaient d’un pagne et d’une veste avaient les pieds nus.

Il s’est tenu droit et   regardait le juge dans les yeux et dit : « Votre honneur ! J’ai du mal à comprendre vos propos, d’une part vous m’interdisez  d’entrer chaussés dans la salle, et  d’autre part mon ami le procureur  et vous,  vous permettez d’y entrer avec des souliers.

Il vit le visage du juge qui était jusqu’ici comme un marbre blanc se transformait en une brique rouge. On voyait également sur ses lèvres un sourire de mépris.

Monsieur Ponnouthambi  Pillai!, Vous êtes Indien. Nous croyons donc que vous êtes censé vous conformer à  la tradition Indienne.

Maintenant, Ponnouthambi Pillai avait bien compris le message du juge. Il lui disait «  Votre honneur ! A l’intérieur de cette majestueuse cour, nous  ne sommes ni français ni indiens.  Nous  sommes ici pour appliquer la loi et faire la justice. D’ailleurs, je me suis habillé selon la convention établie pour les avocats. Il n’y a aucune loi en matière de tenue dans notre tribunal qui ne  distingue les indiens des français.  La question de non respect de la loi, ne se pose même  pas. Je ne comprends donc pas votre refus à l’encontre de mes souliers.

Ce qui vient de se passer, est un évènement insolite dans l’histoire. Un homme d’un pays d’esclave vient de contrarier son excellence le juge, grand représentant de l’impérialisme français.

Le juge se leva, et avec lui l’audience.

“Monsieur, vous avez franchi les limites. Un homme de notre colonie n’a aucun droit de parler d’une telle manière. Ceci non seulement est une faute grave mais aussi un outrage à l’autorité. Je ne peux tolérer votre comparaison entre les français et les indiens. Voici ma décision: Il vous est interdit de porter des souliers  à l’intérieur de ma salle d’audience. A défaut de quoi, on vous interdira d’exercer votre vocation d’avocat. Il faut que vous le compreniez”, après avoir fait cette déclaration, le juge quitta la salle et le procureur le suivit.

Maintenant dans la salle il n’y a que Ponnouthambi et deux autres collègues Indiens. Soupiramani ayyer, avocat et brahman par caste, prit les mains de Ponnouthambi et dit,”Monsieur Ponnouthambi, nous sommes fiers de votre réaction. Nous avons suivi la même formation, notre connaissance juridique a été également validée. Alors, sous quel prétexte, sommes –nous inférieurs ? C’est une occasion pour nous de le montrer. On ira jusqu’au bout.  Puis, c’est  le tour de Mr. Virabagou, qui embrassa Ponnouthambi et lui dit:”Monsieur! Aujourd’hui, vous avez écrit un nouveau chapitre. Le petit  feu  que vous venez d’attiser contre le racisme va demain détruire tout le bois. ».

Après le départ de ses collègues, se sentant  humilié Ponnuthambi resta là un bon moment. Il a eu beaucoup de mal à sortir de la salle.

Le soleil était brûlant, on a pu entendre les lamentations de la mer. Un chauffeur de pousse-pousse s’approcha de lui et demanda, «  venez-vous, Monsieur ? «. Alors, M. Ponnouthambi, comme il était de mauvaise humeur,  ne voulait rien entendre.  En enlaçant les bras derrière son dos il se dirigea lentement vers chez lui.

La lune était au zénith. Le ciel sans étoiles. L’école sans enfants .Les maisons s’étaient  couvertes  de l’obscurité. Comme les maisons ont des multiples visages ! L’un pour la nuit, l’autre pour le jour. Comme les hommes, Il paraît que les maisons aussi ont des visages !

Ponnouthambi arpentait la terrasse de sa maison. Il n’arrivait pas à dormir. Normal. Il s’est senti comme dénudé en pleine rue et qu’un pouvoir mystérieux l’avait frappé par derrière. Combien de profondes divisions entre les hommes : Castes, religion, pays, race, européen, indien, blanc, noir, supérieur, inférieur. Combien de fossés ? Pourtant depuis sa création, le monde connaît de nombreux sages et de saints qui en ont parlé et, écrit  sans cesse. Mais ce ne sont  que des écrits. Quelque part un oiseau s’égarant de son nid fit un cri maussade. Ponnouthambi  descendit de la terrasse et rentra dans sa chambre.

Il  prit  du papier.Trempant le bout de sa plume dans l’encre il se mit à écrire.

Il a décrit l’épisode en détail sans exagération, ce qui s’est passé dans la salle d’audience ce-jour là. Il l’a adressé au juge de la cour de cassation de Paris.

Un juge qui a suivi toutes ses études dans un pays renommé pour ses principes de liberté, égalité,  fraternité,  pourrait-il rendre injustice à un avocat ? Est-ce que votre cour le permettrait ?

Face à la justice, la discrimination de la couleur de la peau peut-elle marquer une différence ? Chaque pays a son propre caractère. La France est à la fois un vase de cultures et une pépinière d’arts. A son encontre aujourd’hui, un individu qui est aussi un juge connu pour sa vanité, essaie de la maculer de racisme. Est-ce que votre honorable cour, a-t-elle ordonné cette autorisation?

Votre honneur, je vous prie de me permettre de m’habiller selon mes désirs qui  sont conformes aux règles vestimentaires du tribunal. Si vous appuyez la décision prise par le juge de Pondichéry, je préfère renoncer à ma profession d’avocat au lieu de changer mon caractère. Je sais que la justice est immortelle. Devant le Dieu, Tout-Puissant, à son autel, en tant qu’homme, je vous demande de me laisser jouir des droits égaux. Le lendemain la lettre a été expédiée à son ami, un avocat à Paris qui était également un progressiste. Cette nuit là, il a bien dormi avec espoir.

Son père lui dit : « J’en étais sûr. Peut-on jouer avec un roi? T’es fou. Lui, Il peut tout miser : 100 villages, 1000 vaches etc. Et  toi, qu’est-ce que tu as ? A part tes cheveux. Si tu les arraches je te jure que tu ne peux décompter même pas 1000 poils.

Ben, cela fait bientôt un an. Il n’y a aucune nouvelle de Paris. Au lieu de rester à la maison et passer son temps comme un maki il vaut mieux ouvrir une boutique de bétel pour gagner ta vie «

Ponnouthambi redouta que son père ait raison.

Le destin était fait autrement. La cour de cassation de Paris a annulé la décision du juge de Pondichéry et  a autorisé Mr. Ponnouthambi  à s’habiller comme il souhaitait. Un an après, M. Ponnouthambi rentra au tribunal avec des tenues et des chaussures comme un européen. Ses collègues tamouls Soubiramani Iyer et Virabagou  étaient très émus. Ils ont accueilli et embrassé  M.Ponnouthambi avec les larmes aux yeux. Les notables tels que Nâdou Shanmouga Moudaliar étaient également présents. Ils l’ont honoré en présentant des guirlandes de fleurs.

M. Pillai ! C’est  la première victoire dans votre combat contre les Français. En France, il y a un nouveau gouvernement populaire.  Donc, la libération de notre pays est imminente, elle ne va pas tarder, dit  M. Shanmougam moudaliar, ému de joie.

M. Ponnouthambi est entré dans la chambre du Juge. Le juge n’était plus là, à son siège, Il était remplacé par un autre juge  qui paraissait plus âgé que l’autre.

En s’inclinant devant le juge en hommage  Ponnouthambi dit : « Mes respects Monsieur le juge »

Le juge le vit. La couleur de sa peau était exactement la même que l’ancien: un mélange de rouge et de blanc, comme une statue de marbre. Son visage a laissé apparaître un sourire amical.

Monsieur Pillai, « Je suis au courant de tout. Mais, je n’ai qu’une chose à vous dire tout ce qu’avait dit mon ancien collègue n’appartient qu’à lui. Ne prenez pas à tort ses remarques comme celles de notre nation. J’ai une profonde croyance dans les principes : Égalité et Fraternité. Je crois même que parler de différence entre les hommes est  un pêché. Nous n’avons pas la même peau c’est vrai, mais au fond ne sommes-nous pas  tous humains ? Aimons toute l’humanité. On est là pour rendre justice. Donc, travaillons ensemble avec des idées nobles. La cour est prête à vous accueillir ». Après ses paroles, le juge se leva, et tendit ses mains.

M. Ponnouthambi saisit ces mains d’amitié.

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-Traduit par  Nagarathinam Krishna,